Il n’est pas facile de résumer en
quelques pages la structure actuelle de l’enseignement de la philosophie
en Espagne ; j’essaierai cependant de le faire en deux temps :
en premier lieu j’analyserai les normes légales actuellement en vigueur,
puis, je retracerai le processus qui a abouti, ces dernières années, à une
telle conception des disciplines philosophiques. Au cours de l’exposé,
j’évoquerai l’influence de la politique de l’éducation menée par les
différents gouvernements (socialiste et conservateur) qui se sont succédé
en Espagne depuis 1982.
Le cadre réglementaire de
l’enseignement de la philosophie Pour comprendre l’articulation de
l’enseignement de la philosophie en Espagne, il est nécessaire de
commencer par exposer brièvement à quels niveaux scolaires il intervient
et dans quel cadre il s’exerce à chaque palier.
Aujourd’hui, le système
scolaire se répartit sur trois grands niveaux : primaire, secondaire
et supérieur. La philosophie s’enseigne dans le secondaire qui se divise à
son tour en deux tranches : l’enseignement secondaire obligatoire
(quatre années de 12 à 16 ans) et l’enseignement postobligatoire
comprenant deux années de « baccalauréat » (Bachillerato) de 16
à 18 ans ou bien des cycles de formation professionnelle de niveau II et
III.
L’enseignement de la philosophie se compose de trois
matières : Éthique, Philosophie 1 et 2. Toutes sont obligatoires et
se répartissent de la façon suivante : deux heures hebdomadaires
d’éthique la quatrième année de l’enseignement secondaire obligatoire,
s’adressant à des élèves de 16 ans. La Philosophie 1 (introduction à la
philosophie) est dispensée à raison de trois heures hebdomadaires à tous
les élèves de la première année de baccalauréat et la Philosophie 2
(histoire de la philosophie et des sciences) l’est en seconde année avec
le même nombre d’heures.
L’idée qui préside à tout le cursus des
enseignements philosophiques est qu’il s’agit d’un cycle d’éducation
philosophique commençant par l’étude des notions de base de philosophie
morale. Comme il s’agit d’une composante essentielle de la formation
civique de tous les élèves, cette discipline s’enseigne au niveau de
l’enseignement obligatoire. En outre, à la fois par son caractère
propédeutique et sa relation à la conduite de la vie, elle semble
davantage reliée au contexte de vie des adolescents d’autant qu’elle sert
en même temps d’introduction à certains problèmes de philosophie morale et
politique qui seront traités ultérieurement dans le cours de Philosophie
1.
L’articulation des programmes de Philosophie 1 et 2 est quelque peu
plus délicate. L’année de Philosophie 1 a pour but, par l’étude des thèmes
ou des problèmes philosophiques, d’initier l’élève au processus de
problématisation et de recherche de solutions rationnelles (il s’agit
d’enseigner à philosopher), tandis qu’en revanche en
Philosophie 2, le programme est historique et s’appuie sur l’axe
chronologique des étapes et des courants les plus importants de l’histoire
de la philosophie (il s’agit alors d’enseigner la
philosophie). Toutefois, il faut signaler que les deux perspectives ne
sont pas antagoniques : l’objectif essentiel de l’enseignement de la
philosophie, objectif assumé par tous les professeurs, est que les élèves
apprennent à philosopher sur la base de connaissances en philosophie et
que les auteurs soient un appui et une aide pour qu’ils exercent leur
propre pensée.
En ce sens on peut dire que les matériaux didactiques
qu’ont élaborés, ces dernières années, différents groupes de philosophie
dans toute l’Espagne, sont conçus comme un unique cycle progressif où les
problèmes philosophiques sont considérés à partir des deux
perspectives : une perspective synchronique en première année et une
autre diachronique dans la dernière année du baccalauréat. Selon ce point
de vue, les problèmes et les éléments de philosophie enseignés et appris
en Philosophie 1 font l’objet d’une relecture sous forme d’histoire de la
philosophie en Philosophie 2. Cela dit, il faut être conscient que durant
les deux années, il s’agit d’un enseignement sélectif et fragmentaire de
la philosophie étant donné qu’il n’est pas possible d’aborder tous les
thèmes ni tous les auteurs importants de l’histoire de la philosophie
occidentale.
Un autre élément caractéristique du système espagnol est
que le cycle d’éducation philosophique se compose de trois éléments :
les contenus cognitifs, les contenus méthodologiques et ceux liés à des
aptitudes. C’est-à-dire que l’enseignement de la philosophie n’est pas
conçu seulement comme une instruction, l’enseignement de contenus
conceptuels, mais aussi comme un processus éducatif global. Il est
important de signaler que l’introduction de nouveaux éléments comme les
méthodes et les aptitudes a facilité la prise de conscience par les
professeurs de philosophie, comme ceux des autres matières, des finalités
éducatives et sociales de l’enseignement de la philosophie. Le fait que
les professeurs de philosophie soient pleinement conscients d’être avant
tout des éducateurs au moyen de la philosophie et non des personnes
spécialisés dans la recherche, est dû, dans une large mesure, à
l’inclusion de méthodes et d’aptitudes dans les programmes de
philosophie.
