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Dossier : La question des programmes
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Projet Fichant
2 : Un programme hors sujet
par Gérard
Chomienne
Le second projet Fichant
doit être jugé à l’aune du cahier des charges qu’il devait remplir, à
savoir, et selon les termes de la lettre de mission, " articuler, d’une
part, la nécessaire détermination des programmes de philosophie en matière
de savoirs à acquérir, d’autre part la non moins nécessaire liberté
philosophique et pédagogique des professeurs de philosophie ".
Le projet Fichant 1 n’ayant
satisfait en rien à la première de ces deux exigences, c’est là qu’on
attendait la seconde tentative. Disons-le tout net, ce projet ne présente
pas le plus petit commencement d’effort pour doter l’enseignement de la
philosophie d’un programme clairement déterminé, prescrivant l’acquisition
de connaissances aisément identifiables. Il propose rien de moins que le
statu quo, c’est-à-dire en fait, par rapport aux tentatives faites depuis
trois ans pour sortir de la crise que traverse notre enseignement, une
véritable régression. Qu’on en juge.
Une présentation
prometteuse
Dans le texte de
présentation, le projet Fichant 2 énonce les objectifs que se doit
d’afficher un programme scolaire digne de ce
nom :
" Il convient donc
d’indiquer clairement à la fois les thèmes sur lesquels porte
l’enseignement et les compétences que les élèves doivent acquérir pour
maîtriser et exploiter ce qu’ils ont appris. Le programme délimite ainsi
le champ d’étude commun aux élèves de chaque série.
"
Mais comment indiquer
clairement ces thèmes ? Comment délimiter ce
champ ?
" Les notions définissent
les champs de problèmes abordés dans l’enseignement
"
A ceux qui s’étonneraient de
reconnaître la formule du programme de 73, pour s’en réjouir ou pour le
déplorer, le texte de présentation tient un double discours.
Aux partisan d’un programme
bien délimité, il promet :
" La liste des notions et
celle des auteurs ne proposent pas un champ indéterminé de sujets de
débats ouverts et extensibles à volonté ".
A l’égard de ceux qui
refusent toute délimitation, il se fait
rassurant :
" Elles [les notions]
n’imposent pas non plus un inventaire supposé complet de thèmes d’étude
que l’élève pourrait maîtriser du dehors par l’acquisition de
connaissances spéciales, soit en histoire de la philosophie, soit en tout
autre domaine du savoir. "
Mais alors, quel rôle les
notions jouent-elles au juste ?
" Elles déterminent un cadre
pour l’apprentissage de la réflexion philosophique, fondé sur
l’acquisition de connaissances rationnelles et l’appropriation du sens des
textes. "
" Déterminer un cadre ", "
l’apprentissage ", " l’acquisition de connaissances ", Diable ! Les
auteurs du projet n’y vont pas de main morte. Pour un peu, on se croirait
en présence d’un programme scolaire. Mais qu’on se rassure, dès qu’on
aborde le titre 2 du projet, on comprend que la mise en œuvre du projet
garantit intégralement le statu quo.
Les notions en deux
colonnes, un simple artifice de présentation
La présentation du programme
en deux colonnes se présente comme un progrès par rapport à l’ancienne
présentation dans laquelle la division en trois parties ainsi que ses
intitulés n’avaient pas de statut clairement défini. Le titre " L’homme et
le monde ", par exemple, devait-il être compris comme une subdivision ou
comme un couple de notions de plein droit ? Les exégètes en disputent
encore. Avec ce projet, les choses semblent claires ; les intitulés
de la première colonne délimitent cinq champs problématiques que viendront
remplir les notions de la deuxième colonne.
" Dans toutes les séries, la
liste des notions s’articule à partir de cinq champs de problèmes,
eux-mêmes désignés par des notions, isolées ou couplées, qui orientent les
directions fondamentales de la recherche. Ces cinq notions ou couples de
notions occupent la première colonne des tableaux
ci-dessous.
La deuxième colonne présente
les principales notions, isolées ou couplées, dont le traitement permet de
spécifier et de déterminer, par les relations qu’il établit entre elles,
les problèmes correspondant à ces divers champs.
