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par Serge Cospérec

Devant mettre en œuvre, dès la rentrée prochaine, les nouveaux programmes de philosophie des experts de M. Fichant, je me suis demandé quel problème traiter avec mes élèves au titre de "la matière et l’esprit", partie du programme entièrement nouvelle.

En lisant le Plan Académique de Formation 2003-2004 de l’académie de Créteil, j’ai eu la bonne surprise de constater qu’il prévoyait déjà des séances de formation sur les notions « qui constituent, ou constitueront » (sic) « des éléments nouveaux du programmes de philosophie des séries générales », et cela, avant même qu’il fût soumis aux instances consultatives (CNP et CSE), adopté par elles, puis promulgué par le Ministre. L’espoir d’y trouver des ressources fut vite tempéré par l’étrange conception de la formation proposée. Celle-ci comprend deux modules.

Le premier est intitulé : « L’idée de matière dans l’Antiquité : Aristote et les atomistes ».
Le descriptif précise : « On se penchera sur le statut très particulier qu’Aristote confère au terme grec de hulé, dont il fait un "relatif". La construction physique du concept de matière est liée au projet aristotélicien de lever les obstacles qui s’opposent au rapprochement technê/phusis. Dans Physique II, la récusation du "matérialisme substantiel" des présocratiques s’inscrit ainsi directement dans le dispositif conceptuel par lequel Aristote établit la possibilité même de la science de la nature. »
Quant à la problématique envisagée : « On se demandera dans quelle mesure le concept physique de matière ainsi construit est superposable au concept métaphysique élaboré dans un tout autre contexte. Quelques lieux de la polémique épicurienne contre la physique d’Aristote seront ensuite examinés, autour des concepts d’élément, de mouvement, de finalité. Le rapport art/nature et le paradigme artificialiste apparaîtront comme une clé majeure de ce débat philosophique sur la matière. »
Si le contenu du module a provoqué en moi d’agréables réminiscences de mes années estudiantines (lorsque rien ne me paraissait plus urgent que de comprendre le statut de la prôtè hulé chez Aristote et son rapport possible à la Chôra chez Platon), en revanche, j’ai déchanté lorsque je l’ai rapporté à ce qui était censé être son objectif : former les professeurs de philosophie qui ont à élaborer un cours de terminale sur une partie nouvelle du programme !

Première étrangeté : il est curieux de prendre "la matière" comme intitulé puisque, selon la directive pédagogique officielle, tout professeur doit savoir que l’unité de base du cours de philo n’est pas la notion mais le problème et qu’il ne faut surtout pas traiter les notions comme des têtes de chapitres (c’est la formule réglementaire). C’est bien le contraire qu’on fait ici.

Deuxième étrangeté : l’approche proposée est clairement d’histoire de la philosophie (ce que renforce et conforte le deuxième module). On sollicite un universitaire brillant dont les recherches pointues apporteront un éclairage intéressant sur tel ou tel détail de la doctrine de X ou Y. Pourtant, nos Inspecteurs de la pédagogie réglementaire nous rappellent à loisir et dans le même temps qu’il ne faut surtout pas faire en terminale de l’histoire de la philosophie. Or, si l’histoire de la philosophie peut bien avoir une place dans la formation des professeurs, il est pour le moins étrange de lui donner toute la place ! Aux professeurs de se débrouiller pour recycler cette matière première en un « enseignement authentiquement philosophique de la philosophie ». Étrange formation que celle qui ne porte pas sur ce que les professeurs auront à faire effectivement avec les élèves.

Notion "tête de chapitre" et histoire de la philosophie, on propose donc aux professeurs une formation sur les nouveaux programmes qui est exemplaire... de ce qu’ils doivent éviter en terminale.

Mais il y a plus surprenant encore. Ce n’est pas "la matière" qui est au programme mais la "matière et l’esprit" ! Je relis fébrilement le programme : il affirme que « la liste des notions et celle des auteurs ne proposent pas un champ indéterminé de sujets de débats ouverts et extensibles à volonté » et que le professeur doit tenir compte de « sa présentation » qui, a-t-on mille fois répété, n’est pas qu’un artifice mais la manière de déterminer raisonnablement le champ d’étude. Reste que je commence à m’inquiéter des sujets du baccalauréat (réflexe qu’on excusera de la part d’un professeur exerçant en terminale). Ce n’est pas en effet la même chose de préparer ses élèves à traiter des sujets qui concernent des problèmes impliqué par la relation entre "la matière et l’esprit", et des sujets sur des problèmes relatifs d’une part à "la matière" et d’autres encore relatifs à "l’esprit" (dont la liste est considérablement plus longue et la variété ouverte).

