DOSSIER : ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ET RELIGION

 

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La philosophie et l’enseignement du fait religieux dans l’école publique
A propos du rapport Debray

par Loïc de Kérimel

Le rapport

Il y a un an, R. Debray remettait au ministre Lang un rapport sur L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Odile Jacob, 2002. En voici, en très gros résumé, l’essentiel :
Les attendus. Un risque guette les sociétés contemporaines, tout particulièrement la nôtre : risque de « déshérence » (absence d’héritiers pour toucher un héritage), de « démembrement » des solidarités civiques, d’« éclatement », d’« effondrement des vecteurs de transmission », etc. Bref, risque de dé-civilisation : or le fait religieux est un fait de civilisation.
Les résistances. On les trouve, bien que très atténuées, sur les deux fronts qui se sont constitués dans notre histoire depuis la Révolution Française. Le front « laïque » (quand l’adjectif est synonyme d’anti-clérical) qui redoute le retour du loup dans la bergerie et le front « ecclésiastique » (clérical) qui craint de perdre le contrôle sur ce qui est dit de sa religion. A cet égard, les passions sont largement apaisées, la République est solidement constituée, les professeurs sont intelligents, l’approche savante n’est pas l’approche croyante, etc.
Les contraintes. Il ne s’agit pas d’ajouter une matière de plus aux matières existantes (histoire, lettres, langues, arts, philosophie, etc.) mais simplement de mieux organiser et coordonner ce qui existe déjà.
La laïcité. La laïcité n’est pas la dénomination d’un camp (comme tout à l’heure) mais ce qui, au-dessus de la pluralité des options religieuses ou spirituelles, rend possible leur coexistence au sein de la république. « Le temps paraît maintenant venu de passer d’une laïcité d’incompétence (le religieux, par construction, ne nous regarde pas) à une laïcité d’intelligence (il est de notre devoir de le comprendre) » (p. 43).
Recommandations. Comme indiqué dans la troisième partie, il s’agit avant tout de travailler à une meilleure cohérence des programmes, à une formation plus efficace des professeurs ainsi que de privilégier tout ce qui, à l’école, va contre l’émiettement des savoirs et des apprentissages (itinéraires de découverte au collège, TPE au lycée, stages pluridisciplinaires pour les professeurs, etc.).

Mérites et limites du rapport Debray

Personne ne peut sérieusement contester le diagnostic de crise porté dans la première partie du rapport ni le fait que l’école est au cœur de cette crise : et parce qu’elle la subit de plein fouet et parce que, comme toujours, elle est centralement sollicitée pour apporter sa contribution à l’administration de remèdes ou de parades.

A cet égard, l’accent mis aujourd’hui sur le fait religieux me semble relever du même esprit que celui qui, par exemple, a présidé jadis à l’introduction de l’éducation sexuelle et naguère à la promotion de l’ECJS (éducation civique, juridique et sociale) dans les programmes des collèges et lycées. Chaque fois on s’avise que l’école n’a pas seulement pour mission de juxtaposer ou d’empiler les savoirs et les savoir-faire mais avant tout celle de former « l’homme et le citoyen » : pour ce faire il lui faut se soucier que la vie de cet homme soit autant que possible une vie et que la cité de ce citoyen ait autant que possible la figure d’une cité. Bref, là où l’on se contente trop souvent d’usiner des pièces et des morceaux, il faut aussi se soucier du « liant », personnel aussi bien que social. Alors on s’avise que le sexe n’est pas seulement un organe ou une mécanique, le citoyen pas seulement un travailleur ou un consommateur et la religion pas seulement une option privée. A cet égard il est de bon sens de rappeler qu’on ne peut prétendre se soucier du « liant » et se contenter d’ajouter une discipline de plus à un empilement de disciplines. Il faut donc approuver Régis Debray quand il affirme qu’il ne s’agit pas d’ajouter une matière de plus mais simplement de mieux organiser et coordonner ce qui existe déjà.

Mais quand on voit que, très souvent, l’éducation sexuelle est en réalité assurée par un professeur de biologie et l’ECJS par un professeur d’histoire, ce n’est pas de bon augure pour l’enseignement du fait religieux. Il n’est pas de bon augure non plus de voir certains de nos collègues professeurs de philosophie soit protester avec vigueur contre tout « retour du religieux » soit, concernant le fait religieux, comme n’importe quoi d’autre, soutenir avec un brin de suffisance que la philosophie fait toujours déjà et de toute façon ce qu’il faut faire.

