L’article « Philosophie : le rapport qui plaide pour une réforme », publié dans Le Monde du 5 juillet 2010  sous la plume de Marc Dupuis a suscité une réaction de la part de Francis Marchal (membre fondateur de l’Acireph, qui participa aux travaux du GTD Renaut), qu’il nous semble nécessaire de porter à la connaissance de nos adhérents : nous en donnons ici de larges extraits….  (l'article du monde figure à la suite).

 

Francis Marchal

 

Il faut se réjouir de voir dans cet article [celui du Monde, voir ci-dessous, ndlr], la mise en évidence du rôle de notre association à la lumière de certains aspects de notre projet fondamental. La mise en avant médiatique d’une citation du rapport Poirier et le rappel de la particulière urgence de repenser la juste place de notre enseignement et de ses modalités effectives dans les séries technologiques, représentent pour nos idées des acquis non négligeables. Cependant, il me semble ensuite qu’il est très étonnant et risqué pour nous de ne pas remarquer aussi dans cet article, ce qui s’oppose à une publicité juste et bien comprise de nos idées dans la grande presse.

Car, ce document comporte de nombreuses et indiscutables erreurs avec en prime de manifestes inexactitudes. Si de plus, pour être véritablement compris un texte suppose de connaître son destinataire, il me semble que le destinataire visé par Marc Dupuis est bien trop éloigné du professeur de philosophie informé et éclairé que nous cherchons - en priorité - à convaincre par nos travaux, propositions et prises de positions publiques.

 

Les erreurs indiscutables concernent d’abord ce qui est écrit en relation avec le « rapport du philosophe Alain Renaut ». (…) Tout d’abord, il n’existe pas de rapport Renaut (…) : le programme dit Renaut n’a aucune parenté institutionnelle avec un rapport. Il était, comme chacun sait, le résultat de nominations d’un premier GTD et d’un second GEPS. Il concluait un long processus de concertations  et négociations publiques dans de nombreuses académies, avait été approuvé par une large majorité du Conseil supérieur de l’éducation à deux reprises, avait été promulgué le 5 juin 2001 et avait fait l’objet de rédaction de manuels chez les principaux éditeurs.

La seconde erreur consiste dans l’affirmation suivant laquelle le rejet de ce programme officiel résulterait de l’introduction de questions d’actualité. (…) : le rapport Poirier accréditait déjà cette erreur de façon cependant plus prudente en écrivant que ce programme comportait  « des notions (assorties de quelques questions « d’actualité »). Faut-il encore le répéter, nous n’avons jamais introduit de questions d’actualité, mais des questions philosophiques, des questions d’approfondissement, comme : la maîtrise de la nature.

Elles correspondaient « à un ensemble structuré de problèmes fortement ancrés dans les traditions philosophiques et qui participent au processus par lequel le monde contemporain prend conscience de lui-même et des interrogations qu’il suscite ». Ces questions sont devenues questions d’actualité grâce à la violence de la campagne de déformation médiatique de nos meilleurs ennemis. Accepter maintenant leur vocabulaire, ce serait reconnaître, de fait, qu’ils ont doublement gagné leur guerre : par  la mise à mort de ce programme et aussi par la falsification du travail de mémoire (que l’Acireph combat par ailleurs sur son site), si nous-mêmes finissons par accepter, de guerre lasse, qu’auraient bien figuré des questions d’actualité dans ce programme..

La troisième erreur, en relation avec la précédente, affirme que ce programme n’était plus de philosophie mais « d’histoire ». Dit comme cela deviendrait presque un scoop… nous nous serions donc aussi trompé de discipline. Heureusement, Marc Dupuis précise « histoire de la philosophie ». Un des éléments du programme visé étant : La maîtrise de la nature et s’accompagnait de La révolution galiléenne : cosmos et univers et de Enjeux du progrès technique : prudence et responsabilité. Chacun peut en juger, il ne s’agit aucunement d’histoire de la philosophie ou alors tout serait de cette nature. Là encore cet article ne fait qu’ériger les déformations polémiques de la « guerre » en vérités de fait. Cela est il acceptable pour nous ?

 

L’article en question contient de plus de manifestes inexactitudes.

