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Le « Manifeste » du Colloque de SèvresEt une réaction syndicale
"C'est tourner le dos aux réalités, que de prendre plaisir à la contemplation d'un fantôme du passé qui n'est que la projection de frustrations actuelles. Oui, il est plus difficile d1enseigner aujourd'hui qu'autrefois. Nous nous trouvons devant des problèmes tout nouveaux. Il nous faut scolariser jusqu'à 18 ans toute la population." "Le véritable problème, c'est de revendiquer les réformes nécessaires". Robert Genton
En mars 1984, l’Inspection Générale de philosophie prend l’initiative d’un « Colloque » à Sèvres pour dénoncer la « dégradation de l’école ». Pour les participants à ces journées, il s’agit surtout de contrer les réformes liées à la démocratisation du lycée et les transformations qu’elles risquent d’entraîner pour la classe de philosophie. La rhétorique antipédagogique (sous couvert de républicanisme) est déjà en place, les motifs n’en varieront pas durant les 25 années suivantes. Le texte du « Manifeste » issu de ces journées est tout à fait représentatif d’un certain discours « défensif » de la classe de philosophie qui n’a jamais réussi défendre quoi que ce soit et dont la finalité purement stratégique a vise en réalité à bloquer tout évolution de l’enseignement de philosophie ; il est aussi représentatif des méthodes du corporatisme conservateur : réunir des professeurs s’autoproclamant représentatifs de la profession, puis lancer des manifestes, des pétitions, exercer des actions de lobbying jusqu’à la chute des projets de réformes, même les plus timides. Et surtout ne pas faire apparaître en premier plan les véritables « acteurs » de ces actions.
La « Manifeste » du 7 mars 1984 Plus d’une centaine de professeurs de philosophie enseignant dans les Écoles normales, les lycées et les Universités des diverses académie se sont réunis exceptionnellement les 6 et 7 mars. Ils ont décidé d’exprimer publiquement leur commune inquiétude devant la dégradation de l’école, dont les origines ne sont pas récentes. Ils rappellent les principes d’un enseignement authentiques, et par même authentiquement démocratique : 1) l’enseignement vise à instruire les hommes. L’instruction est en elle-même un bien et le seul fondement possible de l’éducation ; 2) la véritable instruction élève l’esprit aux raisons et principes élémentaires des mots et des choses. L’abstraction théorique est libératrice. La superstition du concret n’est que le fourre-tout de l’ignorance. L’instruction méthodiquement donnée et reçue a trait à la spécificité essentielle des disciplines, aux contenus d’enseignement, aux règles de leur appropriation ; 3) l’oubli de ces principes serait surtout préjudiciable aux plus démunis, comme tout ce qui mettrait en cause les caractères fondamentaux de l’enseignement public, et tendrait ainsi à une privatisation de fait de l’instruction. Ils en appellent aux maîtres de tous les degrés et de toutes les disciplines qui veulent le renouveau de l’école.