Il me semble que pour évaluer lucidement les éventuelles incidences de ce rapport sur notre manière de concevoir l’enseignement de la philosophie il faut au préalable lever deux équivoques que, du fait d’une sorte de complicité, le rapport lui-même mais aussi une certaine conception de l’enseignement de la philosophie contribuent à entretenir. Si elles ne sont pas levées, ces équivoques condamnent, je crois, à l’insignifiance tant les propositions du rapport que l’enseignement de la philosophie lui-même. Ces deux équivoques tiennent à l’expression même de « fait religieux ».

Le « fait » religieux.

L’intention est louable : il s’agit de rappeler qu’il y a, encore et toujours, de la religion, et que c’est un fait. Et c’est un fait dont, ces derniers temps, la réalité, la factualité, la positivité devraient, au moins pour les plus distraits d’entre nous, nous avoir plus que sauté aux yeux : explosé à la figure. Comme de tout fait, l’ignorance, la méconnaissance, l’occultation de ce fait-là seraient particulièrement surprenantes de la part d’un enseignement animé d’esprit scientifique et ayant le souci de la vérité, surtout s’il a à voir avec la configuration du monde qui est le nôtre et auquel nous sommes chargés d’introduire la génération montante.

Soit. Mais un fait n’est un fait que s’il est produit, envisagé d’un certain point de vue, constitué par un discours et des pratiques : n’est-ce pas la thèse que soutient tout enseignement élémentaire de philosophie réfléchissant au fait historique, scientifique, au fait d’actualité, etc. ? Mais cela peut-il être soutenu pareillement et sans équivoque du fait religieux ? Dans quelle perspective, de quels discours et de quelles pratiques le fait religieux est-il le fait ? Des religions elles-mêmes ou des discours et des pratiques pour lesquels, souvent, la religion est, sinon passée, dépassée, défaite, au moins à défaire, à neutraliser, à privatiser, à éliminer de l’espace public ?

Dans le premier cas, il faudrait commencer par entendre les religions elles-mêmes. Est-ce possible à l’école ? Dans la situation actuelle, en France en tout cas, il est permis d’en douter. Mais il m’arrive souvent de penser que l’on ne s’honore guère (et pas seulement par manque de tolérance ou de respect à l’égard de tel ou tel autre) à prétendre aujourd’hui encore que l’approche religieuse, théologienne ou tout simplement croyante est nécessairement et de toute façon inintelligible ou inintelligente. Davantage : il est probable que l’on s’expose par là à de violents « retours » de ce que l’on persiste à dénier, refouler ou méconnaître.

Dans le second cas, il faut au minimum poser la question de la légitimité de l’instance qui se prétend surplombante lorsqu’à ses yeux la religion est soit dé-faite soit à dé-faire ou à neutraliser : il a pu s’agir de la république, de l’école laïque et de la philosophie lorsqu’elles avaient à conquérir cette légitimité contre l’Église catholique et son catéchisme. Mais une fois cette légitimité reconnue, le catéchisme défait et l’Église acquise, comme les autres confessions, à la république, personne (pas même le professeur de philosophie) n’est en position surplombante. La république, l’école, la philosophie, me paraissent, dans la bouche de certains, avoir la même fonction que l’Ouest, l’Amérique ou la démocratie dans les discours et les pratiques de ceux que la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Est ont pris de court et littéralement « dés-orientés » : l’adversaire évaporé, les discours et les pratiques qui ne tenaient leur légitimité que de l’illégitimité de l’autre, se trouvent subitement sans emploi, tentés par l’emphase, à la recherche, coûte que coûte, d’une nouvelle affectation, d’une nouvelle figure adverse. Au lieu de cela, pourquoi ne pas saisir l’occasion pour faire ce qu’à juste titre nous prétendons savoir faire : exercer notre sens critique et penser les circonstances que nous impose la consomption des références alternatives (le catholicisme romain, le socialisme réel) quitte à ce que cela affecte aussi notre identité et pousse à la remise en question ? Qui, alors, pour « tenir » un discours qui « se tienne » sur le fait religieux ?

