Pratiques : Progrès de la biologie et réflexion philosophique en Terminale S


Progrès de la biologie et réflexion philosophique en Terminale S
Compte rendu d’un T.P.E sur le thème de la bioéthique - Lycée de la Versoie - Thonon (74200)
par Jocelyne Decompoix

                                                                                                                                       retour accueil

Origine et mise en place du projet

La naissance du projet est venue d’une discussion avec une collègue de biologie souhaitant approfondir les questions de bioéthique avec ses élèves de classe terminale scientifique en collaboration avec un professeur de philosophie. De mon côté j’étais intéressée par un T.P.E avec un professeur d’une matière scientifique afin de sortir du clivage entre discipline littéraire et scientifique ; la question à ancrage contemporain Enjeu du progrès technique : prudence et responsabilité, semblant se prêter particulièrement bien à une approche bi disciplinaire, biologie et philosophie. Cette question ne figurant pas dans la liste des thèmes proposés, nous avons interrogé un I.P.R de passage (matière autre que la philosophie), qui a donné son aval, indiquant que le T.P.E était, avant tout, un champ d’expérience pour tous, et que tout thème pouvait être choisi, surtout s’il avait manifestement une dimension bi disciplinaire.

Nous avons donc commencé à la rentrée 2001, avec une classe scientifique de 34 élèves que nous avions en commun. Pour le point de départ, nous nous sommes inspirées des conseils donnés par des formateurs de l’I.U.F.M de Grenoble. Nous avons proposé le thème : « l’être parfait », et avons demandé à chaque élève d’écrire cinq noms ou adjectifs suggérés par cette expression. Nous les avons inscrits au tableau en les regroupant par catégories de sens ; à partir de cela les élèves ont commencé à chercher des sujets pouvant entrer dans le thème général.

Parallèlement, pour aider les élèves à la compréhension des problèmes et à la perception de leur dimension philosophique, j’ai commencé mon cours de l’année par le thème de l’Enjeu des progrès techniques, en m’aidant du dossier fourni dans le manuel Hatier (p 318- 343).

Sur 34 élèves, 24 ont finalement fait un travail sérieux, présenté pour l’examen du baccalauréat. Nous avons accepté des sujets ayant un rapport plus ou moins direct avec les questions de bioéthique, au sens strict ; mais pouvant tout de même, être inclus dans ce champ de réflexion.

Les thèmes traités ont été les suivants :

Le clonage reproductif humain : comment doit-on considérer un être cloné ?
La F.I.V et le devenir des embryons surnuméraires
La réanimation néonatale des grands prématurés
L’eugénisme : la recherche de l’enfant parfait : faut-il sélectionner les embryons ?
Le statut de l’animal de laboratoire
l’euthanasie : mort digne ou meurtre ?
Les O.G.M. : enjeux de la manipulation génétique
La mucoviscidose : l’expérimentation de thérapie génique sur l’être humain
La D.H.E.A : cette hormone contribue-t-elle au rajeunissement ?
La jeunesse éternelle est-elle souhaitable ?
La plastique du corps féminin : l’image sociale du corps féminin est-elle contraignante ?

Le déroulement des séances s’est fait au lycée ; nous avons eu la chance d’être trois animateurs car un T.Z.R de philosophie s’est joint à nous ; sa présence s’est révélée très positive car la bioéthique est un domaine dans lequel il souhaite se spécialiser ; il a pu aider les élèves à trouver une documentation appropriée et les aiguiller vers des questions de fond.

Nous avons eu à cœur de faire respecter un strict principe de bi-disciplinarité ; cela étant plus facile pour certains sujets que d’autres.
Les élèves disposaient d’un champ d’investigation documentaire très développé : accès aisé au C.D.I équipé de nombreux ordinateurs, encyclopédies, revues, ouvrages achetés par la bibliothèque pour la circonstance ; ils ont peu contacté directement des spécialistes (à part le groupe travaillant sur l’euthanasie car nous habitons une petite ville loin des centres universitaires).

