Lectures

      retour accueil

La philosophie au Point-Presse

par Gérard Chomienne

C’est un fait bien connu, en France, la presse quotidienne se porte mal. En revanche nous détenons le record en matière de presse magazine. Qui n’a pas éprouvé dans un Point-Presse, un véritable vertige, au moment de choisir une lecture facile pour meubler un Paris Lyon en TGV ? Tout savoir sur les voiliers d’occasion ou la randonnée pédestre ? la micro-informatique ou la fiscalité des donations-partages ? Mais on sait moins qu’il existe aussi des magazines grand public consacrant une large place à la philosophie. Certains titres sont sans doute connus des professeurs, notamment Sciences Humaines, ou encore Res Publica qui proposait un numéro spécial en octobre 2002 sur la bioéthique et l’éthique médicale. Parmi ces publications, on retiendra plus particulièrement Sciences et Avenir, qui consacre de nombreux numéros hors-série à des questions spécifiquement philosophiques.

L’avant-dernier numéro (132) des hors-série de Science et Avenir, Le bon sens et la science, devrait retenir notre attention. Parce qu’il traite un problème classique de l’épistémologie : y a-t-il continuité ou rupture entre la pensée commune et la pensée scientifique ? Mais surtout parce que le caractère problématique de cette dualité est au centre de la didactique des sciences, et peut-être aussi de la philosophie.

Une première pièce est versée au dossier par Laurence Viennot, professeur de physique à Paris VII au laboratoire de didactique des sciences physiques (p 9 à 11). La recherche en didactique, nous dit-elle, est dominée depuis trente ans par un bachelardisme sommaire. Pour comprendre comment les élèves assimilent les théories enseignées, on se concentre sur les préconceptions qui y font obstacle, comme autant de môles de résistance au vrai. « Mais lorsqu’une idée compatible avec ce qu’on enseigne est observée chez les élèves, cela ne retient pas l’attention ». La didactique des sciences, telle que la conçoit Laurence Viennot, au lieu de mettre l’erreur au centre de ses recherches, doit s’efforcer plutôt de déceler ce qui peut constituer, dans la pensée commune, des points d’appui pour la compréhension des concepts et des raisonnements scientifiques.

Cette opposition entre continuité et rupture traverse toute la philosophie des sciences. Dans une courte synthèse, Pascal Engel nous présente les termes de ce débat (p 12-13).
D’un côté, de Descartes à Thomas Kuhn, on a revendiqué une rupture entre le sens commun et la pensée scientifique et il faut bien reconnaître, écrit-il, que « la conception discontinuiste gagne certainement le premier round » : les tables sont faites de molécules, les couleurs ne sont pas des propriétés des choses, etc. Dans ces conditions, comment comprendre l’affirmation d’Einstein : « la science tout entière est un raffinement de la pensée de tous les jours » ? Elle s’inscrit dans une autre tradition philosophique, l’école du sens commun, d’Aristote à Locke et Thomas Reid.
Mais aujourd’hui, le débat philosophique est enrichi d’éléments nouveaux. Le sens commun est devenu un objet d’étude scientifique et en premier lieu de la part des sciences cognitives. Dans le but de doter des robots ou des systèmes experts d’un sens commun artificiel, il est nécessaire de modéliser le comportement intelligent dans les situations ordinaires de la vie. L’ampleur de la tâche fait apparaître que la pensée ordinaire est d’une richesse et d’une complexité qu’on ne soupçonnait pas.
Une seconde discipline, la psychologie du développement, contredit l’idée, chère à Descartes, selon laquelle l’enfance ne serait que l’âge des préjugés et des illusions. On sait maintenant que les bébés possèdent des compétences subtiles : ils savent additionner de petites quantités, que les objets continuent à exister quand ils sortent du champ perceptif, qu’ils sont en général impénétrables, qu’ils ont des trajectoires continues, etc. Bref, il y a une physique naïve comme il existe une biologie naïve, attestée par les constantes universelles de la taxinomie naturelle, une psychologie naïve dont la pièce maîtresse réside dans la théorie de l’esprit. (Ces données sont développées plus longuement dans un article de Joëlle Proust, la cognition naturelle, p 52-57).
On peut à la limite envisager l’existence d’une ontologie naïve, et analyser les catégories fondamentales de la pensée ordinaire : objet, propriété, relation, événement, fait, etc. « Sans doute, écrit Pascal Engel, est-il trop tôt pour tirer un bilan de ces recherches, mais elles suggèrent au moins l’hypothèse suivante : le sens commun, loin d’être un fouillis de croyances bariolées, s’organise à partir d’un noyau de connaissances de base, largement innées et fondamentalement correctes ; et probablement produites par l’évolution. »
Pourtant, la psychologie du raisonnement naturel montre que celui-ci est souvent fautif ; il ne peut constituer une base solide pour la science. Mais l’erreur serait d’en déduire qu’il faut l’éradiquer afin d’établir la science sur un terrain vierge, délivré de tout préjugé. Il n’y pas d’autre point de départ que le sens commun. Il possède une souplesse et une richesse qui lui permet de s’adapter à des situations mouvantes et complexes. Il est en outre assez plastique pour offrir la possibilité de révisions critiques. On comprend ainsi pourquoi il est si difficile à un ordinateur de l’acquérir.

