État de la recherche : Histoire et philosophie des sciences

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Histoire et philosophie des sciences : bouleversements et crispations

par Anouk Barberousse

Chargée de recherche en histoire et philosophie des sciences au sein de l’équipe du REHSEIS-CNRS et membres du Centre Cavaillès

L’histoire et la philosophie des sciences souffrent en France de deux maux assez communs : les spécialistes sont divisés en clans antagonistes, et les non-spécialistes ignorent les débats qui y ont lieu. Demandons à un philosophe généraliste ce que le label « histoire et philosophie des sciences » lui inspire ; il y a fort à parier que les noms de Bachelard et de Popper figurent dans sa réponse. Or tant Popper que Bachelard sont aujourd’hui, pour la majorité des membres de la communauté internationale d’histoire et de philosophie des sciences, des références périphériques - et cela n’est pas nouveau. Si, à en croire notre ministre, l’histoire des sciences doit être mieux enseignée dorénavant, il est temps d’apprendre à connaître son nouveau visage, ainsi que les nouveaux rapports qu’elle entretient avec la philosophie.

On se sera peut-être étonné de ne pas avoir encore lu ici le terme d’« épistémologie » : si nous avons eu l’habitude, en France, d’associer histoire des sciences et épistémologie, l’usage se répand aujourd’hui de réserver ce terme, sur le modèle anglo-saxon, à la philosophie de la connaissance (non nécessairement scientifique). C’est ainsi que s’est dessinée depuis 30 ou 40 ans une tendance forte à la séparation entre deux domaines qui avaient été conçus et revendiqués comme unis, l’histoire des sciences et la philosophie des sciences. Si le sigle « HPS » les réunit encore, elles ne sont cependant plus aussi étroitement liées qu’auparavant. C’est là le premier des bouleversements majeurs, mais déjà assez anciens, dont il est temps de prendre acte.

 

Histoire des sciences : une mutation achevée

Les philosophes ne sont aujourd’hui plus les seuls à pratiquer l’histoire des sciences - on pourrait même dire qu’ils sont devenus minoritaires parmi tous ceux qui la pratiquent. L’histoire philosophique des sciences, illustrée par Duhem, Koyré, ou Canguilhem, a perdu de son attrait face à une pratique historique plus soucieuse de la complexité des situations (sociales, institutionnelles et épistémiques) de production des contenus scientifiques. Les reconstructions rationnelles des résultats scientifiques, parfois guidées par l’état des connaissances au moment où on les effectue, ont cédé le pas devant des récits plus denses, ancrant les pratiques scientifiques dans des contextes sociologiques, politiques et culturels variés.

La « nouvelle histoire des sciences », qui s’oppose à l’histoire des sciences écrite par les philosophes, et qui n’est plus si « nouvelle » aujourd’hui, ne trouve d’unité que dans son opposition à l’ancienne. Elle est traversée de débats internes, portant par exemple sur les notions de connaissance, de vérité, de justification, dont l’origine philosophique est souvent méconnue. En outre, elle s’est développée en d’autres approches, plus spécifiquement sociologiques ou ethnologiques, dans un vaste domaine intitulé « études sur les sciences » (« science studies »).

Les études sur la science sont nées, entre autres, de la secousse provoquée par la parution, il y a plus de quarante ans déjà, de La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn. L’influence de cet ouvrage difficile - parce qu’il analyse des épisodes complexes de l’histoire de la physique - fut immense. Si d’autres remises en cause de la conception ancienne de la science, qui fait du seul exercice de la rationalité le moteur de son développement, avaient déjà été exprimées, celle-ci eut un écho inouï, sans doute lié au contexte contestataire de la fin des années soixante, dont une des cibles fut le complexe science-État-armée-industrie. Par exemple, des sociologues des sciences d’inspiration marxiste comme Merton avaient déjà souligné l’importance décisive des facteurs extra-scientifiques, comme le jeu des relations de pouvoir entre chercheurs, sur le développement de l’activité scientifique. Cependant, depuis les années 1960, la critique des usages industriels et militaires des résultats scientifiques s’est étendue à l’activité scientifique tout entière, du moins aux États-Unis - d’où, entre autres conséquences, la « guerre des sciences » qui oppose les sciences dites « dures » aux études humanistes, et plus généralement aux « cultural studies ». Les combats sont plus politiques aux États-Unis qu’en France - la répartition des postes universitaires dépendant partiellement de leur issue, et la gauche intellectuelle faisant front presque tout entière contre les sciences dures -, mais y touchent moins le public non académique. En France, la polémique déclenchée par l’affaire Sokal eut des échos jusque dans les quotidiens, en raison du fait que ce sont surtout des auteurs français que Sokal et Bricmont mettent en cause. L’agitation provoquée par le canular de Sokal aviva des oppositions latentes, et contribua à la crispation que nous connaissons aujourd’hui : les pro- et les anti-Sokal se parlent rarement.

