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A.c.i.r.e.ph. Association pour la Création d'Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la philosophie

 

Polémiques sur le bac philo : la thèse du complot, un écran de fumée dérisoire

 

Les sujets du bac philo 2008 dans la série L où le coefficient est déterminant, provoquent la colère des professeurs qui les jugent tout à fait inadéquats.

Jean-Paul Jouary y voit un complot (de « misérables manœuvres », Libération le 23 juin) visant à liquider l’enseignement de philosophie. Mais il ne prouve évidemment pas l’existence d’un ennemi pervers qui aurait les moyens de donner des sujets destinés à faire échouer les élèves en vue de discréditer l’enseignement de cette discipline.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que notre association de professeurs de philosophie dénonce l’inadéquation des programmes, et des sujets qui en résultent. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les correcteurs réunis en commissions d’évaluation des copies se désespèrent.

Mais, cette année, pour la première fois, le scandale est enfin reconnu par ceux-là même qui jusqu’à présent ont défendu le programme actuel et se sont opposés bec et ongles à tous les projets de réforme, allant jusqu’à faire annuler le programme de 2001 qui allait dans la bonne direction. Avec, il nous faut bien faut le reconnaître, le soutien de la majorité de la corporation des professeurs de philosophie.

Si nous partageons le constat sur les sujets, nous en refusons l’explication paranoïaque, qui permet de ne pas reconnaître que l’origine du mal se situe dans la nature du programme et dans la nature des épreuves. Car les sujets qui scandalisent la profession sont parfaitement conformes au programme ! En effet chacun de ces sujets satisfait à l’unique condition qui leur est imposée : contenir explicitement une des notions du programme. Et chacun aurait été parfaitement possible avec les programmes précédents.

Pourquoi ? Tout simplement parce que depuis 1973 les programmes de philosophie se refusent à déterminer les problèmes que doivent étudier les élèves.

 

La réforme de 1973 a institué une rupture majeure avec les programmes antérieurs.    

En 1973, les professeurs découvrent donc une nouvelle liberté : la liste de notions n’étant qu’une suite de « mots » interprétables ad libitum, le champ des problèmes est virtuellement infini. Plus rien n’est hors programme, chacun traite ce qu’il veut. D’une classe à l’autre, l’enseignement peut fortement varier. Mais pour les élèves, les épreuves deviennent très aléatoires : quand plus rien n’est hors programme, tout peut tomber le jour du bac. Il n’y a plus de garantie ni pour le professeur ni pour ses élèves que les sujets qui tomberont au bac aient un quelconque rapport avec le travail effectué pendant l’année.

Parallèlement, l’épreuve dite philosophique par excellence, la dissertation, « inventée » sous la Troisième République pour en finir avec les questions de cours en vigueur jusque là, est devenue une forme de plus en plus ouverte, non définie,  et donc difficile à maîtriser par la plupart des candidats. L’introduction d’une étude de texte comme troisième sujet n’a pas représenté un progrès dans l’équité de la notation, parce qu’elle aussi reste très peu définie.

 

Tentative de réforme et réaction corporatiste

Très tôt certains professeurs de philosophie ont mesuré les impasses de ce type de programme. Dès 1973, Jacques Derrida interroge : « Au lieu de se cramponner à la «défense-de-la-philosophie» ou de se résigner à telle «mort-de-la-philosophie» pour servir dans les deux cas, avec le même pathos, les mêmes intérêts, ne faut-il pas travailler à imposer, de façon audacieuse et offensive, de nouveaux programmes, de nouveaux contenus, de nouvelles pratiques ? ».  ?.

Dans les années 80 et 90, de nombreux projets de réforme apparaissent, mais se heurtent à une réaction conservatrice

 

La doctrine officieuse et l’invention de la « Novlangue »

Pendant ces deux décennies (1983-2003), la corporation soutenue par l’Inspection générale combat toutes les réformes (projets Derrida, Beyssade, Renaut). L’Inspection d’alors se pose en gardienne du Temple : elle en bâtit les murs en  théorisant une doctrine pédagogique[1] d’abord officieuse, puis officielle avec les programmes 2003, qu’elle réussit à imposer dans les esprits. On gomme certains mots : « métier », « pédagogie », « apprentissage » ; on en tord d’autres : le souci de l’« élémentaire » devient souci de l’immersion directe dans « l’élément » « authentiquement philosophique » sans médiation aucune ; on occulte dans les Instructions ministérielles de 1925 (toujours en vigueur !) tous les passages relatifs au « tact pédagogique », à la critique des « leçons » devant un « auditoire passif », au souci de rendre la philosophie « accessible à la moyenne des esprits » et d’ancrer la réflexion « dans les questions d’actualité ».

Les articles de la doctrine officielle sont répétés compulsivement à chaque réunion de professeurs en exercice et en formation jusqu’à faire oublier ce que fut réellement l’enseignement de philosophie, son histoire, ses débats ; et jusqu’à rendre impossible l’imagination de ce qu’il pourrait encore être ou devenir.  

Maintenant que la crise est enfin reconnue, il faut en tirer la leçon. À terme, l’enseignement de la philosophie au lycée ne sera sauvé qu’à la condition d’être repensé dans son programme et dans ses épreuves. La philosophie doit devenir une discipline scolaire, portant sur des questions clairement définies, qui aient un sens pour les élèves, et dont les épreuves permettent aux correcteurs d’évaluer équitablement leur travail et leur aptitudes.

C’est à quoi notre association continuera de travailler.

 

 

Serge Cospérec

 

 

 

 



[1] Cette doctrine est analysée dans le Manifeste pour l’enseignement de la philosophie, consultable sur le site de l’ACIREPh : www.acireph.org