"
On serait donc en droit de
s’attendre à ce que ce dispositif à deux étages ait pour fonction de
délimiter le champ problématique ouvert par les notions de deuxième rang.
Ainsi serait mis fin à l’ambiguïté qui permettait jusqu’ici d’interroger,
par exemple, la notion d’histoire aussi bien comme modalité de la pratique
humaine (1e partie) que comme forme de la connaissance (2e partie).
Mais non ! La suite du
texte rappelle fortement que toutes les notions, de première ou de
deuxième colonne, permettent de formuler des problèmes, puisque, comme le
disait déjà le programme de 73, elles ne sont toujours pas, Dieu
merci ! " des têtes de chapitres " .
" Les notions figurant dans
l’une et l’autre colonne ne constituent pas nécessairement, dans
l’économie du cours élaboré par le professeur, des têtes de
chapitre."
Si, en inscrivant chaque
notion sous un des cinq champs, les auteurs du projet avaient pour but de
limiter le nombre de problèmes qu’on peut poser à son propos, il leur
suffisait de l’écrire. Mais au lieu d’une prescription claire, le projet
nous annonce que cette mise en relation ne vise qu’à faire apparaître "
une priorité " dans l’ordre des problèmes possibles.
" La présentation de
certaines notions en couple n’implique aucune orientation doctrinale
définie. De même que la mise en correspondance des notions de la deuxième
colonne à celles de la première, elle vise uniquement à définir une
priorité dans l’ordre des problèmes que ces notions permettent de
formuler. "
Autrement dit ce dispositif
ne vise en aucun cas à délimiter le programme, c’est-à-dire à exclure un
certain nombre de sujets comme hors programme. Au lieu de tracer des
limites claires et précises, permettant aux professeurs et aux élèves de
savoir sans ambiguïté le champ couvert par le programme, le projet s’en
tient à l’idée parfaitement obscure et confuse d’ " ordre de priorité
".
Si, comme on pouvait
l’espérer, le dispositif en deux colonnes n’était pas un simple artifice
de présentation, l’inscription de la notion de " liberté ", par exemple,
dans le champ de " la morale " aurait pour effet d’exclure le traitement
des problèmes de la liberté en relation avec un autre champ, celui de " la
société " notamment. Mais le texte du projet ne dit rien de tel. Au
contraire, il laisse libre court à la créativité débridée des concepteurs
de sujets de bac en suggérant qu’est recevable tout problème suscité par
la mise en relation de n’importe quelle notion avec n’importe quelle
autre.
" Le professeur mettra en
évidence la complémentarité des traitements dont une même notion aura pu
être l’objet dans des moments distincts de son enseignement. "
Rien dans ce projet
n’interdira donc de poser à propos de la liberté, outre les problèmes que
sa présence dans le champ " morale " suggère, ceux qui naissent de sa mise
en relation avec des notions comme " l’État ", " l’histoire ", et pourquoi
pas ? " l’existence " ou " l’inconscient ".
D’ailleurs, si ce programme
possédait les vertus " déterminatives " qui manquaient à celui de 73, il
ne tenait qu’à ses auteurs de présenter, à titre pédagogique, dans une
annexe par exemple, une liste de sujets donnés au bac auparavant et
maintenant irrecevables.
Décidément, la mise en
colonnes des notions ne tient aucune des pieuses promesses de la
présentation. Reste à examiner si l’introduction d’une troisième colonne
de " repères " modifie la donne.
La liste des repères, un
alibi.
L’introduction de " repères
" conceptuels, est justifiée dans le projet par le souci " de préciser et
d’enrichir " l’étude des notions.
" L’étude méthodique des
notions est précisée et enrichie par des repères auxquels le professeur
fait référence dans la conduite de son enseignement. Il y a lieu de les
formuler explicitement, pour en faciliter l’appropriation par les élèves.
"
Mais, cette concession est
immédiatement démentie par l’indication du rôle purement symbolique
qu’elles doivent jouer. En effet, la liste de repères n’a pas pour
fonction de délimiter le champ des problèmes que les notions permettent de
poser, mais seulement d’en guider " l’intelligence et le traitement
".