Sous un autre point de vue, les rapports de la science et de l’opinion peuvent être envisagés dans leur dimension socio-politique. C’est l’objet d’une étude de Bernadette Bensaude-Vincent  : les figures de l’opinion. L’auteur y examine les effets pervers de la philosophie de la rupture qui disqualifie d’avance toute entreprise de transmission populaire, toute vulgarisation de la science. Cette coupure du public d’avec le monde savant est peut-être pour quelque chose dans la désaffection des étudiants à l’égard des disciplines scientifiques. C’est pourquoi, on a beaucoup à attendre d’un mouvement récent qui conduit un public de non spécialistes à discuter avec les experts des choix techno-scientifiques de la société. Ainsi sont apparus récemment les forums hybrides, les conférences de consensus, en matière de médecine notamment. L’opinion publique ne saurait donc être considérée comme le simple produit des techniques de manipulation médiatique. On peut défendre au contraire, avec Habermas, une conception active de l’opinion capable d’intervention rationnelle dans l’espace public de la discussion.

Ce Hors-série comporte de nombreux autres articles : Le renversement platonicien, par Luc Brisson, Un nouveau sens commun par Jean-Marc Lévy-Leblond, La rupture copernicienne, de Jean-Jacques Szczeciniarz. Mais les textes sur lesquels je me suis attardé présentent un intérêt tout particulier pour le professeur de philosophie. D’abord parce qu’ils nous invitent à tenir compte, dans la partie de notre enseignement qui concerne la science, de la façon complexe dont les élèves s’approprient le savoir scientifique au cours de leurs études secondaires. Mais aussi, et c’est l’aspect le plus novateur des hypothèses évoquées sur l’existence d’une ontologie naturelle, parce qu’ils nous invitent peut-être à nous demander si des processus mentaux analogues n’interviennent pas dans l’assimilation des concepts et des modes de raisonnement proprement philosophiques.

Si l’on veut se faire une idée plus complète de la qualité de cette publication, on aura intérêt à consulter les deux derniers numéros, La science en dix questions et Le monde selon Darwin. Certes, il faut reconnaître que malgré un évident parti pris de pédagogie, un grand nombre d’articles ne sont pas accessibles à un élève de terminale. Il reste que si l’on s’intéresse à toutes les tentatives originales pour rendre la philosophie accessible au plus grand nombre, on ne peut que se féliciter de l’initiative de ce magazine.

Annexe : sommaire de quelques numéros Hors-série, de Sciences et Avenir

n° 124 Le sens de la vie : la finalité dans les sciences (L’intelligence de l’embryon. L’homme est-il le but de l’univers ? La flèche du temps. L’évolution des espèces est-elle un progrès ?)
n° 125 La langue d’homo erectus (L’émergence du langage. D’où viennent les 3000 langues ? La quête d’une langue originelle.)
n° 127 L’hypothèse de l’inconscient (La psychanalyse est-elle une science ? La théorie freudienne est-elle réfutable ? L’inconscient neuronal. Le complexe d’Œdipe est-il universel ?)
n° 130 L’éthique du vivant : l’embryon est-il humain ? (Le renouveau eugénique. Quand la vie commence-t-elle ? La piste des cellules souches embryonnaires.)
n° 131 Paroles animales (La langue des félins. Les dialectes de la baleine à bosse. Les chœurs des cigales. L’effet cocktail-party chez les manchots.)
n° 133 La science en dix questions (la réalité quantique est-elle connaissable ? Qu’est-ce qu’une expérience mathématique ? La théorie de Darwin est-elle vérifiable ? Qu’est-ce que la vérité scientifique ?)
n° 134 Le monde selon Darwin (L’évolution est-elle un progrès ? Le hasard est-il créateur ? La morale, un fait d’évolution ? Les espèces existent-elles ?)