Dépité, je me tourne alors vers le second module proposé. Il porte là encore sur "la matière" : "la matière dans les philosophies modernes : espace, forme et forces." Le descriptif est le suivant : « on étudiera les principaux débats concernant la matière dans la pensée mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles : atomisme contre corpuscularisme, espace mathématique et espace physique, statut de la forme, modalité des lois de la nature. Les textes abordés seront principalement Descartes Principes de la philosophie, Leibniz (textes sur la dynamique), Kant (Premiers principes métaphysiques des sciences de la nature), dans une perspective articulant ontologie, gnoséologie et physique. » Là encore c’est avec émotion que je me souviens des leçons de Jacques Rivelaygue sur ce texte de Kant, et de mes lectures (j’avais justement fait un mémoire sur Leibniz sous la direction de G. Rodis-Lewis) : les études leibniziennes de Belaval ou son Leibniz critique de Descartes, le précieux Leibniz et la dynamique de Pierre Costabel publiant les textes leibniziens de 1692 qu’il avait découverts un peu par hasard dans les Archives de l’Académie alors qu’il recherchait des documents sur la physique du choc chez Mariotte.

Mais encore une fois : quel rapport avec ce que je pourrais faire aujourd’hui avec des élèves de 17 ou 18 ans et, sur tout autre chose, "la matière et l’esprit" ?

Ou alors je n’ai rien compris : un bon professeur saurait tirer parti de « la récusation aristotélicienne du matérialisme substantiel des présocratiques » ou de la distinction entre la conservation de la quantité de mouvement et celle de la quantité de progression qui oppose Leibniz aux cartésiens. Le tout petit problème pratique, c’est qu’une telle conception de la formation - et de l’enseignement qui s’y accorde - ne fournit pas les élèves qui lui correspondent. On peut fortement craindre qu’elle n’ait pas été conçue en réponse à la question "quel enseignement de la philosophie faudrait-il pour l’école réelle et les élèves réels qui s’y trouvent ?" mais plutôt, à celle-ci : "quelle école et quels élèves faudrait-il pour un tel enseignement de la philosophie ?"

Ce qui m’intrigue, c’est qu’on aurait pu (dû ?) proposer aux professeurs une formation portant sur une problématique comme "l’âme et corps" ou "le cerveau et la pensée" (comment concevoir leur rapport ?). On pouvait utilement repérer dans les textes philosophiques classiques les argumentations fondatrices du naturalisme et du dualisme par exemple. On aurait pu aussi proposer une formation sur la manière dont la tradition analytique contemporaine (Davidson, Fodor, Dennett, etc.) aborde le Mind body problem pour des professeurs en ignorant tout ou presque (ce qui est largement mon cas, je l’avoue et peut-être celui de nombre de mes collègues) et qui souhaiteraient justement découvrir un certain nombre de travaux contemporains. Car enfin, si on prend une question comme "tous les phénomènes mentaux peuvent-ils recevoir une explication physique ?" j’ai beau connaître mes classiques et me sentir capable d’examiner avec mes élèves si l’âme est ou n’est pas comme un pilote en son navire, je me dis que, pour moi et mes élèves, il n’aurait pas été inutile de me familiariser avec l’état du problème dans la philosophie contemporaine et j’ajouterais, aussi en sciences ! Serait-il scandaleux qu’un spécialiste des neurosciences, vienne nous exposer l’état de la recherche ou quelques connaissances élémentaires et récentes sur le sujet ?

Mais cette année, c’est "la matière". Faudra-t-il attendre l’an prochain pour "l’esprit" et l’année suivante pour leur rapport ? C’est peut-être une lecture exagérément optimiste : si le programme de formation, élaboré rappelons-le sous la responsabilité de l’Inspection de Philosophie, ne comporte aucune erreur (ce que je crois) alors c’est un "signal fort" envoyé aux professeurs. Soyez assurés que rien n’a changé et que rien ne changera.