 

Des thématiques nouvelles

Si l’affaire Sokal a agi comme un révélateur d’oppositions tranchées, mais jusqu’alors plus ou moins bien dissimulées, entre différentes conceptions de l’activité intellectuelle, elle n’a eu que peu d’effets sur la majorité des travaux en cours, car ils s’inscrivent pour la plupart dans le cadre de sous-disciplines restreintes, que ce soit en histoire ou en philosophie des sciences. Pour ce qui concerne l’histoire des sciences, on peut noter par exemple l’existence d’un vaste programme de recherche consacré à l’essor de ce que l’historien de la physique Norton Wise a appelé la « culture de la précision » dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ces recherches analysent la façon dont les mesures de précision sont devenues une exigence commune de la pratique scientifique, d’abord en physique, puis dans les autres disciplines, ainsi que la diffusion de cette exigence dans la société tout entière.

D’autres thématiques peuvent être évoquées pour illustrer les enquêtes caractéristiques de la « nouvelle histoire des sciences », comme celle du rôle de l’autorité dans la production et la communication des connaissances scientifiques et dans l’établissement de consensus fixant l’acceptation de tel ou tel résultat dans la communauté concernée. Par exemple, les historiens des sciences ont montré l’influence importante des expériences réalisées en public aux XVIIIe et XIXe siècles et de la théâtralisation de l’activité scientifique que de telles mises en scène supposaient. On a peut-être aujourd’hui le sentiment que ce qui atteste, en droit, de la validité d’un résultat scientifique est l’acceptation de l’article dans lequel il est décrit dans une revue à comité de lecture, sans que le jugement de tiers doive intervenir. Les exemples analysés montrent que si la notion d’évaluation par les pairs, qui s’est mise en place au XVIIe siècle selon des modalités que nous serions peut-être enclins aujourd’hui à qualifier de partiellement non scientifiques (voir Le Léviathan et la pompe à air de Shapin et Schaffer), est déterminante, la capacité à réaliser une expérience devant le « grand public » n’était pas sans importance.

Un dernier type d’enquêtes peut être signalé, qui montre quelles ambitions motivent une partie des historiens des sciences d’aujourd’hui : il s’agit des recherches historiques qui prennent pour objet les traditions d’activité scientifique qui se sont développées hors du monde occidental. Allant délibérément à l’encontre du présupposé largement partagé selon lequel la seule science digne de ce nom est née en Europe à l’époque moderne, de même que les seules mathématiques dignes de ce nom sont nées en Grèce vers le IVe siècle avant JC, certains historiens des sciences cherchent à mettre en lumière les pratiques scientifiques à l’œuvre dans d’autres continents et à d’autres époques, forçant ainsi leurs lecteurs à remettre en cause leur notion même de science.

Un lecteur philosophe de formation qui se plongerait sans préparation particulière dans la vaste littérature des études sur les sciences serait sans doute surpris de n’y trouver aucun des thèmes philosophiques qu’il pense peut-être attachés à tout regard critique sur le développement scientifique. Ces thèmes sont pourtant présents, implicitement, dans les prises de positions souvent ininterrogés des historiens concernés : ainsi certains sont-ils convaincus de la nécessité de lutter contre une idéologie scientiste qui dévoie selon eux notre rapport aux pratiques scientifiques, ou encore de la nécessité de considérer l’activité scientifique comme une activité humaine parmi d’autre, en refusant par principe de lui reconnaître toute supériorité en matière de rationalité.

 

Les évolutions de la philosophie des sciences

À l’inverse, la philosophie des sciences est de moins en moins conçue comme devant être avant tout historique. Une partie de l’héritage du Cercle de Vienne, prônant l’étude anhistorique et normative des sciences et leur unification, a été remise en cause, d’une part par la critique kuhnienne, et d’autre part par des développements internes - on peut citer en exemple la prise de conscience progressive des ambiguïtés des deux oppositions fondamentales sur lesquelles repose cet héritage, celle entre propositions analytique et synthétique, et celle entre termes théoriques et termes d’observation. Ainsi, la pratique non historisante de la philosophie des sciences ne peut-elle plus être assimilée à la défense sans nuance des thèses de Carnap, qui sont à la vérité moins caricaturales qu’on le dit souvent. Cela ne signifie cependant pas que les philosophes des sciences renient aujourd’hui ce qui avait constitué l’une des principales valeurs méthodologiques des membres du cercle de Vienne, à savoir l’exigence d’analyse de théories scientifiques vivantes et des problèmes philosophiques qu’elles posent éventuellement.

