DOSSIER : ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ET RELIGION

 

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La religion dans les manuels de philosophie

par Bruno Poucet

Université de Picardie Jules Verne, Centre universitaire de recherche en sciences de l’éducation et en psychologie

On se limitera à trois manuels, les plus répandus parmi les élèves. Le premier, rédigé par Denis Huisman et André Vergez est le manuel par excellence des années 1960 à 1990. Le chapitre consacré à la culture (Court traité de l’action, Nathan, 1969, p. 17-34) comprend une part consacrée à la religion (deux pages plus une illustration) et est essentiellement centré sur une comparaison religion/magie afin d’expliciter en quoi la première se distingue de la seconde. Exemple est pris de la prière : « le croyant qui réclame à dieu la pluie ou le beau temps, le succès à un examen ou la santé risque à tout moment de dégrader la religion en magie ». Dans le chapitre sur l’idée de Dieu (Court traité de la connaissance, Nathan, 1969, p. 379-396), l’idée de Dieu est traitée dans le chapitre XVIII divisée en trois parties : différentes conception de Dieu, athéisme ; position indirecte du problème : les ruses du psychologisme ; position directe du problème : Dieu existe-t-il ? Cette dernière partie est intéressante parce que l’auteur procède à une manière de commentaire de son propre travail. Il précise en effet, d’entrée de jeu : « Nous examinerons ici les différents arguments proposés en faveur de l’existence de Dieu. Nous indiquerons également les critiques que les incroyants adressent à ces arguments ; notre exposé s’efforcera de rester objectif et de ne trahir la pensée ni des uns ni des autres. Nous désirons seulement ici proposer au lecteur une information sommaire mais précise susceptible de guider ses réflexions personnelles. » Apparemment rien n’est imposé, même si le texte s’achève par cette phrase sous forme interrogative qui est, malgré tout, une prise de position : « La conscience humaine en tant qu’elle est dépassement, transcendance, appel à une "surexistence" ne révèle-t-elle pas, en elle-même, alors même qu’elle proclamerait l’absence de dieu, sa Présence secrète ? » Une citation d’Etienne Souriau clôt le chapitre et conforte ce choix.

On le voit, il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage qui prétend à une véritable réflexion philosophique, mais s’adresse à des adolescents qui se posent éventuellement des questions. C’est en revanche le cas de celui de Michel Gourinat (De la philosophie, Hachette, 1969, t. I, p. 166), qui s’adresse en réalité aux étudiants et aux élèves des classes préparatoires. Très clairement, il fait le choix d’une philosophie en organisant une réflexion qui progresse autour des classiques tels que Platon, Thomas d’Aquin, Descartes, Kant, Marx, Freud, et pour finir Hegel qui lui paraît donner une solution à la contradiction souvent dénoncée entre religion et philosophie, en faisant intervenir deux autres termes, foi et raison, qui permettent de dépasser l’opposition primitive : « En reconnaissant la liberté de conscience à l’égard de la religion, la foi reconnaît, comme l’a toujours fait la libre pensée, qu’il faut aussi croire en la pensée et avoir confiance en elle. »
La réponse est donc ici pleinement philosophique. En revanche, on sait qu’à cette époque les recueils de textes se sont multipliés, le plus connu d’entre eux, du à la plume de Christian de Rabaudy et Béatrice Rolland, (Sophia, la connaissance, Hatier,1970, p. 20-24), juxtapose simplement trois textes : Durkheim, Marx et Freud. L’option est donc clairement assumée : un discours de sciences humaines, avec un bref commentaire sur l’aspect réducteur des deux derniers auteurs sans que l’on ait une autre position « moins réductrice », par ailleurs ou un texte qui permette de faire le pendant. En revanche, le chapitre consacré à la métaphysique et spécifiquement à Dieu est beaucoup plus ample (Sophia, l’action, Hatier, 1970, p. 295-307) et passe en revue les textes classiques de Platon à Kant, après un détour par Descartes, Pascal et Rousseau. Pas de position dogmatique, mais une documentation remise entre les mains des élèves et qui nécessite de sérieuses explications, même si une série de questions est sensée guider le lecteur.

Les années 1970 sont essentiellement les années des anthologies et des recueils de textes. Nous en avons retenu deux parmi le très grand nombre d’entre elles. Toutefois, il ne faut pas négliger le fait que les manuels antérieurs poursuivent leur carrière, en modifiant peu leur contenu, malgré le changement de programme intervenu en 1973. Ainsi l’édition de l’ouvrage d’Huisman et Vergez (Cours de philosophie, complément pour terminales A et B, Nathan, 1990, p. 26-27) est-elle identique au mot près pour la partie qui concerne la religion.

André Roussel et Gérard Durozoi (Philosophie, notions et textes, classe terminale A, t. 2, p. 535-550) organisent leur ouvrage à partir d’extraits de textes, précédés d’une introduction. Ceux-ci sont regroupés en trois parties : religion et sentiment du sacré, la religion est-elle aliénation ? le problème de la mort de Dieu. Autour des textes, les auteurs tentent d’organiser une réflexion qui ne s’enferme ni dans une défense et illustration, ni dans une condamnation de la question religieuse. Si l’on retrouve, en effet, les réflexions classiques de type culturelle ou sociologisante, en revanche l’interrogation par les philosophies du soupçon (Nietzsche en tête) ordonne la réflexion autour de ces questions qui ont traversé jusque la réflexion des théologiens de la mort de Dieu (on peut penser à Bonhoeffer et à ceux qui se sont inspirés de sa pensée). En revanche, la partie consacrée à la métaphysique qui clôt l’ouvrage renvoie à une mise en cause de celle-ci, jugée à l’aune des sciences humaines. Là encore, on sent l’héritage des années 1960-1970.

Le second manuel, du à la plume de Françoise Raffin et de Louis-Marie Morfaux (Cours Morfaux de philosophie, la pratique et les fins, Colin, 1977) se présente sous la forme d’un cours suivi de textes accompagnés d’un large commentaire. Les textes sont donc en nombre moins importants que dans l’ouvrage précédent, mais on retrouve, au fond, la même typologie : position traditionnelle, critique sociologique, critique des philosophies du soupçon. Toutefois, à la différence du premier ouvrage, les auteurs construisent un discours parfaitement articulé visant au dépassement de la critique religieuse par une prise en compte de l’opposition immanence/transcendance, raison/foi - bref, un retour à un débat philosophique plus classique.

On conclura ainsi que les manuels, s’ils essaient de faire un peu de philosophie avec les élèves, sont condamnés à être réécrits régulièrement, dans la mesure où ils sont eux-mêmes, inévitablement, les héritiers des débats philosophiques du temps, signe d’une circulation des idées entre les savoirs philosophiques et leur mise en œuvre dans la culture de l’Ecole.