 

"Problématiser" en interdisciplinarité

Le premier point d’achoppement a été la mise en évidence de la problématique ; notion en vogue actuellement, mais dont la signification ne fait pas l’unanimité : pour la biologie, elle semble être une question ; pour la philosophie, une alternative prêtant à discussion. Le groupe travaillant sur la D.H.E.A, avait dans un premier temps formulé : la jeunesse éternelle est-elle possible ? Mais cela s’est progressivement modifié en « souhaitable », nuance ouvrant sur la possibilité de discussion. Étant donné que nous demandons en philosophie d’établir des problématiques, sans succès la plupart du temps, un des premiers enjeux a été de permettre de comprendre de quoi il s’agissait, à travers le problème que les élèves ont été conduits à travailler.

Dans le cadre de cet article, il est impossible et peut-être d’ailleurs sans intérêt, de présenter le détail des travaux des élèves ; mais avec le recul de quelques mois, et en relisant l’ensemble de leurs travaux : journaux de bord, synthèse et recherche elle-même, l’enjeu philosophique que je voyais dans ce T.P.E a été amplement confirmé.

Ces TPE ont permis à certains groupes de faire le lien entre une dimension existentielle, scientifique et un problème philosophique posé de manière théorique. Les premières remarques des journaux de bord ont plusieurs fois été l’étonnement qu’un lien puisse exister entre la philo et la biologie ! Le fait que ces questions soient traitées de part et d’autre par les professeurs ne semble pas suffisant pour briser cette barrière. Mais plus profondément, les élèves ont compris que les sujets choisis avaient une dimension humaine, et que celle-ci avait besoin d’être pensée avec des données scientifiques et des repères conceptuels, et que cela pouvait avoir sa place dans l’enseignement secondaire.
Une élève termine sa synthèse sur l’euthanasie de la manière suivante :

« J’avais l’impression qu’en abordant le thème de l’euthanasie, il y aurait peu de données scientifiques et beaucoup de données philosophiques telles que le respect du choix de mourir, la dignité. Ces dernières m’ont permis de mieux comprendre ceux qui demandent l’euthanasie. Ainsi les soins palliatifs développés dans le but d’atténuer la douleur des malades font baisser le nombre de demandes d’euthanasie. Maintenant, je vois moins l’euthanasie comme une demande faite sur le coup de la douleur, mais comme une réponse réfléchie et discutée entre médecin, psychologue, famille et malade. Certains problèmes de communication entre le malade et sa famille encouragent cette demande, ce que je ne soupçonnais même pas... Je juge maintenant important d’ouvrir nos esprits avec des questions qui n’ont peut -être rien à voir avec le programme du baccalauréat, mais qui forgent notre identité d’adulte. » A.D.

Le groupe travaillant sur la mucoviscidose a choisi ce sujet car il connaissait un jeune atteint de cette maladie ; son cas avait été présenté douze ans auparavant lors d’un téléthon. Ils ont d’abord été surpris que ce jeune et sa mère n’accueillent pas avec enthousiasme de nouvelles perspectives thérapeutiques. En approfondissant le problème, ils ont compris que si les recherches de thérapie génique ont une visée qu’on peut dire « bonne », il ne s’en suit pas qu’elles soient ressenties de cette manière par ceux qui sont concernés. Lorsqu’ils ont vu d’une part, ce que ce jeune avait enduré comme traitements, hospitalisations et d’autre part, la rigueur des protocoles d’accord pour des essais sur des êtres humains, ils ont compris qu’il y a fondamentalement un droit au choix et que c’est précisément l’objet de la bioéthique : donner sa place à la personne, à son vécu ; ne pas décider ce qui paraît bon pour elle, du fait de l’injustice que semble représenter la maladie.

 

Entre principe de précaution et principe de responsabilité : les notions kantiennes à l’épreuve de la bioéthique

Un autre enjeu de ces recherches avec des élèves porte sur l’approfondissement des deux pôles de réflexion : d’une part le principe de précaution ou de prudence, d’autre part, celui de responsabilité. La prudence, comme l’indique Aristote n’est pas un repli frileux motivé par la peur, mais une vertu liée à la recherche d’une action véritablement bonne, c’est- à- dire détachée d’une simple référence technique ; elle est donc liée à une volonté de maîtrise de techno sciences dont le développement ne peut être considéré comme aveuglément bon que par un scientisme périmé. Elle suppose la prise en compte de la personne et donc d’une dimension humaine inscrite dans le cadre d’une problématique des droits de l’homme, et d’un développement durable, en ce qui concerne les problèmes environnementaux. Les notions kantiennes de respect et de dignité constituent donc la référence de base de cette approche :