L’articulation interne entre les programmes de Philosophie
1 et de Philosophie 2 est cependant problématique car tout l’ensemble du
corps professoral n’est pas conscient de cette articulation et tous les
matériaux pédagogiques élaborés et présents sur le marché de l’édition
n’ont pas su mettre correctement en relation les deux programmes.
Bien
que je n’aie pas l’intention de reproduire ici l’ensemble des contenus des
enseignements philosophiques du système scolaire espagnol, je voudrais
présenter les rubriques fondamentales des trois matières : l’Éthique,
Philosophie 1 et Philosophie 2. Je me référerai pour cela au Décret Royal
(Bulletin officiel du 16 janvier 2001), applicable à toute l’Espagne dans
la mesure où il fait référence à une norme élémentaire fixant les contenus
minimums communs à tout le territoire espagnol, car il faut savoir que le
système éducatif espagnol est en fait géré par les différentes Communautés
autonomes.
Dans la mention Éthique (quatrième année de l’enseignement
obligatoire) on prescrit une introduction où s’explique la fonction
sociale et éducative de cette matière. Ensuite sont définis les objectifs
de cet enseignement. Quant aux contenus de programme ils sont divisés en
quatre sections : les problèmes moraux de notre temps ; la
démocratie comme cadre des projets éthiques contemporains ; la
rationalité et la structure de la vie morale et, enfin, les théories
éthiques. Chacune de ces quatre sections comprend trois unités
didactiques, ce qui fait que l’ensemble du cours se compose de douze
unités didactiques qui doivent se dérouler tout au long de l’année. En
dernier lieu, une section décrit les critères d’évaluation et sert de
guide pour l’appréciation et l’évaluation des élèves.
En ce qui
concerne la Philosophie 1, on retrouve les mêmes sections que pour
l’Éthique, c’est-à-dire une introduction, quelques objectifs, des contenus
de connaissance et des critères d’évaluation. Les contenus spécifiques se
répartissent selon diverses rubriques regroupant des thèmes et des
problèmes philosophiques : le savoir philosophique (une unité
didactique) ; la réalité (trois unités), l’être humain (trois
unités), l’action humaine (trois unités) et, finalement, la société (trois
unités aussi). Au total ce programme est constitué de 16 modules qui
doivent être traités tout au long de l’année à raison de trois heures par
semaine. Il est évident qu’il est très difficile d’achever un programme
aussi dense et aussi vaste en si peu de temps. L’inspection de
philosophie, consciente de cette difficulté, autorise les professeurs à
sélectionner des thèmes en fonction de la cohérence des choix effectués et
de leur adaptation didactique aux élèves.
Enfin, la Philosophie 2
(histoire de la philosophie et des sciences), dispensée lors de la
dernière année du baccalauréat, est l’aboutissement du cycle d’éducation
philosophique puisqu’il s’agit pour l’élève de transposer les thèmes
philosophiques étudiés en Éthique et en Philosophie 1 à un niveau
différent de problématisation et de solution. Il faut qu’il soit capable
de confronter sa propre pratique de pensée philosophique avec les grands
maîtres de la pensée occidentale qui ont réfléchi sur ces problèmes tout
en vivant dans un autre contexte historique et existentiel.
La
Philosophie 2 obéit à la même structure que les deux autres disciplines en
ce qui concerne les grandes rubriques (introduction, objectifs, contenus
et critères d’évaluation). Cependant, le fil conducteur du programme est
évidemment l’axe chronologique ; on égrène ainsi les philosophies
grecque, médiévale, la philosophie de la Renaissance, la philosophie
moderne et contemporaine. L’ensemble est constitué de 18 modules dont
chacun se réfère à un auteur important de l’histoire de la philosophie. La
discussion sur l’inclusion de tel ou tel auteur dans le programme officiel
est toujours d’actualité mais l’inspection de philosophie et la pratique
enseignante permettent de sélectionner quelques auteurs en fonction des
besoins de l’élève ou des orientations fixées par les autorités éducatives
des Communautés autonomes. De toute façon, quel que soit le programme
d’histoire de la philosophie, l’étude d’auteurs fondamentaux tels que
Platon, Aristote, Descartes et Kant est indispensable puisqu’ils sont
considérés comme des auteurs canoniques universels.
Formation et valeur du
dispositif actuel Le cadre légal actuellement en vigueur à propos des
enseignements philosophiques résulte des réformes successives qu’a connues
le système éducatif en Espagne depuis 1982. Tant l’université que
l’enseignement primaire et secondaire ont fait l’objet de différentes
politiques de l’éducation qui ont progressivement transformé le panorama
législatif. En ce qui concerne les cycles du primaire et du secondaire,
les changements politiques ont sérieusement affecté la stabilité du
système éducatif, entraînant une certaine confusion et provoquant le
découragement chez beaucoup de professeurs. C’est un fait qu’aujourd’hui,
les enseignants aspirent à l’établissement d’un pacte d’État durable entre
les partis politiques et les agents de la communauté éducative afin de
constituer un système éducatif solide adapté à notre époque.
