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A l’étranger : L’Italie
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L’
enseignement de la philosophie en Italie
par Gérard
Malkassian
On entend souvent dire que
les professeurs de philosophie italiens du secondaire en auraient assez
d’enseigner l’histoire de la philosophie et souhaiteraient voir leur
enseignement se rapprocher du modèle français. Or, comme le montre Gérard
MALKASSIAN, la réalité est plus complexe et, même s’il existe une certaine
curiosité pour ce qui se fait en France en matière d’enseignement de la
philosophie, les débats qui ont actuellement cours parmi nos collègues
italiens s’inscrivent dans une histoire et un contexte qui leurs sont
propres.
Une discipline scolaire
ordinaire
L’Italie est le seul pays
européen avec la France où la philosophie soit enseignée à une grande
échelle dans le secondaire. Pourtant les professeurs de chacun de ces deux
nations, voisines géographiquement et culturellement, ignorent les
conditions de l’enseignement de leur discipline dans l’autre pays.
L’admiration et la curiosité de nos collègues transalpins pour le modèle
français se heurtent souvent à l’indifférence et à la morgue des Français.
Les différences entre
l’enseignement italien de la philosophie et l’approche française sont, il
est vrai, importantes : il ne s’adresse pas à tous, seulement aux
élèves des lycées classiques, scientifiques et magistraux (ces derniers
préparent les futurs enseignants du primaire) ; son objectif est plus
modeste : compléter la culture générale d’élèves censés disposer d’un
bagage humaniste conséquent.
La répartition des cours et
les horaires sont également remarquables : sous le sceau de la
progressivité, l’enseignement de philosophie est dispensé durant les trois
dernières années du secondaire, de deux à trois heures par semaine. Pour
cette raison, il concerne chaque année environ 500000 élèves. Le programme
est constitué par l’histoire de la philosophie reposant sur un exposé de
doctrines (de l’Antiquité et du Moyen Âge en seconde, des temps modernes
en première et de l’époque contemporaine en terminale) associé à une
faible part d’œuvres au choix.
Le cours est pour
l’essentiel magistral, l’évaluation repose sur des interrogations orales
puisque, jusqu’à une période récente, l’épreuve de philosophie au bac
consistait en un oral. Depuis quelques années la philosophie est aussi
présente dans la troisième épreuve écrite des sections concernées, qui est
une épreuve pluridisciplinaire.
Les professeurs, environ
6000 comme en France, sont en général bidisciplinaires (avec l’histoire ou
les sciences humaines) ; ils sont recrutés par un concours régional,
validé par le Ministère central. Ce concours comporte des épreuves
disciplinaires et didactiques.
Signalons enfin que le
système éducatif étant beaucoup plus décentralisé qu’en France, la place
de l’inspection est beaucoup moins marquée qu’en France - un seul
inspecteur, général- et que l’essentiel du contrôle de la qualité des
cours se fait au sein des équipes pédagogiques de chaque lycée d’autant
que, depuis 1997, une petite partie des programmes est définie par le
projet d’établissement.
Pour toutes ces raisons,
l’enseignant de philosophie italien n’a ni les conditions ni le sentiment
dominant d’une spécificité extraordinaire de sa discipline au sein de
l’école.
Histoire de la philosophie
ou histoire des problèmes ?
Si les lourdeurs
institutionnelles sont très fortes - le programme officiel date de
1967...- et accentuées par l’instabilité politique, cet enseignement n’en
traverse pas moins une période d’incertitude propice à une intense
activité innovatrice. Depuis les années soixante et la remise en cause de
la pertinence scolaire d’une discipline figée et répétitive au profit des
sciences humaines, de nombreux efforts ont été effectués, de nombreuses
recherches menées pour préserver cet enseignement en interrogeant ses
présupposés, ses finalités et ses modalités.
Le témoin majeur de cette
remise en cause salutaire est le rapport final de la commission
« Brocca », du nom de la personne à laquelle le Ministère de
l’Instruction avait confié la présidence. Publié en 1992, il propose 1)
l’extension de l’enseignement de la philosophie à tous les élèves du
général et du technique ; 2) une redéfinition des objectifs :
contribuer à la formation du jugement critique des élèves dans une société
pluraliste ; 3) de nouvelles orientations de programmes tournées non
plus vers la seule connaissance des doctrines dans un cadre historiciste
mais l’apprentissage des mécanismes de la réflexion à travers la lecture
des auteurs classiques de la tradition et l’étude de problèmes inscrits
dans un contexte toujours historique. Les élèves pourront ainsi aborder la
« naissance de la philosophie en Grèce », la « rencontre
avec les religions du livre », « humanisme et
renaissance », « romantisme et idéalisme », l’
« analyse des passions dans la pensée moderne », la
« seconde révolution scientifique : naissance de nouveaux
modèles », « sociologie, science politique et théories du droit
au 19ème et au 20ème siècle », l’ « existentialisme » ou le
« cercle de Vienne et la philosophie analytique », la
« redécouverte de l’éthique ».
