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En enfilant nos charentaises
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par
Lucien
Il était une fois un jeune Cogito (ce sont de
petits animaux qui naissent en France dans les classes de terminale au
mois de septembre) qui se demandait avec inquiétude s’il pouvait se
connaître et même s’il existait. Ayant repris confiance en lui grâce à la
bonne fée Philosophie sa marraine, il rencontra alors un Autrui (c’est un
petit animal également, si voisin du Cogito qu’on a du mal à les
différencier, mais il ne naît qu’en novembre) et il retomba à son propos
dans les mêmes perplexités : existe-t-il ? et puis-je le
comprendre ? La bonne fée intervint à nouveau et mit un terme à ses
angoisses. Une fois bien rassuré, notre Cogito entreprit alors des
préparatifs pour une grande expédition. Il s’équipa notamment de culture
et de langage (comment il avait pu jusque là s’interroger sans langage,
l’histoire n’en dit pas un mot). Puis, il s’engagea dans un dangereux
périple à travers le vaste monde, celui des choses d’abord, puis celui des
humains. Grâce aux talismans que lui avait donné Philosophie, il fut
capable d’écarter les mauvais sorts que lui jetait la méchante fée
Technique. Enfin, par un beau matin du mois de mai, il découvrit que le
bonheur est d’accomplir son devoir, et qu’il était enfin libre et
philosophe.
Tel est le genre de conte que nous invite à raconter à nos
élèves le programme Fichant qui sera selon toute vraisemblance applicable
dès la rentrée prochaine. Si j’étais mauvaise langue, je dirais qu’il est
philosophiquement orienté (il marque un penchant très net pour les
philosophies de la conscience et du sujet) et qu’il est même
idéologiquement suspect (d’individualisme et d’humanisme bien pensant). Je
m’étonne d’ailleurs, par contraste avec le tollé qu’a suscité le programme
Renaut, du grand silence qui s’est fait à ce sujet. Je croyais naïvement
que, parmi les professeurs de philosophie français, il y avait des
heideggeriens, des aristotéliciens, des marxistes, des wittgensteiniens,
des nietzschéens, des poppériens, des foucaldiens, des deleuziens, des
canguilhemiens, des derridiens, etc., et même, horribile
dictu quelques positivistes. Mais je n’ai entendu personne. Nous
sentirions-nous tous à l’aise dans ce programme comme dans de vieilles
pantoufles ? Sommes-nous "formatés" (comme on dit) par 150 ans de bon
spiritualisme à un point tel que, quelles que soient nos "sensibilités
philosophiques", les catégories des philosophies du sujet et de la
conscience soient pour nous le cadre naturel de tout enseignement
philosophique ? On va me dire que je suis une fois de plus de
mauvaise foi et que, justement, chaque professeur est libre d’organiser
son parcours annuel comme il l’entend, et plus encore de décider
souverainement des problèmes qu’il veut (et ne veut pas) traiter. Voire.
Je parie mon vieux Vergez et Huisman que tous les manuels suivront
scrupuleusement l’ordre établi, et que les inspecteurs vont pouvoir
continuer d’ironiser entre eux et se dire, par exemple, à la
Toussaint : « Tiens, c’est la saison d’autrui ; on en prend
pour trois semaines de visage et de Lévinas. » Le moins qu’on
puisse dire de ce « nouveau » programme, c’est que cette morne
liste de concepts empilés ne donne guère envie de renouveler son cours et
que, présentées comme elles le sont, les nouvelles notions (l’interprétation, la matière, l’esprit)
annoncent de lourds pensums. Il paraît d’ailleurs qu’un éditeur
(comment a-t-il fait ?) tient déjà un manuel prêt pour la rentrée.
Ouf ! Je suis sauvé. J’ai retrouvé mes charentaises.En enfilant nos charentaises
par
Lucien
Il était une fois un jeune Cogito (ce sont de
petits animaux qui naissent en France dans les classes de terminale au
mois de septembre) qui se demandait avec inquiétude s’il pouvait se
connaître et même s’il existait. Ayant repris confiance en lui grâce à la
bonne fée Philosophie sa marraine, il rencontra alors un Autrui (c’est un
petit animal également, si voisin du Cogito qu’on a du mal à les
différencier, mais il ne naît qu’en novembre) et il retomba à son propos
dans les mêmes perplexités : existe-t-il ? et puis-je le
comprendre ? La bonne fée intervint à nouveau et mit un terme à ses
angoisses. Une fois bien rassuré, notre Cogito entreprit alors des
préparatifs pour une grande expédition. Il s’équipa notamment de culture
et de langage (comment il avait pu jusque là s’interroger sans langage,
l’histoire n’en dit pas un mot). Puis, il s’engagea dans un dangereux
périple à travers le vaste monde, celui des choses d’abord, puis celui des
humains. Grâce aux talismans que lui avait donné Philosophie, il fut
capable d’écarter les mauvais sorts que lui jetait la méchante fée
Technique. Enfin, par un beau matin du mois de mai, il découvrit que le
bonheur est d’accomplir son devoir, et qu’il était enfin libre et
philosophe.
Tel est le genre de conte que nous invite à raconter à nos
élèves le programme Fichant qui sera selon toute vraisemblance applicable
dès la rentrée prochaine. Si j’étais mauvaise langue, je dirais qu’il est
philosophiquement orienté (il marque un penchant très net pour les
philosophies de la conscience et du sujet) et qu’il est même
idéologiquement suspect (d’individualisme et d’humanisme bien pensant). Je
m’étonne d’ailleurs, par contraste avec le tollé qu’a suscité le programme
Renaut, du grand silence qui s’est fait à ce sujet. Je croyais naïvement
que, parmi les professeurs de philosophie français, il y avait des
heideggeriens, des aristotéliciens, des marxistes, des wittgensteiniens,
des nietzschéens, des poppériens, des foucaldiens, des deleuziens, des
canguilhemiens, des derridiens, etc., et même, horribile
dictu quelques positivistes. Mais je n’ai entendu personne. Nous
sentirions-nous tous à l’aise dans ce programme comme dans de vieilles
pantoufles ? Sommes-nous "formatés" (comme on dit) par 150 ans de bon
spiritualisme à un point tel que, quelles que soient nos "sensibilités
philosophiques", les catégories des philosophies du sujet et de la
conscience soient pour nous le cadre naturel de tout enseignement
philosophique ? On va me dire que je suis une fois de plus de
mauvaise foi et que, justement, chaque professeur est libre d’organiser
son parcours annuel comme il l’entend, et plus encore de décider
souverainement des problèmes qu’il veut (et ne veut pas) traiter. Voire.
Je parie mon vieux Vergez et Huisman que tous les manuels suivront
scrupuleusement l’ordre établi, et que les inspecteurs vont pouvoir
continuer d’ironiser entre eux et se dire, par exemple, à la
Toussaint : « Tiens, c’est la saison d’autrui ; on en prend
pour trois semaines de visage et de Lévinas. » Le moins qu’on
puisse dire de ce « nouveau » programme, c’est que cette morne
liste de concepts empilés ne donne guère envie de renouveler son cours et
que, présentées comme elles le sont, les nouvelles notions (l’interprétation, la matière, l’esprit)
annoncent de lourds pensums. Il paraît d’ailleurs qu’un éditeur
(comment a-t-il fait ?) tient déjà un manuel prêt pour la rentrée.
Ouf ! Je suis sauvé. J’ai retrouvé mes
charentaises.
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