« ce qui n’a que du prix peut-être remplacé par quelque équivalent : mais ce qui est au-dessus de tout prix et ce qui n’a pas d’équivalent, voilà la dignité. »

La personne humaine doit être considérée comme une fin et pas seulement comme un moyen. Certes, mais à l’époque de Kant les biotechnologies n’existaient pas et la dignité ne se mesure pas. Si, dans bien des cas, il est facile de savoir quand l’être humain est un simple moyen, c’est-à-dire un simple support d’expérimentation, sans droit au choix ni espérance de bénéfice personnel, il y a d’autres situations où la réponse est loin d’être évidente : c’est le rôle de la bioéthique de clarifier le problème et de permettre à une réflexion collective de se mettre en place. Les limites des principes kantiens sont à mettre en rapport avec la complexité et l’ambiguïté de l’article 3 de la Déclaration universelle des droits de Homme (1948) :

« Tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sûreté de sa personne. »

A partir de quand, jusqu’à quand sommes nous une personne ? Des 3 éléments, lequel est prévalent ? Si c’est le droit à la vie, cela condamne les pratiques d’interruption de cette vie ; si c’est la liberté, c’est le principe du choix de l’adulte pour lui-même ou pour les embryons qui sont issus de lui. La sûreté, jusqu’à quelle limite ?
Le principe de responsabilité s’exprime de deux manières opposées, soit il va dans le sens de celui de prudence et de précaution, et incite à intégrer à nos devoirs le respect des espèces vivantes et de l’environnent naturel ; soit il est pris dans le sens de responsabilité face à la concurrence internationale et la course aux premières places. Les pays anglo-saxons se situant dans une optique davantage empiriste et pragmatiste, laissent de côté beaucoup de scrupules perçus comme des freins à la recherche et se lancent dans des projets laissés en suspens en France comme la recherche génétique à des fins thérapeutiques par l’utilisation des embryons surnuméraires. Le principe de responsabilité dit, en ce sens, qu’il serait déraisonnable de se retirer de la compétition et de laisser d’autres nations faire des découvertes majeures, avec applications thérapeutiques, et de perdre ainsi progressivement notre place de grande nation. Dans cette optique, il conviendrait donc de prendre nos responsabilités et de comprendre que la biologie ne peut progresser qu’en travaillant sur le vivant.

 

Une approche motivante pour les élèves

L’étude de la bioéthique au lycée et particulièrement en prenant comme départ le TPE, entraîne un mouvement de recherche conciliant une approche motivante : les élèves choisissent un sujet leur paraissant « intéressant » et sur lequel ils ont une vague idée ; l’ancrage biologique leur permet de comprendre de quoi il s’agit vraiment, les techniques employées, les objectifs des chercheurs en biologie, et les moyens dont ils ont besoin pour parvenir à leurs fins (moyens matériels, mais surtout éléments vivants) ; l’approche philosophique entraîne un mouvement de va -et vient entre les philosophies de base : l’empirisme anglo-saxon, le kantisme, leur application à des problèmes précis, et les débats contemporains qui en sont le prolongement. Ceci me paraît constituer une forme de réponse à la question : pourquoi enseigner la philosophie en classe terminale ? Et comment éviter une rhétorique vide où l’argumentation est vue comme une sorte de « gymnastique intellectuelle ». L’apport, en ce qui concerne la biologie, a été de permettre un approfondissement des questions au programme (pour ceux qui avaient pris la spécialité biologie), et surtout de donner à celui-ci un espace de liberté et une densité dus à leur mise en confrontation avec une problématique sociale et éthique actuelle.
Même si les élèves de cette classe ne sont pas tous allés très loin dans cette réflexion, ils ont exprimé leur étonnement que la philosophie soit une matière « aussi importante » dans la société actuelle et ont été motivés toute l’année scolaire pour le cours de philosophie. Outre une bonne tête de classe, l’ensemble pourtant assez médiocre, a cependant obtenu d’assez bonnes notes au baccalauréat.
Mais il ne m’a pas été possible de continuer cette approche pour la présente année scolaire.

© Côté Philo

 retour accueil