Le fait « religieux »

Dire « fait religieux » au lieu de « religion », c’est accréditer l’idée de l’univocité du qualificatif. Or « religion » se dit en de multiples sens. En schématisant :

Au sens « archaïque ». La religion est l’englobant absolu, ce qui comprend tout, ce à partir de quoi chaque chose et chaque être a le sens, la nature, la fonction qu’il a ; par conséquent ce qui permet de tout comprendre, ce qui donne la clef de tout. Ce religieux-là est reposant, mais à des conditions d’abord très redoutables. Un seul exemple : l’initiation. Elle consiste, à la sortie de l’enfance, à inscrire la loi religieuse sur le corps même de celui ou de celle qui est candidat au monde, de sorte qu’il fasse absolument corps avec cette loi, qu’il lui soit aussi impossible de désobéir à cette loi que de s’arracher la peau. On voit que dans une telle religion on n’a pas à croire, encore moins à avoir la foi : si croire c’est adhérer, on fait plus que croire puisque la religion ne colle pas à la peau, elle est la peau elle-même.

Au sens « judéo-chrétien ». D’une part l’« Unique » y est créateur, père de toute paternité. Or créer c’est mettre en liberté ce qui est créé, s’effacer devant ce qui peut être soi-même par soi-même, le convaincre autant que possible que son statut de créature n’est pas un statut de subordination et d’infériorité sous le pouvoir et la surveillance d’un potentat jaloux de ses privilèges mais l’invitation à devenir créateur à son tour. D’autre part, la loi n’est pas à même la peau (la circoncision fait précisément problème), elle est dictée à quelqu’un pour qu’il la garde dans son coeur (« Écoute Israël... tu aimeras... que ces paroles que je te dicte reste dans ton coeur, tu les répéteras à tes fils, etc. » : Dt. 6, 4). C’est qu’il lui faut y croire, y adhérer : mais il y a la croyance crédule, aveugle (tentée de reconduire le schéma archaïque reposant mais terrible) et la foi confiante et éclairée de l’homme vivant, debout. Dans cette religion nouvelle qui signifie la fin (la mort, la sortie) de la religion archaïque (et du patriarcat), Dieu c’est Dieu et César, c’est César. Pour le dire vite : le monde moderne est religieux de cette religion là en particulier quand dans ce monde certains se revendiquent incroyants, agnostiques, « laïcs », athées. La « preuve » de cette religion là, c’est que l’on peut se passer de Dieu sans avoir à s’arracher la peau, sans que le ciel nous tombe sur la tête. Pour le dire autrement : le monde moderne est laïc parce qu’il est judéo-chrétien.

Au sens « contemporain » : étant donné ce qui précède, trois tendances se dessinent.
La tendance « archaïsante » nostalgique de l’englobant absolu : même si la tentation effleure le judaïsme et le christianisme, c’est tout à fait marginal alors que ce ne l’est manifestement pas pour l’Islam (il faut aussi que nous pensions cela, lucidement, courageusement).
La tendance « modernisante » à cantonner la religion dans la sphère privée, à faire de la croyance-foi (et de son corollaire : l’incroyance) une liberté de l’individu, un droit de l’homme. D’où un marché aujourd’hui extrêmement florissant des religions, spiritualités et sagesses diverses qui s’offrent aux individus et dont ils peuvent faire provision, recette, bricolage et panoplie dans leur cuisine intérieure et leur atelier privé. Cela ne fait qu’accroître la modernité du monde, la bigarrure de nos sociétés, cela ne fait que compliquer l’infrastructure technique (économique, sociale, morale, juridique) nécessaire pour que toutes ces options privées soient malgré tout compatibles et ne rendent pas la vie invivable. Le problème moderne en effet c’est que le monde continue à faire monde et la société : pour cela il est évidemment besoin d’autre chose que de la seule juxtaposition des options privées. D’où :
La tendance « républicaine ». La religion comme liant « non archaïque » du monde et de la société. Religion est alors strictement synonyme de politique (ce qui fait qu’une cité est une cité et pas seulement un tas ou un agrégat), de culture (ce qu’il faut ajouter à la nature pour que le monde humain fasse encore monde), de république (la chose qu’ont en commun ceux qu’elle lie), de lien social (auquel il faut veiller pour éviter la fracture du même nom), etc. A cet égard la république a réussi : l’État a pris enfin et définitivement le relais du religieux englobant archaïque. Mais elle a en même temps échoué : elle s’est prétendue suffisante alors qu’elle n’a fait que convaincre les individus que rien ni personne n’est au-dessus d’eux quand il s’agit de décider des grandes options de l’existence ; elle a prétendu tenir lieu de religion là où elle n’a fait qu’achever le processus moderne de pulvérisation du religieux archaïque.

