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Histoire critique de l'enseignement de philosophie

A.c.i.r.e.ph.  Association pour la Création d'Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la philosophie

 

 

Ferdinand ALQUIé, “ À propos des programmes et de leurs conséquences ”, Revue de l’Enseignement philosophique. Décembre 1954-janvier 1955, 5e année, n° 2, pp. 9-20.

 

(…) “ En ce sens, je voudrais dire combien j’ai admiré la “ lettre à une élève ” de Mme Dreyfus (pages 32-33). Texte exemplaire, et qui rappelle tant de vérités méconnues : l’enseignement demande l’oubli de soi, c’est-à-dire  “ la mise dans l’ombre et en retrait de soi-même, au béné­fice des élèves d’une part et, d’autre part, de ce qu’on enseigne - à savoir la philosophie ”,   il exige “le sacrifice de l’action sociale ”, car il “ est et doit rester spéculatif ”. Je voudrais tout citer et souligner aussi, à l’usage de nos chercheurs, l’impossibilité, mise en lumière par Mme Dreyfus, de “ faire de la philosophie ” sans l’enseigner. Je me souviens ici de l’émotion qui était la mienne lorsque, professeur de lycée, je voyais, en chaque octobre, prendre place devant moi ces futurs médecins, ces futurs avocats, ces futurs ingénieurs qui allaient avoir, en leur vie, la seule occasion de connaître Spinoza, de connaître Descartes. A l’idée que cette chance unique passait par moi, dépendait de moi, je me sentais presque angoissé.

Mais l’idée que c’était aussi, pour mes élèves, l’unique occasion de connaître mes propres pensées m’aurait plutôt fait rire. Ainsi mes collègues m’excuseront-ils de me soucier moins de notre droit à exposer notre philosophie que de notre devoir de traiter ce qu’il faut bien appeler le pro­gramme (il en est pour l’agrégation comme pour le baccalauréat). “ Qu’ayant quitté votre classe, écrit Mme Dreyfus, vos élèves oublient votre nom, mais se souviennent de Platon, Descartes, Spinoza. ” Tout est là, en effet. Et voilà bien la responsabilité, l’écrasante responsa­bilité du professeur de philosophie. Qui ne se sentirait, en un sens, dépassé par elle ? Et, en un autre sens, tenté de s’y dérober en se réfugiant dans le bavardage, l’organisation de discussions futiles, l’exposé prétentieux de ses propres idées et, bien entendu, la réfutation à bon compte de ces géants absents que sont les grands philosophes ? Contre cette anxiété, et contre ces fuites, je ne vois qu’un remède  une conception à la fois modeste et rigoureuse de la tâche à accomplir. Le rôle des programmes est de définir cette tâche.

Est-il sage, dès lors, de découra­ger ceux qui traitent le “ programme ”, ceux qui exigent qu’il soit connu, ceux qui proposent au baccalauréat des questions s’y référant avec précision, ceux qui préparent leurs élèves à y répondre, ceux qui s’indignent du manque de connaissance des candidats ? A ces façons classiques de faire son métier (qui n’excluent pas, il va sans dire, tous autres moyens d’éveiller la curiosité et de former le goût, est-il raisonnable d’opposer un idéal toujours plus haut, la volonté de ne boire qu’aux sources, le souci de toujours innover et rénover, et une liberté qu’on veut totale ? Il est facile de parler de bachotage et d’abêtissement. Mais il arrive que, pour éviter le bachotage, et la récitation des cours, on n’enseigne plus rien à ses élèves. Sans doute chacun de nous est-il plus ou moins sensible à l’un ou l’autre danger. Le plus menaçant me semble être, aujourd’hui, l’ignorance des grandes attitudes, des grandes conceptions philosophiques. Vouloir amener les élèves à juger sans s’y référer, c’est, à ce qu’il me semble, leur demander de voir et de choisir en pleine nuit. ”