Lectures
Patrick
Rayou : « La Dissert de philo », sociologie d’une épreuve
scolaire
Presses Universitaires de
Rennes, 2002
par Serge
Cospérec
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Un exercice classique dans
le lycée de masse
Patrick Rayou part d’un
constat bien connu : l’ambition philosophique est celle d’une pensée
critique et autonome, or la plupart des dissertations sont « des
écrits peu problématiques et conventionnels » témoignant du
« douloureux et criant écart » entre ce qui est idéalement
attendu des élèves et « la piètre réalité » de leurs
« performances effectives ». D’où cette question : pourquoi
les élèves remettent-ils des copies si éloignées des attentes et reflétant
si peu ce qu’ils pensent ?
Les explications habituelles
par les carences des élèves (leur inculture ou leur manque de maîtrise de
la langue), par l’inadéquation des pratiques d’enseignement (qu’il
faudrait alors renouveler), ou par le handicap socio-culturel, sont
insuffisantes car toutes ignorent un terme essentiel :
« l’expérience scolaire des élèves dans le lycée de masse ». Le
travail de Rayou s’inscrit en effet dans cette récente série d’études
sociologiques sur « le lycée de masse » comme étant le lieu où
on apprend et surtout un lieu de la socialisation. Il montre comment cette
socialisation est constitutive d’une « expérience lycéenne »
contredisant violemment le type d’engagement intellectuel requis par la
philosophie et comment les élèves tentent de surmonter ces contradictions
en ayant recours à des stratégies éprouvées (« le métier
d’élève ») qui expliqueraient in fine la banalité et les
défauts récurrents de leurs copies. Car les copies présentent « un
caractère étrangement composite » qui résulte de l’interaction
complexe entre l’élève, le groupe des « pairs », l’institution
et le professeur. La dissertation ne serait donc que « la résultante
du croisement de la logique de chacun des différents acteurs de sa
production » et « le produit des contraintes pesant sur le lycée
de masse ». Rayou s’est donc intéressé aux « acteurs »
(surtout les élèves), il nous fait pénétrer dans la « boîte
noire » : comment font-ils une dissert ? comment
comprennent-ils les consignes ? Pourquoi les détournent-ils
volontairement ou involontairement ? A quoi correspondent ces
routines repérables dans la grande masse des copies ? Et quel est le
rôle exact de « l’expérience lycéenne » dans tout cela ?
La copie médiocre : un
compromis.
La première partie du livre
(les copies et leur monde) s’attache, à travers un corpus
significatif de copies, à repérer « les déviances
récurrentes » ; on y reconnaît les traits désespérants de la
copie conventionnelle, celle qui mime la démarche philosophique sans
vraiment y rentrer : construction formelle, rigueur apparente,
présence d’éléments de cours attestant d’un certain travail, etc. ;
copie qui obtient malgré tout une note moyenne.
L’analyse minutieuse des
déviances ou « impuretés » est conduite à partir des critères
« particulièrement structurants en philosophie » (l’énonciation,
l’utilisation des ressources, la mise en forme de la pensée). Le sens de
chacun d’eux est d’abord exposé. Puis, à travers l’étude des copies, on
voit comment les exigences, tout en étant connues, sont en apparence
respectées mais en réalité détournées et parfois perverties jusqu’à
l’absurdité (multiplication des définitions inutiles, usage de citations à
simple effet de légitimation, etc.). Par exemple, l’énonciation : si
la consigne d’écriture impersonnelle (le « Je » ne doit pas se
réduire à la simple « opinion ») est en général observée, c’est
de façon formelle car au lieu de s’élever à un « Je » universel
(un sujet épistémique) qui n’efface pas complètement le « Je »
singulier et empirique (la réflexion devant s’enraciner dans démarche
« personnelle »), l’élève disparaît derrière une multiplicité de
points de vue successifs qui évite toute implication personnelle ; il
affiche cette prudente neutralité qui, se refusant à conclure, désespère
les professeurs. La récurrence de ces « impuretés » est si
frappante qu’il faut y voir des « perspectives », c’est-à-dire
de façons de faire communes qui ont la validité de ce que « tout le
monde sait » et de ce que « tout le monde fait ». Les
élèves utilisent manifestement des procédures rhétoriques, élaborées à
partir de leur expérience scolaire, afin de satisfaire a minima aux
attentes ; procédures, d’autant plus légitimes à leurs yeux qu’elles
réussissent, au moins partiellement, à « assurer la note » car
même si elles exposent à la très vive critique des correcteurs (la
sévérité de leurs annotations en témoigne), ils sont bien obligés de ne
pas mettre une note trop basse à ce qui finit par représenter la
« copie moyenne ». La dissertation est donc le produit d’une
transaction complexe que personne ne contrôle entièrement.