Le
dispositif éducatif actuel est issu en grande partie de la conjonction de
facteurs politiques et sociaux multiples. Dans les années 1990, les
experts de l’éducation du Parti socialiste restaient sourds à la demande
exprimée par les professeurs de philosophie que l’éthique soit incluse
dans le programme de l’enseignement obligatoire. C’est au terme de
plusieurs années de débat que le Ministère de l’Éducation a fini par
l’intégrer comme matière commune dans la dernière année de l’école
obligatoire. Durant plus de dix ans, l’éthique avait été considérée comme
une discipline alternative au cours de religion et de morale catholique,
option à caractère idéologique que seuls choisissaient les élèves
catholiques ; en conséquence allaient en classe d’éthique les élèves
qui ne souhaitaient pas suivre de cours de religion catholique. C’est en
1990 que s’est effectué le décrochage entre l’éthique et la religion et la
morale catholique dans notre système éducatif et cela a constitué pour de
nombreux secteurs progressistes une conquête importante.
L’époque des
gouvernements socialistes, de 1982 à 1996, a connu une autre confrontation
entre le Ministère de l’Éducation et les professeurs de philosophie. Je
fais allusion à la perte par l’histoire de la philosophie du statut de
matière obligatoire dans la dernière année du baccalauréat. Face à cette
décision ministérielle, les professeurs de philosophie, rassemblés autour
de la Société espagnole des professeurs de philosophie (Sepfi), ont mené
une campagne dans les médias, auprès des partis politiques et des
universités, pour faire prendre conscience que l’étude de l’histoire de la
philosophie a une valeur formatrice pour tous les élèves et que, par
conséquent, elle devrait demeurer obligatoire dans toutes les filières.
Cette campagne médiatique et politique a été très intense durant les
années 1993, 1994 et 1995.
Le résultat de cette lutte en faveur de
l’éducation philosophique ne s’est manifesté qu’en 2001. Dans la réforme
présentée par le gouvernement du Parti populaire actuellement au pouvoir
en Espagne, la Philosophie 2 (histoire de la philosophie) apparaît dans le
tronc commun obligatoire de la dernière année de baccalauréat, donc pour
tous les élèves et dans toute l’Espagne. Le problème auquel nous faisons
face maintenant est la viabilité réelle de notre enseignement dans la
mesure où une matière aussi complexe et aussi dense au plan conceptuel que
l’histoire de la philosophie ne peut pas s’enseigner correctement à raison
de trois heures par semaine.
Perspectives Quelles
conclusions peut tirer un observateur ou un lecteur extérieur de cette
brève analyse de la formation philosophique en Espagne ? Avons-nous
des raisons d’être optimistes face à l’avenir ?
Je tiens d’abord à
dire que je considère comme un acquis important que le cycle
d’enseignement de la philosophie couvre dans notre pays trois années
distinctes avec un programme différent à chaque niveau. Devant le défi du
multiculturalisme, il me paraît tout à fait positif que l’éthique soit
située la dernière année de l’enseignement secondaire obligatoire, à
condition de lui garantir un horaire hebdomadaire minimum de deux
heures.
Quant à Philosophie 1 et 2, bien que l’ampleur des programmes
les rendent peu réalistes, on peut cependant avoir comme objectif de mieux
articuler les problèmes et les auteurs majeurs de la philosophie
occidentale au moyen d’une méthodologie didactique adaptée. Cette
méthodologie doit aider les élèves à reconstruire les arguments et les
styles de penser philosophique que l’on trouve dans les grandes écoles du
passé afin qu’ils soient davantage en mesure de penser correctement le
présent. En aucun cas ces enseignements ne doivent se réduire à la simple
récitation d’arguments et d’auteurs mais pas plus à une simple
vulgarisation des lieux communs véhiculés par les médias ou les agents
sociaux.
Étant donné qu’en Espagne l’enseignement de la philosophie ne
possède pas une tradition épistémologique et didactique bien définie,
historiciste ou problématisante, les professeurs de philosophie espagnols
doivent intégrer, dans un parcours progressif et échelonné, la philosophie
morale, les problèmes philosophiques fondamentaux et la connaissance
directe des textes les plus significatifs des auteurs qui ont réfléchi à
ces questions. En matière de méthode didactique il n’y a pas de recettes
universelles, mais, m’appuyant sur une expérience d’enseignement de
nombreuses années, j’ose affirmer que le plus important dans les classes
de philosophie n’est pas la leçon magistrale mais de parvenir à ce que les
élèves pratiquent réellement la philosophie comme activité réflexive et
critique. Si on ne tient pas compte de cette finalité, un bon programme ou
un excellent livre de philosophie ne seront d’aucune
utilité.