Réforme des concours

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Réforme des concours

Moins d’histoire de la philosophie à l’agrégation

par Jean-Jacques Rosat

 

Réduire la part de l’histoire de la philosophie, renforcer l’exigence d’une philosophie générale instruite et ouverte aux savoirs non philosophiques : tels sont les deux axes de la réforme des agrégations (externe et interne) et du CAPES (externe) de philosophie qui vient d’être promulguée (JO, 21-12-02). Cette réforme suit très exactement les recommandations du rapport qu’André Pessel, inspecteur honoraire de philosophie, avait remis à Jack Lang, alors ministre de l’éducation nationale, en juillet 2001. Cette mission lui avait été confiée à la suite d’une initiative de l’actuelle présidente du jury de l’agrégation, Claudine Tiercelin, qui en septembre 2000, écrivait au ministre pour lui faire part de ses préoccupations concernant aussi bien le contenu des concours que la formation et la préparation des candidats.

 

L’absence du réel

Dans son rapport, André Pessel s’inquiétait de la réduction trop fréquente de « la philosophie à une histoire de la philosophie mal comprise ». La philosophie, soulignait-il, « ne peut s’exercer qu’à partir des rapports qu’elle entretient avec des champs de savoirs [...] qui lui fournissent les objets même sur lesquels elle travaille » et « elle se désarme si elle n’inclut pas la confrontation avec l’histoire des savoirs et des pratiques. Ce repliement sur soi a une conséquence : on parlera d’un tableau qu’on n’a jamais vu, d’une musique qu’on n’a jamais entendue [...] et aussi de savoirs qu’on ne maîtrise pas, pour peu que, par chance, un grand auteur nous souffle ce que nous avons à en dire. C’est ainsi que très souvent le réel n’est convoqué qu’à travers des médiations exclusivement philosophiques. Au point qu’on pourrait croire que certains étudiants choisissent de faire de la philosophie pour fuir le réel plutôt que pour le comprendre. »

Dans un récent rapport du jury de l’agrégation externe (2000), il avait été encore plus carré : « La première et peut-être la plus grave de toutes les carences, écrivait-il, est l’absence de désignation et de description du réel. On a trop souvent l’impression que celui-ci n’intéresse les candidats que s’il a déjà été l’occasion d’un discours philosophique. [...] Trop souvent, la référence à tel ou tel philosophe remplace la pensée du réel. [...] Les candidats devraient pouvoir répondre à la question à quoi pensez-vous ? On a plutôt le sentiment qu’ils répondaient à la question : à qui pensez-vous ? ou : comme qui pensez-vous ? Il est vain de vouloir clore la philosophie sur sa propre histoire. »

 

Deux leçons mieux différenciées

C’est dans la modification des épreuves de l’agrégation externe que ce souci apparaît le plus clairement. Le nombre des auteurs au programme de l’écrit passe de 3 à 2 ; le nombre des ouvrages au programme de l’oral passe de 4 à 2 pour les textes en français, et de 2 à 1 pour les textes en langue étrangère. Cette diminution est significative. L’ampleur du programme d’histoire de la philosophie était gigantesque. Combien de temps faut-il ne serait-ce que pour lire toutes les œuvres importantes d’Aristote, de Leibniz et de Russell, les 3 auteurs du programme 2002 ? Les candidats y consacraient l’essentiel, pour ne pas dire la quasi-totalité, de leur année de préparation.

Parallèlement, une différenciation claire est instituée entre les deux leçons d’oral. 6 domaines sont désormais délimités : métaphysique, morale, politique, logique et épistémologie, esthétique, sciences humaines. La leçon A portera sur un seul de ces domaines (chaque année différent) et se fera sans livre ni document. La leçon B portera sur les 5 autres, et le candidat pourra, pendant les cinq heures de préparation, avoir recours à une bibliothèque. L’intention est évidente : il s’agit d’obliger les candidats à acquérir une véritable compétence dans l’un au moins des 6 domaines en question et, plus généralement, de promouvoir une philosophie générale nourrie de connaissances philosophiques et non philosophiques précises, au détriment de la rhétorique.

A l’agrégation interne, ce souci se combine avec celui de renforcer le lien entre le concours et la pratique philosophique que conduit dans ses classes le professeur-candidat. Les deux épreuves de l’écrit (dissertation et explication de texte) étaient jusqu’à présent sans programme. Désormais, elles porteront chacune sur une notion déterminée (et différente) du programme de terminale. « Les candidats, explique le rapport Pessel, pourront réellement préparer ces épreuves puisque leur champ sera défini. Le programme de l’épreuve d’explication de texte étant une notion et non pas un auteur, cela incitera à une réflexion sur l’usage des textes philosophiques dans le traitement d’un programme de notions. » Simultanément, la troisième épreuve d’oral, l’épreuve d’explication de texte sur programme, est supprimée. Le rapport Pessel l’estimait « décevante », sa préparation s’avérant peu compatible avec les conditions de travail de professeurs en exercice, et son contenu ne s’appuyant pas sur leur expérience professionnelle.