L’authenticité
introuvable
La 2ème partie (Le métier
de dissertateur) permet de comprendre les raisons des constats
précédents grâce à l’analyse du processus de fabrication d’une
dissertation. S’il est toujours un peu rude de lire comment les élèves
emploient beaucoup d’énergie - mais par la force des choses - à contourner
ou à détourner les attentes, l’enquête faite par P. Rayou, permet de
saisir la cohérence de leur attitude et le rôle crucial de
« l’expérience lycéenne ». Dans « le lycée de masse »,
le rapport aux savoirs est intellectuel mais aussi identitaire et
social : il engage l’identité personnelle de l’élève, son identité
scolaire ( les effets hiérarchisant du classement) et son identité de pair
parmi les pairs. L’expérience lycéenne comprend donc trois termes
(l’Institution, le Soi, et le groupe des pairs) aux logiques
potentiellement conflictuelles et qu’il s’agit d’harmoniser : comment
éviter de perdre l’estime de soi par de mauvais résultats, ou celle des
pairs, par une réussite scolaire évidente ? comment revendiquer son
autonomie sans rompre ni avec l’institution ni avec les camarades ?
Cette expérience repose sur la dissociation fondamentale de deux
mondes : celui de l’institution, lieu de l’inauthenticité et de la
contrainte, des con-duites stratégiques de rentabilité scolaire, opposé à
la « vraie vie » ; celui du groupe des pairs, lieu de
l’épanouissement personnel, de l’authenticité, où l’on peut vraiment être
soi-même, monde de la libre discussion et de l’égalité des personnes. Le
« métier élève » consiste à en préserver l’équilibre et la
séparation, à trouver les arrangements pour satisfaire aux exigences de
l’institution (par une forme d’activité scolairement correcte) sans perdre
l’estime de soi et celle des pairs. Quand la philo débarque, elle brouille
les repères : voilà qu’une discipline promet un « savoir »
permettant de se comprendre vraiment (et la vraie vie), qui encourage à
s’éloigner du « scolaire », à « s’impliquer
personnellement », qui paraît répondre à certaines préoccupations
« existentielles » et offrir « la possibilité tellement
recherchée d’exprimer enfin l’originalité de sa pensée et de sa
personne ». Bien que jugée très difficile, la philo jouit donc d’un
préjugé favorable. Mais la déception est rapide car l’antinomie entre
l’expérience lycéenne et le type d’engagement intellectuel requis par la
philo paraît indépassable : la philo exige un engagement authentique
de soi (que les lycéens ne pratiquent ordinairement qu’entre eux) passant
par la médiation scolaire (synonyme de fausseté, d’artificialité,
d’inauthenticité) de la culture et des savoirs ; elle exige qu’ils
expriment leurs pensées mais dans la forme scolaire d’un écrit artificiel
et contraint (la dissertation) alors que le mode spontané de l’expression
de soi et des « vrais échanges » est plutôt l’oral. La philo
soumet l’élève à des injonctions contradictoires : être soi mais dans
une forme inauthentique, notée et sanctionnée ; s’élever à
« Je » universel et rationnel alors que du point de vue de
« l’authenticité », c’est moins la vérité qui compte que la
force et la sincérité des convictions ; se servir des philosophes,
c’est-à-dire d’une médiation qui ne peut qu’altérer la pensée
« personnelle » en raison du principe affirmé de
« l’insubstituabilité des personne ». L’injonction du
« penser par soi-même » devient mystérieuse car si le monde
juvénile cultive bien la valeur de l’autonomie, c’est en un sens
exclusivement subjectiviste et égocentrique.
Après les premiers échecs,
les exigences intellectuelles de la philo et la prise de risque semblent
disproportionnées au vu des résultats : jouer le jeu conduit souvent
à une note humiliante (alors qu’on a engagé sa personne !) et peut
menacer la cohésion du groupe (car si la philo évalue des qualités
« personnelles », la hiérarchisation scolaire envahit
brutalement le monde juvénile). Très vite, on rétablit les frontières si
dangereusement brouillées. C’est le retour du métier et l’apprentissage
des routines de « l’élève dissertateur » pour « faire
face » sans prendre de risque : on s’engage, mais de façon très
limitée, tout en recourant aux procédures qui « assurent la
note ». D’où ces copies très « conventionnelles » ; la
dissertation n’est plus qu’un « apprentissage de l’insincérité »
récompensant ceux qui savent en jouer le jeu et sanctionnant ceux qui
naïvement expriment leurs pensées.
Une clarification
indispensable
Qu’en conclure ? C’est
ici que l’ouvrage s’arrête ? à le suivre il est difficile d’échapper
au sentiment d’un certain fatalisme car il faudra toujours compter avec
cette « expérience lycéenne » (elle relève d’un fait social
durable) qui est antinomique du type d’engagement exigé en philo. Si la
didactique n’y peut rien et si les normes de l’enseignement philosophique
sont légitimes (comment renoncer à l’idée que la pensée doit s’émanciper
de ses adhésions spontanées ?), alors, que faire ? Faut-il
interroger la pertinence de la forme scolaire ? Par exemple, le
refrain du « penser par soi-même » ne conduit-il pas à cette
implication subjective spontanée et pathétiquement personnalisée des
élèves, préjudiciable à toute distance critique parce qu’elle rencontre de
façon désastreuse l’éthique de l’authenticité et la rhétorique de
l’expressivité constitutives du monde juvénile ? L’idée que tout un
chacun peut philosopher immédiatement, en vertu d’un mystérieux
spontanéisme spéculatif ne renforce-t-elle pas cet obstacle ?
N’est-ce pas la forme scolaire qui est à repenser pour qu’elle paraisse
moins extérieure, moins artificielle, et que le rôle et la médiation des
savoirs, dans le développement intellectuel personnel, soit mieux compris
des élèves ?
©
Côté Philo
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