Plus que l’effet de
l’influence de la France (vue comme un pays où l’enseignement dispensé est
problématique), il faut y voir paradoxalement la réinvention d’une
tradition italienne interrompue : celle inaugurée par Giovanni
Gentile, bref ministre de l’instruction sous Mussolini de 1923 à 1924.
Beaucoup d’enseignants italiens jugent son projet indépendant du contexte
politique qui a rendu possible son application, d’autant qu’il a été
rapidement dénaturé par les ministres suivants sous forme d’histoire des
idées à la suite du rapprochement avec l’Église (les accords de Latran
datent de 1929) qui n’a pas été profondément remis en cause après le
guerre.
Gentile invitait l’élève non
à réciter des doctrines mais à exercer une réflexion philosophique à
travers l’exposition et le commentaire de textes. Sa conviction était que
la lecture guidée des philosophes, initiant au « tourment éducatif du
penser », était le meilleur moyen de former les élèves à la
problématisation philosophique des questions de l’existence, à travers
l’appropriation et l’actualisation des textes. L’ambition est aujourd’hui
de faire de ce projet non le privilège de l’élite à laquelle le destinait
Gentile dans son État total mais un élément de la formation de tout élève.
L’objectif d’actualisation est renforcé par le fait que les parcours
d’études comprennent des thèmes tenant compte des spécificités de chaque
filière (en première, « la réflexion sur le langage dans la pensée
moderne » en section de langues, « Newton, les sciences entre le
18ème et le 19ème siècles » en section scientifique, « les
conceptions du travail et de la technique » en section économique).
Une profession livrée à
elle-même
Les travaux de la commission
Brocca, s’ils ont marqué l’évolution de la pratique enseignante et l’ont
encouragée à leur tour - beaucoup d’enseignants et de manuels suivent ses
propositions, des expérimentations sont en cours, notamment dans le
technique -, n’ont pas été suivis d’effet législatif. Plus que
jamais, l’écart est donc grand entre la rigidité de l’institution et la
pratique des enseignants, livrés à eux-mêmes, extrêmement hétérogène, ce
qui ne facilite pas la transparence de l’évaluation à l’examen.
Dans ces conditions, qui
sont les principaux agents de la recherche pédagogique ? Les
professeurs eux-mêmes. La Société italienne de philosophie(Sfi), qui
regroupe enseignants du secondaire et du supérieur, abrite une commission
didactique qui a été le moteur de ces réflexions depuis trente ans.
Actuellement coordonnée par Mario de Pasquale (Bari), cette commission
publie une revue électronique : Comunicazione filosofica [1].
On doit évoquer ici Enrico Berti, grande figure de la Sfi, spécialiste
d’Aristote à l’université de Padoue, qui a présidé les travaux de diverses
commissions des programmes, dont ceux de Brocca consacrés à la
philosophie. Depuis quelques années se mène à Ferrare un projet
expérimental associant divers enseignants, sous la coordination du
ministère : la Città dei filosofi, qui a mis en circulation
plusieurs cahiers sur divers aspects de l’enseignement de la
philosophie [2].
Signalons enfin la création
récente de Athena, association de professeurs travaillant pour beaucoup
depuis de nombreuses années dans la didactique de la philosophie, dont le
président Mario Trombino (Bologne), et qui conduit diverses actions, dont
un dictionnaire de didactique, un laboratoire des philosophes où des
universitaires peuvent dialoguer avec des classes par l’intermédiaire
d’Internet [3].
En Italie, État décentralisé, nous l’avons dit, les enseignants ont très
vite compris tout le profit qu’il pourraient tirer des nouvelles
technologies de communication. La Sfi et Athena sont d’ailleurs engagées
avec le Ministère de l’Instruction dans un projet de formation des
enseignants à distance.
Cette volonté de
modernisation et de démocratisation est certes différente de celle que
l’on envisage en France et il n’est pas sûr qu’il faille tout retenir
d’une approche qui calque l’enseignement de la philosophie sur celui de la
littérature, mais elle témoigne que, pour ses promoteurs en Italie, la
transmission de savoirs et de compétences déterminés peut être
parfaitement compatible avec l’exigence de réflexion problématique et l’
« éducation à la recherche ».
[1]
http://lgxserver.uniba.it/lei/sfi/cf/comunicazione_filosofica.htm
[2]
http://lgxserver.uniba.it/lei/scuola/filosofi/index.html
[3]
http://www.athenaforum.org/
©
Côté Philo
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