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Dossier : La question des
programmes
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Programmes de
philo : 15 ans de projets
par Gérard
Chomienne
Depuis 1989, pas moins de cinq projets différents de
réforme des programmes de philosophie en terminale ont été proposés. Tous
étaient confrontés au même problème : peut-on déterminer le contenu
du programme sans brider la nécessaire liberté du professeur ? Quel
sort ces cinq projets ont-ils fait à cette double exigence de
détermination et de liberté ?
Les projets Lucien-Dagognet
(1998) et Fichant I (2002) : Des exigences
inconciliables
Pour deux de ces projets,
ces deux exigences sont inconciliables.
C’était l’option adoptée par
le projet Lucien-Dagognet (1998), clairement assumée en ces termes :
« l’étude des notions est toujours déterminée par les problèmes
philosophiques qu’élabore la réflexion dans les différents champs de
questionnement : anthropologique, psychologique, moral, social,
économique, politique, religieux, logique, mathématique, scientifique,
technique, symbolique, esthétique, métaphysique, philosophique. Le choix
et la formulation de ces problèmes, ainsi que la construction de son
cours, relèvent de la responsabilité du professeur. C’est pourquoi les
notions sont présentées selon l’ordre alphabétique. »
C’était également le cas
pour récent et premier projet Fichant (2002) qui laissait à chaque
professeur la liberté de choisir à son gré les questions qu’il entend
traiter devant ses élèves, le programme se réduisant alors, comme celui
qui était en vigueur depuis 1973, à une simple liste de notions.
Nous nous intéresserons
davantage aux trois projets qui ont affronté la difficulté de concilier la
nécessaire liberté du professeur et la nécessaire détermination qui
s’impose à tout programme scolaire. C’est pourquoi nous examinerons les
différents modes de détermination que ces projets ont adoptés.
Les propositions
Derrida-Bouveresse (1989) : pour un programme de
questions
Les propositions élaborées
en 1989 par la commission Derrida-Bouveresse ont fait le choix radical
d’inscrire au cœur du programme une série de questions. Ce choix reposait
sur une analyse des médiocres résultats de notre enseignement tel qu’on
peut l’observer dans les performances des candidats au baccalauréat.
« Si la grande majorité des copies de « bac » ne
satisfait pas aujourd’hui à des exigences philosophiques minimales, c’est
principalement parce que les élèves, ayant dû tout prévoir, n’ont rien pu
préparer, et manquant généralement des connaissances de base sur les
questions qui leurs sont posées et de la familiarité la plus élémentaire
avec les problèmes donnés, ne comprennent pas ce qu’on leur demande, et
n’ont de toute façon pas les outils théoriques pour y répondre. »
C’est pourquoi, à côté du
maintien d’un programme général défini nationalement comportant « un
ensemble de notions prises parmi les plus fondamentales de la tradition
philosophique (par exemple la conscience, la vérité, la justice), ...
significativement plus restreint que celui des programmes actuels (d’un
tiers ou de moitié) », le proposition de la commission
Derrida-Bouveresse prévoyaient « un ensemble de notions
méthodologiques correspondant à des outils fondamentaux de la réflexion
théorique, qu’il s’agirait d’apprendre à manier correctement, plus encore
qu’à définir hors de tout contexte (par exemple déduction, dialectique,
analyse..) ».
Surtout, la commission
proposait un programme spécial, défini annuellement au niveau de chaque
Académie, comprenant :
•
« deux ou trois
problèmes philosophiques fondamentaux, formulés de manière très explicite,
et étroitement reliés à une ou plusieurs notions du programme
général ; Ces problèmes pourraient être des problèmes philosophiques
classiques (ceux par exemple du rapport entre État et liberté, ou entre
âme et corps), ou des problèmes liés à certaines interrogations
contemporaines (l’évaluation de l’idée de progrès, par exemple, ou les
questions philosophiques liées à la
bioéthique). »
•
« un à trois grands
textes philosophiques, ou de portée philosophique incontestable,
classiques ou du XX° siècle, dont l’étude permettrait de nourrir la
réflexion sur les problèmes en question. »
Les propositions
Derrida-Bouveresse se heurtèrent non seulement à l’opposition des
adversaires de toute détermination, mais aussi à celle des collègues qui
estimaient qu’un programme de questions précises constituait un mode
détermination trop rigide pour le professeur et trop propice au bachotage
pour les élèves. Elles se heurtaient aussi à la croyance selon laquelle
tout programme philosophique était par essence un programme de notions, ce
que dément d’ailleurs un simple examen des programmes antérieurs à 1973,
dans lesquels figurent des questions (cf., les N.B. donnés en préambule
des programmes de 1902, 1925 et 1960, ainsi que les « Questions
complémentaires » du programme de 1925).
Soucieux de ne pas susciter
une opposition irréductible, les auteurs de deux projets firent le choix
de conserver un programme de notions assorti d’un principe de
détermination.