" Enfin, l’intelligence et
le traitement des problèmes que les notions permettent de poser doivent
être guidés par un certain nombre de repères explicites.
"
Et pour écarter toute
interprétation dans le sens d’un rôle déterminant de ces repères, il est
précisé :
" ces repères ne feront en
aucun cas l’objet d’un enseignement séparé ni ne constitueront des parties
de cours ".
Leur caractère " transversal
" les réduit au rang d’une sorte de glossaire de base, de lexique du
jargon philosophique. Quant à ceux qui pourraient y voir au moins une
invitation à définir systématiquement ces concepts, ils trouveront cette
mise en garde : l’étude de ces repères " ne saurait se réduire à un
apprentissage mécanique de définitions ".
" Les distinctions ainsi
spécifiées présentent un caractère opératoire et, à des degrés variables,
transversal, qui permet de les mobiliser progressivement, en relation avec
l’examen des notions et l’étude des œuvres, ainsi que dans les divers
exercices proposés aux élèves. [...]Le professeur déterminera à quelles
occasions et dans quels contextes il en fera le mieux acquérir par les
élèves l’usage pertinent, qui ne saurait se réduire un apprentissage
mécanique de définitions. "
Enfin, s’il restait encore
une chance que les élèves puissent prendre au sérieux les 77 repères de la
troisième colonne, le projet l’écarte définitivement en
annonçant :
" Les sujets donnés à
l’épreuve écrite du baccalauréat porteront sur les notions (colonnes 1 et
2) et sur les problèmes qu’elles permettent de poser. [...] Ils ne
prendront pas directement pour objet les distinctions figurant dans la
liste des repères "
Alors, à quoi bon cette
liste ? On ne lui voit à la rigueur qu’une fonction de rappel à
l’égard de certains collègues très distraits qui vont découvrir en lisant
ce projet que, depuis des années, ils avaient oublié d’évoquer dans leur
cours la distinction entre " abstrait et concret ", " légal et légitime ",
" obligation et contrainte ".
Un simple allégement du
programme de 73 ?
Au moins, diront certains,
ce projet représente-t-il un allégement sur lequel tout le monde est
d’accord. C’est d’ailleurs ce que le texte revendique :
" Le choix d’un nombre
restreint de notions n’a d’autre principe que d’identifier les plus
communes et les mieux partagées. "
Malheureusement, la vérité
oblige à dire que ce projet est nettement plus chargé que le programme
actuellement en vigueur. En effet alors que le programme Renaut comporte
pour la série littéraire 17 items (notions, couples et triades), le projet
Fichant2 en comporte 29 (6 couples et 23 notions).
Michel Fichant annonçait un
texte de compromis. Il livre un projet violemment rétrograde. Et l’on ne
voit pas la moindre marge de manœuvre lui permettant de trouver maintenant
le compromis qu’il disait souhaitable.
Dans ces conditions, on ne
voit pas comment le CNP, qui, à juste titre, n’avait pas de mots assez
durs pour souligner l’indigence du projet Fichant 1, pourrait trouver dans
cette deuxième mouture les apaisements réclamés.
On ne voit pas non plus
comment notre Ministre pourrait voir dans ce projet l’illustration de la
doctrine dont il se réclame : " mettre les savoirs au centre "
puisque que, comme on l’a vu, ce programme néglige de définir clairement
les connaissances philosophiques que nos élèves sont tenus d’acquérir
.
Certes, le renvoi de ce
projet repousserait à nouveau la solution d’une crise qui n’a que trop
duré. Mais son adoption ne serait qu’un effet de la lassitude que tous
ressentent. En effet, ce programme, ne résout aucun des graves problèmes
que nous rencontrons aujourd’hui. Si pourtant ce projet devait prendre
force de loi pour les années à venir, alors, il ne faut pas se le cacher,
l’enseignement de la philosophie au lycée, et par conséquent notre
profession, entrerait de façon irréversible dans la voie de son déclin et
de sa disparition.
©
Côté Philo
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