En lisant cet article, je n’ai pas
éprouvé le moindre désaccord : oui, au coeur de notre commun malaise
professionnel, il y a bien les dégâts de cette maxime officieuse
« Hors la dissertation, point de pensée ; que nul donc n’entre
ici s’il ne sait disserter, ou ne consent du moins à s’y astreindre
désormais ». Et pourtant je me suis senti arrêté au seuil de
l’essentiel ; comment aller plus loin maintenant ?
D’abord, quelle est précisément la cible
de cet article ?
- L’inanité de la dissertation comme fin en
soi ?
- Une conception traditionnelle, prétentieuse et confuse de
la pensée ?
- La grave faiblesse d’une certaine tradition
philosophique française qui prétend se concevoir à l’aune de
l’enseignement en terminale, lui-même caricaturé ?
Nul doute que ces trois dimensions soient
au centre de l’idéologie professionnelle à laquelle tous les profs de
philo sont confrontés (ils y croient et la proclament ; ils y croient
et la pratiquent sans forcément la proclamer, comme on le voit au
bac ; ou bien ils la récusent, mais même dans ce dernier cas ils lui
ont bien payé tribut un jour ou l’autre, ne serait-ce que pour passer un
concours).
Mais il me semble qu’il faudrait les
dissocier et les préciser. Sinon, la révélation-dénonciation risque de
demeurer gratuite. Autrement dit, que dire et que faire maintenant ?
Jean-Jacques Rosat met très justement en
évidence les raisons qui rendent certaines philosophies plus commodes pour
cette idéologie : Hegel, pour sa logique et son style, Platon et
Heidegger pour leur détestation de l’opinion et de la démocratie, voire
Descartes, Rousseau, Kant pour leur relative malléabilité, - mais pas les
empiristes, les pragmatistes ? Remarque féconde, que nous pourrions
exploiter, afin de comprendre pourquoi certains penseurs (malgré
eux ?) se prêtent mieux que d’autres au traitement rhétorique, ou
comment ce traitement rhétorique opère. Cependant cette direction n’est
pas, à titre personnel, celle qui me semble prioritaire, car elle nous
conduirait plus à régler des comptes internes à la profession (ou à
dévoiler les tics de la « formation » en philosophie) qu’à nous
demander ce que nous allons décider de faire en classe.
Je crois d’autre part qu’il n’est plus
très nécessaire de reconnaître que la philosophie existe en dehors de la
dissertation. Oui, bien sûr, la philosophie des philosophes n’est que
rarement dissertante, si même elle l’est quelquefois. Ou alors, Jacqueline
Russ ou Bertrand Vergely sont des philosophes [1]. La création philosophique ne peut pas passer par la
dissertation. Pas plus que le simulateur de vol ne nous emmène à Marseille
ou Tokyo. N’insistons plus : quand la philosophie « vit »,
c’est parce qu’elle a des enjeux, des conflits à traiter, etc., et pas une
forme à respecter.
Assumons donc clairement le caractère
fictif, conventionnel et la fonction d’exercice et d’entraînement de la
dissertation. « Ce n’est pas pour de vrai ». Prenons avec
agacement ou détachement, selon notre tempérament, les déclarations sur
« les aventures de la pensée », « les événements
conceptuels », « l’invitation dans l’enceinte sacrée où le
philosophe pense devant sa classe » (je n’invente pas ces formules,
tout récemment réentendues) des partisans de la pensée-disserte, mais
intéressons-nous surtout à la contradiction qui traverse certains élèves
et même beaucoup d’entre eux. Je songe à ce que Patrick Rayou, analysé
dans le même premier numéro de Côté Philo par Serge
Cospérec, a bien mis en évidence : ils attendent de la philosophie -
et on le leur fait plus ou moins consciemment miroiter - l’occasion d’une
expression authentique, et ensuite la désillusion est cruelle, puisqu’en
réalité on leur fait bien sentir qu’on attend d’eux un discours fortement
cadré par des normes de contenu et de forme. Or avec leurs moyens et leurs
intérêts d’adolescents, ils peuvent rarement surmonter cette
contradiction. Même si, de leur côté, certains enseignants peuvent grâce à
leur culture et leur habileté rhétorique croire et faire croire qu’ils la
résolvent.
En fait qu’est-ce qu’une dissertation en
philosophie ? Si je veux éviter la ronflante définition normative
(« auto-déploiement du concept », etc.), je peux tenter une
description : c’est un exercice de rédaction de format moyen,
caractérisé par un ensemble de contraintes, comme la présence d’un sujet
précis, l’absence de documents ou matériaux annexes, l’impératif d’une
construction (le plan), enfin fréquemment la contrainte d’une production
en une seule fois, dans une période limitée.