D’autres voies à explorer

On peut alors soutenir que ce qui est en réalité cherché aujourd’hui, c’est un « faire » davantage qu’un « fait », et donc du « religieux » en un quatrième sens : ni archaïque-englobant, ni moderne-privé, ni républicain-laïque. A cet égard, malgré sa bonne volonté, je trouve le rapport Debray décevant : il patine dans le troisième sens, républicain-laïque, en prétendant qu’il s’agit de seulement faire mieux ce que la république, l’école et la philosophie sont, conformément à leur essence et identité indéfectibles, toujours déjà censées faire. Quelles autres voies explorer alors ?

Prendre acte que c’est, encore et toujours, l’école qui est sollicitée. Puisqu’elle vit de la prise en charge des nouveaux par les anciens, elle est indiscutablement le lieu où ce quatrième sens est en travail. Mais il ne sera effectif et fécond que si la nation tout entière en fait son problème et sa tâche. Celle-ci ne peut se contenter d’envoyer au front par exemple les seuls professeurs d’histoire avec pour tout message aux nouveaux venus : il était une fois la civilisation... Ce serait, une fois encore, traiter le symptôme et non la maladie. Maintenant que la Révolution est terminée et la querelle scolaire pratiquement réglée, on peut attendre d’elle qu’elle se rapporte de manière moins crispée et plus responsable à son héritage, tout particulièrement l’héritage judéo-chrétien. En effet : comment se rapporter de manière déterminée et féconde aux autres traditions religieuses sinon en reconnaissant lucidement et précisément son inscription dans une tradition particulière ? Donc : commencer par faire de l’« histoire-géographie » européenne (à la manière, par exemple, de Rémi Brague dans Europe, la voie romaine, Folio) et prendre acte du caractère sui generis de notre continent-sol (sa « secondarité » : Rome croise deux origines qu’elle se retient d’assimiler et auxquelles elle renvoie comme à ses « autres »).

Oser poser (re-poser) le problème du « Livre » et des « Écritures ». Corrélativement : oser problématiser la « solution » grecque (et donc philosophique), surtout quand elle consiste à dissoudre, à neutraliser, à passer sous silence la référence biblique, sous prétexte qu’elle ne peut être que croyante (et non savante), confessante (et non professante), dogmatique (et non critique). Autrement dit, déconstruire la référence judéo-chrétienne surtout quand elle sert de slogan « politiquement correct » ou de repoussoir de pacotille à qui veut afficher son émancipation alors même que, demi-habile, il se prive des ressources encore inexploitées de ce qui a contribué à rendre cette émancipation possible. Dès la période hellénistique la philosophie s’est trouvée nouée, tressée à la Révélation. Or, depuis les Lumières, « nous » (l’institution académique-républicaine-française de la philosophie) faisons comme s’il existait une philosophie pure grecque ou hellénique, indemne de toute contamination étrangère, parfaite incarnation de la raison universelle. Cela a pour effet, par exemple dans l’opinion, de cautionner pratiquement a priori, sans avoir à argumenter, les invectives de ceux qui croient disqualifier un choix moral sous prétexte qu’il est « judéo-chrétien ». Tout cela est une mystification. Il faut donc se livrer à une enquête d’histoire culturelle et aller voir de près ce qui s’est noué à une certaine époque, en particulier au Moyen Âge qui, tout obscur qu’il soit à « nos » yeux, a peut-être quelque chose d’intéressant à nous apprendre sur le tressage intelligent du judaïsme et de l’Islam avec la philosophie, alternatif en tout cas au modèle chrétien, augustinien ou thomiste.