Le projet Beyssade
(1992-93) : notions et repères
Pour réduire
l’indétermination inhérente à la sacro-sainte liste de notions, le projet
Beyssade inscrivait dans un document d’accompagnement « une liste
de repères, indispensables aux élèves pour identifier les problèmes
philosophiques qui leur sont soumis et élaborer eux-mêmes un discours
consistant »
Ces repères, nommés éléments
de détermination dans la première version de 92, étaient de deux
sortes : « d’une part des distinctions lexicales opératoires
en philosophie, dont l’ignorance ou la représentation confuse font
obstacle à la pratique d’une pensée rigoureuse » (par exemple
« légal et légitime, vouloir et désirer, la fin et les
moyens) ; « d’autre part, des distinctions conceptuelles
enracinées dans la tradition et constitutives d’une culture philosophique
élémentaire » ( par exemple, « Droit naturel et droit
positif », « Expliquer, comprendre, interpréter »)
Ces repères, ne constituant
pas autant des chapitres de cours ne devaient être « ni attachés
exclusivement à telle ou telle notion, ni porteurs d’une problématique
singulière. L’ordre de leur présentation ici indiqué ne lie donc en rien
le professeur qui pourra librement déterminer à quelle occasion il les
fera rencontrer à ses élèves ».
Enfin, conscient de ce que
la détermination la plus rigoureuse d’un programme resterait lettre morte
si elle n’avait aucun effet sur la conception des sujets de bac, le projet
Beyssade proposait une règle contraignante pour leur formation :
« tout sujet doit renvoyer explicitement à une notion (au moins)
du programme, en contenant dans son libellé, le terme lui-même, un de ses
dérivés ou un terme qui s’y rattache
directement ».
Le programme Renaut
(2001) : notions associées et questions
contemporaines
Ce programme, combine les
deux principaux modes de détermination envisagés jusqu’ici. Il comporte
deux parties, conçues ainsi dans sa rédaction initiale.
1° des notions mises en
couples ou en série.
Le but est le suivant :
« mieux maîtriser l’ampleur de ce que recouvre l’inscription d’une
notion dans le programme ». « Ceci permet, en attirant
l’attention sur la façon dont deux ou plusieurs notions s’articulent, se
distinguent ou s’opposent, de ne pas laisser penser que la totalité de ce
qui peut être subsumé sous une notion, au demeurant toujours polysémique,
se trouve au programme de la classe de philosophie. Ces rapprochements
permettent de délimiter des domaines de travail tout en laissant au
professeur la responsabilité de déterminer son approche philosophique et
pédagogique ».
La fonction
« déterminante » des associations de notions prend deux
formes : tantôt, en délimitant un domaine de réflexion (par exemple
« le temps, l’existence, la mort » ou « le mythe, la
science et la philosophie »), tantôt en délimitant un problème
« à mon sens, « la conscience, l’inconscient, le sujet » ,
« sciences de la nature et sciences humaines » ou « le
devoir et le bonheur ».
En tous cas, la vertu la
plus visible de ce mode de détermination tient à ce qu’il permet de
repérer le domaine du hors programme. En effet, une règle de formation des
sujets interdisait toute formulation qui ne se réfèrerait qu’à une notion
prise isolément, hors de sa relation avec la ou les notions qui lui sont
associées. Ainsi, par exemple, le projet Renaut prévoyant initialement
d’associer « histoire et progrès », tout sujet sur la
connaissance historique était proscrit d’office.
2° des questions à ancrage
contemporain.
Dans sa version originelle,
le programme Renaut comprenait une courte liste de problématiques :
« la maîtrise de la nature », « religion et
modernité », « démocratie et droits de l’homme ».
« Les problématiques correspondent chacune à un ensemble structuré
de questions fortement ancrées dans les traditions philosophiques, et qui
témoignent d’une présence de la discipline dans le processus par lequel le
monde contemporain prend conscience de lui-même et des interrogations
qu’il suscite. »
Cette liste de
problématiques ne prescrivait aucun ordre de traitement, pourvu que
« la formation des élèves à la réflexion critique n’omette pas de
leur fournir les instruments notionnels et les éléments de culture
philosophique requis pour s’orienter dans ces problématiques ». A
cette fin, les questions étaient assorties de quelques
repères.
Le programme Renaut
comprenait un dernier élément de détermination sous la forme d’un rappel
des compétences exigibles au terme d’une année d’enseignement :
construction d’une problématique à partir d’une notion, d’une question ou
d’un texte, exposition impartiale d’une thèse, élaboration d’un concept ou
d’une distinction conceptuelle, etc.
Il faut croire que ce double
dispositif de détermination était trop audacieux puisque ce programme ne
put être adopté qu’amputé de ce qui le rendait opérant. D’une part, une
nouvelle rédaction de l’exposé des motifs autorisait le professeur à
prendre chaque notion hors de toute association. D’autre part les
questions à ancrage contemporain n’étaient conservées qu’à titre
facultatif, assurance étant donné qu’aucun sujet de bac ne porterait sur
elles.
Au terme de ce bref rappel
historique, il reste que les discussions peinent à trancher sur la vertu
déterminante de tel ou tel dispositif. Elles sont surdéterminées par des
prises de position particulièrement tranchées sur la liberté
philosophique, opposant celle-ci à la délimitation d’un programme
scolaire.
Si l’on estime qu’aucune
discipline, dès lors qu’elle est scolairement enseignée et qu’elle est
l’objet d’une évaluation terminale, ne peut permettre à ceux qui ont en
charge de l’enseigner de légiférer sur ce qu’il peuvent chacun enseigner,
que les élèves doivent pouvoir composer sur ce qu’ils ont effectivement
étudié pendant l’année, alors on ne peut dissimuler une nette préférence
pour les projets constitués en tout ou en partie par des problèmes ou
questions philosophiques clairement identifiables. Toutefois, si faute
d’accord sur ce mode de détermination, un programme de notion est
maintenu, il semble indispensable de l’assortir de repères précisément
associés à chaque thème, et non renvoyés en une annexe inopérante, afin
que soient délimités soit des domaines de réflexion, soit des types de
problèmes.
©
Côté Philo
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