Tout d’abord nous savons tous la vérité du propos « l’ACIREPH vient de rendre public le rapport « testament » de l’ancien doyen de l’inspection générale ». (…). Mais que Marc Dupuis présente cela comme notre « nouveau cheval de Troie » est spécieux.

La seconde inexactitude fait dire à Serge Cospérec que le jour de l’examen les élèves seraient interrogés sur une problématique (« la problématique posée le jour du bac »). (…) Hélas, face à des énigmes dissertatives, pour beaucoup de candidats il s’agit au contraire d’inventer à partir de rien cette fameuse problématique. Pour notre association et ses positions les plus fondatrices est-il sans importance de laisser passer cette confusion ?

Il me semble aussi inexact de faire dire à Serge Cospérec « 90% des élèves de techno partent au bout d’une heure le jour du bac ». Il est certes impossible de faire une mesure juste en tenant compte de l’extrême diversité de ces séries, des académies et des établissements. Cependant, (…) si je devais me risquer, je dirais plutôt que la moitié des élèves de ces séries désertent les salles d’examen à partir de deux heures. Certains de nos collègues pourraient estimer que nous dramatisons beaucoup trop pour mieux frapper les esprits non informés.

Il me semble aussi que la présentation du sens et de la tonalité du rapport Poirier est manifestement exagérée (quatrième inexactitude). Ce rapport me semble globalement critique par rapport à notre enseignement mais jamais «  extrêmement critique envers l’enseignement de la philosophie ». Cela mériterait, bien sûr, une analyse beaucoup plus développée mais un doyen de l’IG peut-il déontologiquement et idéologiquement se montrer extrêmement critique, même dans un rapport présenté comme son testament ? (…) Le rapport est en fait celui du Groupe de philosophie, et cela ne permet pas d‘imputer au seul Poirier la tonalité et la teneur du rapport ?

Enfin, je connais les contraintes de présentation des articles de presse, mais la mise en très forte évidence d’une formule- qui est d’ailleurs une citation partiellement inexacte («  L’enseignement de la philosophie se perdra s’il refuse de changer sa manière d’être ») me semble appartenir au petit jeu des courtes citations, tirées du contexte, qui n’abuse pas vraiment un lecteur averti mais peut au contraire l’agacer. A titre de contre exemple, dans le même passage, la citation pourrait aussi devenir : « on peut affirmer … que cet enseignement n’a jamais été de meilleure qualité, quelles que soient les difficultés qui sont actuellement les siennes…ce style d’enseignement a peu à peu trouvé ses marques et finalement inventé une façon originale de problématiser les notions et de s’approprier l’histoire de la philosophie. » Cela est-il la preuve du caractère supposé extrêmement critique de ce rapport ?

 

Pour terminer, mon trouble face à cet article tient aussi à la question qu’il me pose concernant l’identité véritable de son destinataire. On pourrait, en effet, m’objecter qu’il ne s’agit que d’un texte de grande diffusion et qu’il n’est pas raisonnable d’exiger de lui la justesse et la précision d’une revue de spécialistes. Ces erreurs et inexactitudes ne seraient donc que le prix à payer de la vulgarisation de nos idées. Si cela était le cas ce serait triste de constater que comme citoyens nous sommes résignés à cette chute de la vérité dans un quotidien qui passe pour une référence journalistique.

Mais, de plus cette recherche du lectorat le plus large, fait aussi de cet article le marronnier de saison : nous connaissons bien les nombreux articles qui, chaque année en juin et juillet en appellent aux témoignages les plus divers sur l’arbitraire de la notation en philosophie au mépris de toute rigueur. Continuer à présenter la philosophie comme « discipline guillotine » risque de mobiliser contre nous une large majorité de nos collègues

Et ce d’autant plus que la première version sur le site du Monde affichait clairement « L’ACIREPH relance la guerre des programmes », l’article papier affirmant « la guerre risque de reprendre », et que notre « initiative » de rendre public ce rapport est présentée comme une démarche inspirée de mobiles secrets grâce à l’utilisation de ce « nouveau cheval de Troie ».

