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Lecture
Un canular
anthropologique
Steven Pinker, L’Instinct du
langage, Odile Jacob, 1999
par Gérard
Chomienne
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Que reste-t-il d’un cours de
philo, vingt ans après la terminale ? Ce qui m’a amené à me poser à
nouveau cette question, ce sont ces lignes de Steven Pinker, dans le
chapitre trois de son passionnant L’instinct du langage : "
Ceux qui n’ont gardé qu’un petit vernis de leurs études universitaires
peuvent au moins débiter ces factoïdes : que les langues découpent le
spectre à des endroits différents pour nommer les couleurs, que le concept
du temps est fondamentalement différent chez les Hopis, et que les Eskimos
disposent de plusieurs douzaines de mots pour désigner la neige. Cette
théorie a une lourde implication : les catégories de base de la
réalité seraient imposées par notre culture. "
J’avais bien sûr reconnu la fameuse hypothèse
Sapir-Whorf qui fit, des années durant, les beaux jours de mon cours sur
le langage. J’avais fait lire en classe ce texte de Sapir : " Les
êtres humains [...] sont en grande partie conditionnés par la langue
particulière qui est devenue le moyen d’expression de leur société. [...]
Pour une bonne part, la manière dont nous accueillons le témoignage de nos
sens (vue, ouïe, etc.) est déterminé par les habitudes linguistiques de
notre milieu, lequel nous prédispose à un certain type d’interprétation. "
(1929)
J’avais souvent commenté cet
extrait de Whorf son continuateur : " Nous disséquons la nature selon
les lignes tracées par notre langue d’origine ...[...] ; le monde se
présente dans un flux kaléidoscopique d’impressions qui doivent être
organisées par notre pensée - et cela signifie surtout par le système
linguistique qui est présent dans notre pensée... "
Ce manifeste du relativisme
linguistique était à mes yeux un puissant antidote au réalisme naïf des
élèves. En bousculant les préjugés ethnocentristes, j’étais bien dans mon
rôle. A condition toutefois que les données empiriques produites pour
étayer ce relativisme linguistique fussent solidement établies.
Le cheval de bataille du
relativisme sapiro-whorfien concerne l’influence supposée de la langue sur
la perception des couleurs. Whorf affirme que chaque langue découpe à sa
façon des plages discontinues dans le spectre lumineux en lui-même
parfaitement continu. Ainsi, selon que l’on parle navajo, latin ou russe,
on ne percevrait pas les mêmes différences de couleurs. L’argument va
loin : les catégories de langue déterminent jusqu’à la perception
colorée du monde. Par conséquent, si dans ce qu’il semble avoir de plus
immédiatement sensible, le monde est informé selon les particularités de
chaque langue, il devrait en aller de même pour notre appréhension du
temps, de la causalité, de l’éthique, etc.
Le malheur est que, objecte
Pinker, si pour les physiciens les démarcations entre les couleurs n’ont
aucun fondement, ce n’est pas le cas pour les physiologistes. " Les yeux
n’indiquent pas la longueur d’onde comme un thermomètre indique la
température. Ils contiennent trois sortes de cônes, chacun pourvu d’un
pigment différent. Ces pigments sont connectés à des neurones de façon que
ceux-ci répondent de façon optimale à des taches rouges sur fond vert, ou
bleu sur du jaune, ou noir sur du blanc. Quelle que puisse être
l’influence de la langue, il semblerait absurde à un physiologiste
d’imaginer qu’elle puisse descendre dans la rétine et reconnecter les
cellules ganglionnaires ".
Effectivement les langues
différent dans l’éventail des couleurs qu’elles nomment. Mais pas de façon
aléatoire. Se référant aux résultats du travail des linguistes Kay et
Berlin portant sur l’examen d’une centaine de langues, Pinker note
ceci : " Les langues sont organisées un peu comme la ligne de
produits d’un fabricant de crayons de couleurs, les plus recherchées
ajoutant des couleurs aux plus élémentaires. Si une langue n’a que deux
mots pour désigner les couleurs, c’est pour le noir et le blanc (qui en
général représentent aussi respectivement le foncé et le clair). S’il y en
a trois, c’est pour le noir , le blanc et le rouge. S’il y en a quatre,
c’est pour le noir , le blanc, le rouge et, soit le jaune, soit le vert.
Avec cinq on ajoute et le jaune et le vert ; avec six, le bleu, sept
le brun ; pus de sept, le rose, le violet, l’orange ou le gris. "
Adieu, veau (blanc), vache (noire), cochon (rose), couvée ! Si
j’avais aujourd’hui à exposer la thèse du relativisme linguistique, il me
faudrait chercher des faits plus consistants.
Mais Whorf avance un
deuxième argument : l’absence supposée de déterminations temporelles
dans la langue des Hopis. Or, dit Pinker, il n’est pas difficile de
constater que cette langue possède bien des expressions pour exprimer les
jours, les mois, les saisons, des mots comme " ancien ", " rapide ", "
longtemps ". Les Hopis savent d’ailleurs dater des événements à l’aide de
calendriers faits de ficelles à nœuds et de bâtons à encoches.
Si les Hopis sont en droit
de considérer comme diffamatoire l’affirmation de leur infirmité
temporelle, en revanche les Eskimos doivent à Whorf une solide
réputation : celle du vocabulaire le plus étendu pour désigner la
neige. Hélas, il s’agit ici selon Pinker d’un des plus extraordinaires
canulars anthropologiques : " Contrairement à la croyance populaire,
les Eskimos n’ont pas plus de mots pour la neige que les anglophones. Ils
n’ont pas quatre cents mots pour la neige, comme cela a été écrit, ni deux
cents, ni cent, ni quarante-huit, pas même neuf. Un dictionnaire fixe ce
nombre à deux. En comptant généreusement les experts peuvent arriver à
environ une douzaine. Avec les mêmes normes, nous ne serions pas loin
derrière avec neige, verglas, neige fondue, blizzard, avalanche, grêle,
congère, poudreuse... "
Les conditions élémentaires
d’une sérieuse enquête empirique ne semblaient pas remplies. " Whorf,
écrit Pinker, cite de nombreux exemples [...] tirés des langues indiennes
d’Amérique. En apache, l’équivalent de Le bateau est tiré sur la
plage est : « Il est sur la plage, le nez vers
l’avant », comme le résultat d’un mouvement de canoë. Il invite
des gens à la fête devient : " Il, ou quelqu’un, cherche des
mangeurs de nourriture cuite " [...]
Assurément, ajoute Pinker,
tout cela est radicalement différent de notre façon de parler. Mais
comment savons-nous que c’est radicalement différent de notre façon de
penser ? [...] Tout d’abord, Whorf n’a réellement étudié aucun
Apache ; il n’est même pas sûr qu’il en ait jamais rencontré un seul.
"
Et Steven Pinker conclut
ainsi : " ses affirmations sur la psychologie apache sont entièrement
fondées sur la grammaire apache - ce qui fait que son raisonnement tourne
en rond : les Apaches parlent différemment, ils doivent donc penser
différemment. Comment sait-on qu’ils pensent différemment ? Il n’y a
qu’à écouter comment ils parlent ! "
© Côté Philo
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