Nous avons retrouvé un témoignage syndical, celui de Robert Genton du S.N.E.S., qui analyse assez bien la nature exacte de ce Colloque. Il ne pouvait se douter que ce genre d’opération se répèterait constamment… les 25 années suivantes. A propos du modèle pédagogique de la IIIe République. On assiste actuellement à toute une série de prises de position, hostiles à l’école d’aujourd’hui, qui se réclament du modèle pédagogique de la IIIe République, et de l’époque où l’Éducation Nationale était encore Instruction Publique. C'est ainsi que l'Inspection Générale de philosophie, et quelques universitaires, professeurs de philosophie eux aussi, ont convoqué à Sèvres, les 6 et 7 mars une réunion de philosophes. Et ce n’est qu'un début, car l'intention proclamée des organisateurs de ce “ colloque ” est d’étendre leur activité à toutes les disciplines, Un manifeste La réunion des 6 et 7 mars fut consacrée à dresser un constat de la dégradation, de la désagrégation, de l'école dans son ensemble, et à la dénonciation du “ pédagogisme ” et du “ professionnalisme ” comme causes de cet échec. Le remède consistant dans la restauration d'une véritable “ instruction ”, c'est-à-dire dans une pédagogie des contenus et de l'abstraction, présentée comme la seule qui puisse lever les obstacles à l'enseignement des enfants les plus pauvres et s’opposer à la privatisation de l'école. Cent professeurs de philosophie environ approuvèrent un texte allant en ce sens. Quelques militants du SNES présents dans la salle ne s'y associèrent pas, parce qu'ils estimèrent que ce texte ne prenait en compte ni la situation réelle de l'enseignement, ni ses difficultés réelles, et aussi pour protester contre les conditions dans lesquelles ce texte fut présenté au vote. “ Instruire ” ? Certes, … Les militants du SNES écoutent volontiers, mais sans avoir le sentiment d'entendre des rappels à l’ordre bouleversants, les discours où s'expriment les soucis de tout enseignant : le professeur doit avoir une compétence théorique ; l'acte pédagogique doit aboutir à l'acquisition, par l’élève, de contenus de connaissance ; le collège et le lycée doivent être des milieux protégés. Combien d'actions syndicales le SNES n'a-t-il pas organisées pour obtenir une élévation du niveau de formation des maîtres, de meilleures conditions pour le travail scolaire, ainsi que les statuts nationaux pour les catégories et les crédits inscrits dans la loi, qui seuls procurent aux établissements l'indépendance nécessaire par rapport aux influences privées? Mais le SNES n'en éprouve pas, pour autant, de la nostalgie pour l'école de la IIIe République, dont les résultats réels étaient très décevants. Il suffit pour s'en convaincre de faire un peu d'histoire. En 1939, 1 élève de l'école primaire sur 13 accédait au 2ème degré ; plus de la moitié des enfants étaient à 14 ans en apprentissage sur le tas. La vérité, c'est que, fondée sur une philosophie spiritualiste, laissant entier, et soumis à l’Église, un très important secteur d'enseignement privé, méprisant le technique, limitant à 13 ans la scolarité obligatoire (à 14 ans depuis le Front Populaire), la IIIe République institua une véritable école de classe, à deux voies juxtaposées : le primaire, élémentaire et supérieur, pour le peuple, et le secondaire pour l'élite. École à laquelle elle donna d'ailleurs de moins en moins d'argent (moins en 1939 qu'en 1914, par ex.) …mais comment ? C'est tourner le dos aux réalités, que de prendre plaisir à la contemplation d'un fantôme du passé qui n'est que la projection de frustrations actuelles. Oui, il est plus difficile d1enseigner aujourd'hui qu'autrefois. Nous nous trouvons devant des problèmes tout nouveaux. Il nous faut scolariser jusqu'à 18 ans toute la population. Voilà déjà presque deux décennies que le SNES dit que le Second Degré est une idée neuve. Mais aujourd'hui encore, sur 3 élèves de terminale, 2 sont issus de parents qui ne sont pas allés au lycée. Cela n'explique-t-il pas certains comportements scolaires? Le problème n'est pas d'affirmer, sous forme de déclaration de principe, que les enseignants doivent “ instruire ”. Les militants du SNES reçoivent cette déclaration comme une vérité de La Palisse. Notre problème est plus ardu. Il consiste à être attentif à toutes les conditions, à toutes les méthodes, qui permettent d'ouvrir aux connaissances la raison de nos élèves, lesquels sont beaucoup plus nombreux qu'autrefois, d'origine sociale différente, et autrement formés par le milieu. Dans cette perspective, que gagne-t-on à condamner globalement toutes les méthodes pédagogiques (d’autant plus qu'elles se contredisent souvent les unes les autres)? Elles sont utiles, si elles ont le mérite de prendre en compte les difficultés réelles de l’accès au savoir, dans la situation nouvelle qui est la nôtre. Le véritable problème, c'est de revendiquer les réformes nécessaires. Robert Genton
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