Pour se défendre de toute accusation d’un vocabulaire par trop belliqueux, l’article concluait sur une possibilité non violente face à la reprise de la guerre annoncée par lui. (…). Pour caractériser la position de l’APPEP sur les séries technologiques, la formule « il faut faire quelque chose pour les terminales technologiques » fleurait bon le registre de l’humanitaire. Mais l’humanitaire n’est-il pas l’alternative au risque de guerre ? 

Francis Marchal

 

 

 

Philosophie : le rapport qui plaide pour une réforme

LE MONDE - 5 juillet 2010         

Mardi 6 juillet, tombent les résultats du baccalauréat 2010. Discipline reine, certes, mais aussi "guillotine" pour nombre de candidats, la philosophie affichera certainement cette année encore le plus fort taux de notes pénalisantes.

D'où l'urgence, pour certains, d'entreprendre enfin une refonte de cet enseignement dont les instructions datent... de 1925. Parmi les partisans d'une réforme, les professeurs de philosophie membres de l'Association pour la création d'instituts de recherche sur l'enseignement de la philosophie (Acireph), qui vient de rendre public le rapport "testament" de l'ancien doyen de l'inspection générale de philosophie, Jean-Louis Poirier. Extrêmement critique envers l'enseignement de la philosophie en France, ce dernier conclut tout simplement qu'"il se perdra s'il refuse de changer sa manière d'être".

La querelle autour de l'enseignement de cette discipline remonte au moins à la tentative avortée de la rendre obligatoire dès la classe de 1re, en 1975. Dernière bataille perdue par les réformateurs, le rapport du philosophe Alain Renaut, qui proposait d'introduire, en 2001, des questions d'actualité ou d'histoire, et fut rejeté parce qu'il n'était plus un programme de philo mais d'histoire de la philosophie.

Depuis, cette discipline s'est taillé une solide réputation de matière irréformable, et c'est à cette réputation que s'attaque l'Acireph. Son nouveau cheval de Troie est le rapport Poirier, intitulé "Etat de l'enseignement de la philosophie en France en 2007-2008".

Remis en 2009 au ministère de l'éducation nationale, ce texte n'avait pas vocation à être publié. En le mettant sur la place publique, l'Acireph espère profiter de la révision prochaine des programmes des terminales technologiques (applicables à la rentrée 2011) pour réformer l'enseignement de la philosophie en séries "sciences et technologies industrielles" (STI) et "sciences et technologies de laboratoire" (STL)... avec l'espoir que cette réforme conduise à celle de la philo en séries générales.

La guerre risque donc de reprendre. L'Acireph estime que la spécificité des séries technologiques, où les enseignements partent du concret pour aller vers l'abstrait, demande une approche de la philosophie différente de celle offerte dans l'enseignement général.

Elle estime par ailleurs que l'écart entre le programme, qui repose sur l'étude de notions, et l'épreuve du baccalauréat, qui pose une problématique à laquelle il faut répondre, est la raison principale de l'échec des élèves. "Le programme actuel est une liste de mots : culture, art, bonheur... mais la problématique posée le jour du bac peut ne pas correspondre à ce que l'élève aura étudié en classe autour d'une notion. On peut avoir bien travaillé sur l'art et ne pas savoir répondre à la question : "Suffit-il d'être habile pour être un artiste ?"", argumente Serge Cospérec.

Professeur de philosophie et secrétaire de l'Acireph, il rappelle aussi que si "personne ne veut enlever la philo en terminales technologiques, on ne peut pas non plus soutenir que son enseignement actuel "passe bien" devant ces publics scolaires. Au bac, l'épreuve est de quatre heures, mais 90 % des élèves de techno partent au bout d'une heure". De son côté, Simon Perrier, président de l'Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public (Appep), soutient que l'actuel programme permet aux élèves de passer des notions aux concepts : "Il n'est pas question de faire réfléchir les élèves sans les avoir outillés, mais nous sommes contre un programme déterminant où ils n'auraient qu'à apprendre et pas à réfléchir."

Il existe cependant un point de convergence entre les deux associations : l'extension de la philosophie en classe de 1re. Et même si elle reste attachée à la dissertation autour d'une problématique, l'Appep reconnaît qu'"il faut faire quelque chose pour les terminales technologiques, peut-être juste une épreuve orale". On peut y voir l'amorce d'un dialogue qui évitera que la prédiction de Jean-Louis Poirier devienne réalité.

Marc Dupuis