Après être passée par une phase fortement influencée par la logique, l’analyse philosophique des théories scientifiques a connu dans les années 1960-1970 un « tournant sémantique », et engage aujourd’hui un « tournant cognitif ». Sous l’influence de Carnap, Reichenbach ou Hempel, les philosophes des sciences des années 1950 avaient cherché à dégager la structure logique des théories scientifiques. Par exemple, ils avaient cherché quels étaient leurs concepts primitifs, non définis, et leurs axiomes, afin de les séparer rigoureusement de leurs conséquences ou théorèmes. Les outils de la logique moderne, appliqués à l’analyse des théories scientifiques, permettent en effet de reconstruire des hiérarchies conceptuelles dont les scientifiques eux-mêmes ne sont pas toujours conscients, et parfois de déterminer avec précision quelles conséquences découlent de telle ou telle version d’une théorie. Ainsi les différentes axiomatisations de la mécanique newtonienne qui ont été proposées dans cet esprit permettent-elles par exemple d’établir quelles versions de cette théorie ont réellement pour conséquence le déterminisme. Cette analyse logique des théories scientifiques considérées comme des ensembles d’énoncés permet donc parfois d’apporter des réponses claires à des questions anciennes en séparant rigoureusement ce qui relève des conséquences de la théorie de ce qui est projeté sur elles par tel ou tel contexte culturel. Dans un autre, domaine, les tentatives d’axiomatisation de la théorie de l’évolution, qui ne font toujours pas l’objet d’un consensus aujourd’hui, sont le fait de biologistes tout autant que de philosophes, car elles offrent un cadre de discussion particulièrement clair pour décider de la question de savoir quels concepts de cette théorie sont premiers.

Sous l’influence de Patrick Suppes, de Bas van Fraassen et d’autres promoteurs de l’analyse sémantique des théories scientifiques, les philosophes des sciences se sont ensuite tournés vers les modèles qui donnent sens à ces théories, considérant que la structure d’ensembles d’énoncés envisagés sous l’aspect des seuls rapports logiques, en faisant abstraction de leur sens, ne suffit pas à en révéler toute la richesse. Au sens technique du terme, un modèle est un ensemble d’objets qui rend vrai un système d’énoncés. Ces objets peuvent être des structures mathématiques, mais aussi le monde lui-même que les théories scientifiques cherchent à décrire et à expliquer, ou du moins certaines parties du monde. En faisant porter leur attention sur les modèles, ces philosophes ont souligné l’importance de toute une série de processus épistémiques différenciés partant de la production ou de l’observation d’un phénomène et aboutissant, dans le meilleur des cas, à sa représentation théorique. Ils ont cherché à montrer quels rôles l’utilisation des mathématiques, comme outils de représentation, jouent dans chacun de ces processus.

Aujourd’hui, des philosophes comme Ronald Giere ou Paul Thagard se tournent vers les mécanismes cognitifs à l’œuvre dans les processus de constitution des représentations théoriques. Ainsi reprennent-ils par exemple, à la lumière des importants résultats obtenus en sciences cognitives, des débats déjà anciens sur le rôle des métaphores et des analogies dans l’activité scientifique. Dans les enquêtes de ce type, qui sont volontiers empiriques, l’histoire des sciences sert de terrain d’expérience. On devine que la résolution de délicates questions méthodologiques est au programme des acteurs du tournant cognitif.

La philosophie des sciences, dont les exemples qui précèdent ne prétendent en aucun cas donner un panorama exhaustif, est aujourd’hui très spécialisée, tant dans ses aspects généralistes concernant par exemple le rôle de l’induction, la causalité, la notion de loi de la nature, que lorsqu’elle se penche sur des disciplines particulières et réfléchit sur les contraintes que les théories actuelles imposent aux notions d’espace, de cause ou de vivant. Les philosophes des sciences ont pris acte des bouleversements introduits par les études sur la science - ils peuvent désormais s’appuyer sur des études de cas plus riches -, mais leurs pratiques n’en ont pas été radicalement transformées. Les deux communautés des historiens et des philosophes des sciences se rencontrent de moins en moins, du moins dans le monde anglo-saxon. En France, le nombre des chercheurs concernés est si faible que les rencontres sont inévitables - et c’est à n’en pas douter une grande chance.

Au terme de ce bref aperçu d’une situation complexe, deux conclusions peuvent être tirées. L’une, pessimiste, est que la professionnalisation et la spécialisation grandissantes des acteurs de l’HPS rendent leurs ouvrages difficilement accessibles - mais c’est peut-être un signe de maturation. L’autre, plus optimiste, est que le savoir qui s’accumule dans ce domaine hétérogène est de plus en plus riche, et constitue une aide précieuse pour mieux comprendre l’activité scientifique.

 

BIBLIOGRAPHIE

N.B. : La bibliographie présentée ici est volontairement réduite à quelques titres. Côté Philo tient à la disposition de ses lecteurs une bibliographie commentée plus étendue, réalisée par l’auteur.

A. Barberousse, M. Kistler et P. Ludwig (2000) La philosophie des sciences au XXe siècle, Paris, Flammarion, Champs Université

I. Hacking (2000) The Social Construction of What ?, Harvard University Press, traduction française : La construction sociale de quoi ?

D. Pestre (1995) « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales. Histoire, Sciences sociales, 3, pp. 487-522

S. Shapin et S. Schaffer (1993) Le Léviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique(traduction de l’anglais), Paris, La Découverte

 

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