Sortir de la neutralité. Il faut prendre acte de ce que, lorsque la philosophie ambitionne de se prononcer sur le « tout » et de proposer des choix de vie, elle est inévitablement en concurrence avec d’autres discours et pratiques qui ont, aujourd’hui encore, une semblable ambition. Alors, de deux choses l’une : ou bien, comme la république, la philosophie convoque ces discours en s’installant dans la position surplombante-arbitrale du ni... ni..., et alors elle s’excepte de la discussion, ne joue pas le jeu et est suspecte de ne pas se soumettre à la règle qu’elle impose aux autres ; ou bien, elle fait preuve de modestie et reconnaît que, au moins aux yeux de certains, elle n’est, si je puis dire, qu’une « religion » parmi d’autres, de sorte que la totalisation ne lui appartient pas, pas plus qu’elle n’appartient aux autres. C’est seulement dans cet esprit qu’on peut réenvisager la question d’une culture commune à tous ceux qui sont chargés de donner du contenu et du sens à l’école : une culture moins unanime que « partagée ». A cet égard, si le souci de concevoir un véritable enseignement de culture générale est un noble souci, le professeur de culture générale n’existe pas au singulier. Si l’on veut bien admettre que la culture générale n’est telle que vouée au service de l’homme « générique », de l’homme non pas « au singulier » mais « au pluriel », alors il n’y a de culture générale que généreuse et de générosité que là où la place et la figure de l’autre ne sont pas d’avance prescrites : bref, là où « hétéronomie » n’est plus une disqualification ou une injure mais, pratiquement, une règle et un devoir (y compris et surtout pour ces disciplines qui ont vocation à former au jugement autonome et à la pensée libre). Conséquence : une profonde et radicale réforme de l’enseignement de la philosophie sur la base d’une alternative à la conception actuellement dominante. Au lieu de la philosophie comme couronnement, méta-discours, la philosophie comme accompagnement, discours parmi d’autres discours.

Réexaminer la question du croire et sortir des schémas simplistes (et scientistes) opposant sans autre forme de procès la science à l’opinion, la raison à la croyance, la philosophie à la religion. En particulier, là où on a pu quelquefois prétentieusement se prévaloir d’avoir coupé les ponts, re-construire, re-lire, retrouver les passerelles méconnues ou négligées qui rattachent le logos au muthos, la philosophie à la mythologie et à la littérature, l’argumentation à la narration, la science et le progrès aux grands (et aux petits) récits. La philosophie, comme la science, plus qu’elle peut-être, est consubstantiellement liée au discours-récit des Lumières et du « maître et possesseur », lequel, selon les versions, est soit lié au soit délié du judéo-christianisme (Gn 1 : « tu domineras... »). De même, le hiatus entre mythe et philosophie, entre discours « faux » et discours « vrai » que nous nous plaisons souvent à installer comme condition d’un accès « pur » à la philosophie, est tout sauf un hiatus.

Enfin : clarifier le rôle, la fonction, la responsabilité de l’école dans l’initiation des adolescents à la vie d’adulte. Toute initiation véritable doit impliquer, pour leur donner forme vivable, vivante, humaine, « éprouvée », les trois dimensions, registres ou niveaux de la personnalité humaine : le sexe, le cœur et la tête (c’est-à-dire le siège du désir et des pulsions, le siège du courage et de la force, le siège de la pensée et de l’intelligence). Il est piquant de constater que l’installation récente d’abord de l’éducation sexuelle puis de l’ECJS ainsi que la présente proposition d’introduction d’un « enseignement du fait religieux » reviennent en réalité à redécouvrir, à faire à nouveau droit à l’indispensable prise en compte de ces trois niveaux dans toute véritable éducation. Mais il est à craindre qu’en ces matières l’école publique se contente d’ersatz et de nourritures « allégées » : quelques cours supplémentaires, quelques travaux personnels mais pas de véritables épreuves, pas de réels (et publics) engagements. Elle porte alors la très lourde responsabilité (voir Jean-Joseph Goux, Œdipe philosophe, Aubier) de laisser les adolescents seuls, désarmés, anémiés face au sexe sauvage, à la force brute et à la pensée « désorientée » alors même que, d’un autre bord, des propositions à visée initiatique ont, dans nos établissements et nos cités, de plus en plus l’audience de minorités significatives. Aux yeux de ces adolescents-là, qu’est-ce en effet que le « voile » sinon une marque d’initiation sexuelle ? Et le « jeûne » sinon un appel au courage ? Et « ce qui est écrit » sinon un orient pour l’intelligence ? Alors : mépriser, disqualifier ou relever le défi ?