L’écrit du CAPES externe comportera désormais, outre une dissertation, une épreuve d’explication de texte sur un auteur du programme de terminale (il y avait jusqu’à présent deux dissertations). Les épreuves d’oral ne changent pas (explication de texte, leçon, épreuve sur dossier). La nouveauté intéressante est que le texte à expliquer pourra n’être pas un texte philosophique. L’idée est évidemment d’encourager l’usage philosophique de textes non philosophiques - scientifiques ou esthétiques, par exemple.

 

Le problème de la formation

Comme on le voit, ce n’est pas le grand chambardement. A l’évidence, les auteurs de la réforme ont souhaité maintenir l’esprit des concours actuels et en préserver les grands équilibres. Toutefois, dans ce cadre qu’ils assument, ils introduisent des inflexions significatives, cohérentes et qui vont toutes dans la bonne direction : nette clarification du sens de chaque épreuve, relative diminution du poids de l’histoire de la philosophie, meilleure articulation entre l’étude des textes et l’examen des problèmes, revalorisation d’une philosophie générale tournée vers des questions qui ne soient pas seulement internes à la philosophie, renforcement de l’exigence d’une culture philosophique solidement appuyée sur des savoirs non philosophiques, meilleure adéquation entre le concours interne et le travail philosophique tel qu’il se mène au lycée.

Mais, comme pour toute réforme, son avenir dépendra des conditions de sa mise en œuvre. Deux d’entre elles notamment seront décisives.

Traditionnellement, la présidence de l’agrégation de philosophie change tous les 4 ans. Claudine Tiercelin, qui a été à l’origine de cette réforme, étant en place depuis la session 2000, ce n’est pas elle, selon toute vraisemblance, qui aura la charge de l’appliquer à partir de la session 2004. Il serait évidemment très souhaitable que celle ou celui qui lui succédera partage les principes qui ont guidé cette réforme et ait la ferme volonté d’en poursuivre les objectifs.

Et surtout, cette modification des épreuves sera un coup d’épée dans l’eau si elle ne s’accompagne pas de changements importants dans la préparation des candidats au concours, et, plus généralement, dans la formation des futurs professeurs de philosophie. Il restera vain d’exiger des candidats aux concours qu’ils aient des connaissances solides en sciences, en histoire de l’art ou en droit tant que ces matières seront absentes des cursus universitaires de philosophie. Il sera inutile de demander aux candidats d’être compétents en "logique et épistémologie" ou en "esthétique" s’ils ont pu faire toutes leurs études sans jamais rencontrer ces "domaines" de la philosophie. Et il ne servira pas à grand-chose de s’indigner, comme c’est régulièrement le cas dans les rapports de concours, que pour beaucoup de candidats la philosophie s’arrête à Kant, tant que l’on pourra rencontrer - et j’en connais plus d’un - des étudiants de philosophie à qui, en 5 ans d’études, on n’a jamais sérieusement parlé de Heidegger ou de Frege.

L’avenir de cette réforme dépend en fin de compte de la capacité de notre système d’enseignement à proposer aux futurs professeurs de philosophie des parcours de formation cohérents, qui leur permettent à la fois de lire les grands textes de l’histoire de la philosophie, de s’immerger dans les débats philosophiques contemporains, et d’acquérir la culture générale et les savoirs nécessaires à une pratique vivante et non narcissique de la philosophie. Le rapport Pessel contenait à ce sujet des idées neuves et intéressantes : constitution dans chaque UFR dès la deuxième année de DEUG d’un groupe de préparationnaires formé des étudiants qui envisagent de devenir professeurs, institution de directeurs d’études qui aideraient chacun d’entre eux à constituer son plan pluriannuel de préparation, instauration d’un tutorat confié à des lauréats récents des concours, mise en place (à côté de l’enseignement proprement disciplinaire) d’un enseignement qui permette aux candidats d’acquérir sur plusieurs années les savoirs positifs requis pour l’exercice de la discipline, etc.

De telles mesures sont évidemment beaucoup plus difficiles à mettre en place qu’une simple modification des épreuves de concours. Mais, si on ne s’y attelle pas résolument dès maintenant, les bénéfices qu’on peut raisonnablement attendre de la présente réforme risquent d’être bien maigres.

© Côté Philo

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