En somme, « papier, stylo et tout
dans la tête ».
Quant à la valeur de cette production,
formative (les progrès qu’elle permet) ou sommative (la vérification d’un
niveau à un moment donné), elle est liée au degré de maîtrise du
vocabulaire, des niveaux de langue, aux choix de l’auteur en termes de
références, d’« étais » intellectuels, d’étapes retenues comme
importantes dans le cadre du respect des contraintes. La fonction scolaire
et sélective de la dissertation est absolument typique : on juge la
qualité du produit proportionnellement à l’habileté de la réponse aux
contraintes comme règles du « jeu ».
Que faire maintenant de cette
épreuve ? Trois attitudes sont concevables :
- La récuser.
Certains, peut-être parce qu’ils enseignent principalement ou totalement
en séries technologiques, prennent le parti de la laisser tomber, ce
« qui ne se voit pas trop dans la faiblesse générale des copies de
bac ». Est-ce très honnête ? Gare au défaitisme
paternaliste ?
- Ne pas l’abandonner mais l’accompagner d’autres
pratiques d’écriture qu’on jugerait plus pertinentes et formatrices.
-
Ou bien encore, ce qui est tout à fait compatible, continuer à la faire
pratiquer, mais en l’évaluant de façon plus équitable et respectueuse des
capacités réelles des élèves, pour les faire vraiment progresser d’autre
part.
A l’article de Jean-Jacques Rosat, je
propose le prolongement suivant : oui, la dissertation est un
exercice, rien de plus, rien de moins. Et c’est un mauvais exercice, tant
que ce qui l’environne dans l’enseignement reste extrêmement flou. Mais si
le contexte est débarrassé des incertitudes et des non-dits actuels,
pourquoi pas ?
A condition, en réalité, de préciser
quelles finalités on entend donner à l’enseignement philosophique comme
perfectionnement de l’écrit. Je m’engage donc ici dans une perspective
pédagogique nette : nous ne visons pas à former des philosophes, ni
même « seulement » à éveiller la pensée discursive, réflexive,
etc., selon certaines belles formules. Mais à contribuer chez les lycéens
à la meilleure maîtrise possible de l’écriture autonome. Or, on peut le
faire tout en résolvant justement ou au moins en atténuant la
contradiction dont souffrent les élèves entre désir d’expression
authentique et obéissance à des conventions.
Il s’agirait d’assumer clairement la
dimension d’argumentation de la dissertation. Dans le
« système » actuel, on sème la confusion ou l’amertume dans les
esprits en faisant d’abord croire aux élèves qu’on va prendre au sérieux
leur pensée, puis en la taxant de pauvreté, illogisme, subjectivisme, etc.
Eh bien, changeons d’optique. Disons-leur désormais : « vous
avez pour mission d’être convaincant(s), c’est-à-dire de déterminer à
propos d’un sujet quel traitement (c’est-à-dire la réponse à la question
posée, en somme l’avis motivé comme celui que formulerait un expert ou un
juge, justement comme , car il n’est pas malséant de
rappeler que c’est une simulation) vous paraît le plus solide, donc celui
auquel vous adhéreriez, et ensuite de trouver les arguments les plus
convaincants eux aussi pour votre lecteur ». Du coup, n’en déplaise
aux irréalistes partisans de la gratuité de la pensée, les élèves peuvent
faire coup double : construire sérieusement un raisonnement et
montrer quelles connaissances (faits, interprétations, concepts, thèses,
théories) ils savent utiliser.
Il s’agit à la fois, de dédramatiser la
dissertation et la philosophie (alors que la théâtralisation est une
seconde nature chez les « penseurs-disserteurs ») et de stimuler
l’intérêt des élèves pour la pratique intellectuelle. En disant clairement
que la dissertation est une argumentation, on la rattache à la famille des
autres écrits scolaires comparables (en laissant ici de côté la question
certes très importante des divergences et contradictions entre les styles
et pratiques des diverses matières) ; on motive les élèves, on leur
fait comprendre que leurs efforts ne sont pas juste destinés à un usage
paroxystique, aléatoire et en plus unique, le bac. La disserte de philo
n’est plus jetable ! Elle peut se comprendre dans une continuité tout
au long des années, en amont depuis la rédaction narrative qu’on découvre
dans ses premières années d’école, jusqu’aux écrits ultérieurs, en aval de
la terminale, universitaires, mais aussi par la suite professionnels,
associatifs, etc.
Donc : non à la philosophie
« disserto-centrique », oui à une dissertation bien recentrée
dans une discipline bien finalisée.