DOSSIER : ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ET RELIGION

 

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La religion dans les programmes d’enseignement de la philosophie

par Bruno Poucet
Université de Picardie Jules Verne, Centre universitaire de recherche en sciences de l’éducation et en psychologie

(NB : Nous limitons notre propos à l’enseignement public, toutefois nous n’ignorons pas que l’enseignement privé avant la Seconde Guerre mondiale accueille environ la moitié des effectifs de l’enseignement secondaire ; par ailleurs, depuis la loi Debré du 31 décembre 1959, et en réalité bien souvent avant, les programmes d’enseignement des établissements privés sont les mêmes que dans l’enseignement public.)

Au sens strict du terme, ce n’est que depuis le programme de 1960 que la « religion » est l’objet d’un traitement philosophique [1]. Toutefois, si l’on intègre à cette réflexion la question « métaphysique », celle de Dieu et de son existence, il est nécessaire de remonter bien plus avant dans le temps puisque dès le premier programme connu, c’est-à-dire en 1823, il y est question de Dieu.
Il est donc ici proposé de rappeler, à grands traits [
2], comment on est passé de l’une à l’autre question puisqu’en 1973, la question de Dieu est réduite à n’être plus qu’une question au choix et de tenter d’expliciter le sens de cette progressive transformation.

De la théodicée et de la morale à la métaphysique

A dire vrai, dans les temps anciens, en ce début du XIXe siècle où commence à se mettre en place un programme d’enseignement de la philosophie, principalement à usage des candidats au baccalauréat, on aborde la question religieuse de façon indirecte. Une approche qui donne la part belle à la théodicée et à la métaphysique, une approche qui donne une large place à la morale.

La question de Dieu

L’approche est traditionnelle : il s’agit d’apprendre aux élèves qu’il est possible de démontrer rationnellement l’existence de Dieu. Un seul adversaire déclaré : le matérialisme. En 1823, les élèves peuvent ainsi être interrogées sur les « arguments physiques concernant l’existence de Dieu et de la résolution des objections » (question 33). Ou encore, sur la question suivante : des « arguments métaphysiques et moraux et des moyens de résoudre les objections » concernant l’existence de Dieu. Il s’agit donc d’une approche purement dogmatique où la théodicée a une large place. En 1840, date de promulgation d’un nouveau programme, l’une des cinq parties du cours de philosophie porte désormais explicitement le titre de « morale et théodicée ».
Progressivement, sous la poussée de la laïcisation et de la sécularisation de la société, la question de Dieu réintégrera le pur giron philosophique et délaissera la théodicée. Non sans difficultés, après des débats acharnés. C’est en 1885 que disparaît la théodicée au profit de la métaphysique. La proposition lancée par Jules Lachelier, alors inspecteur général de philosophie, s’appuie sur des considération d’ordre formel : la théodicée ne peut être mise sur le même plan que la métaphysique puisqu’elle ne considère qu’une « question toute spéciale, celle de la Providence ».Il doit défendre son point de vue en arguant que la métaphysique n’a pas pour objet de conduire au scepticisme. Désormais, le kantisme à la française règne.

La question morale

Parallèlement à la question de Dieu, une autre affaire agite les quelques professeurs de philosophie concernés. C’est la question de la morale. Et celle-ci est reliée à la question précédente. La morale sera-t-elle en effet indépendante ou non de la religion ? Très nettement, c’est le choix de la dépendance qui, d’emblée, sera fait. Dès 1832, il est en effet question de « morale religieuse ou devoirs envers Dieu ». On trouve encore ces deux notions en 1880. En 1885, la morale religieuse disparaît et cède la place à la religion naturelle. Que s’est-il passé ? Tout simplement la conclusion d’un débat commencé en 1863 sur l’indépendance de la morale par rapport à la religion, débat qui marque la défaite définitive et de la théodicée et de la dépendance morale/religion.
Désormais, on disserte sur des questions purement métaphysiques et sur la religion naturelle. Cette dernière notion disparaîtra d’ailleurs dès le nouveau programme de 1923. Ne restera plus jusqu’à aujourd’hui que la question métaphysique, désormais réduite à une tête de chapitre et à une question complémentaire (programme de 1973). Celle-ci est ramenée d’ailleurs à sa plus simple expression : Dieu.
On voit aussi que la question de la religion n’est pas abordée pour elle-même, elle n’est que l’objet d’un détour de la pensée. Le véritable débat est bien celui de la théodicée et de la métaphysique. Le triomphe de la seconde par rapport à la première est simplement liée à l’effacement, dans l’espace éducatif public, de l’Eglise de 1880, en effet, les évêques ne siègent plus au Conseil supérieur de l’Instruction publique, lieu d’élaboration des programmes et de la doctrine en la matière. Ce n’est qu’en 1960 que la religion apparaît.

La religion au programme

La prise en compte pleine et entière de la notion de religion est donc récente. Or, cette prise en compte n’est pas continue et revêt un sens différent pendant les quarante années où cette notion est au programme.

Une conception culturelle

Le programme de 1960 (à l’exception du bref épisode du nouveau programme de l’Etat français de 1941 à 1944), succède au programme encore en vigueur. Un record de longévité qui a failli être dépassé par celui de 1973. A dire vrai, ce nouveau programme est le résultat de nombreux débats qui ont divisé la communauté des professeurs de philosophie entre 1945 et 1960, division entre les professeurs, entre les inspecteurs et même entre universitaires, à un moment où la philosophie universitaire est, elle-même, sous l’influence des sciences humaines en plein développement, objet de nombreuses mises en cause. Bref, il n’était pas simple en ces temps « anciens « de rédiger un programme ?
La notion de religion est explicitement sorti de tout contexte métaphysique puisqu’il s’agit, dans la culture humaine, d’examiner les techniques, l’art, la religion et les sciences. On le voit ce qui intéresse la réflexion philosophique explicitement revendiquée à l’époque, c’est l’aspect social et culturel de la religion. C’est l’époque où les anthropologues et les sociologues s’intéressent à la question religieuse. Les philosophes n’y échappent pas, d’autant que ce programme revêt explicitement une orientation liée aux sciences humaines.

Une conception morale

Il en va différemment dans le programme de 1973 : la religion est intégrée à une réflexion générale consacrée aux pratiques et aux fins. On y retrouve là l’examen des notions de travail, d’échanges, de technique, d’art et de religion. La succession apparemment identique au programme de 1960 ne doit pas nous induire en erreur. Il s’agit bien d’autre chose, d’une approche qui s’inscrit dans l’examen des finalités de l’action humaine. On est loin du dogmatisme des années 1850 où il s’agissait de débusquer l’erreur ou de rattacher la morale à la religion. Certes ? mais, on est de nouveau dans le registre de la morale. Toutefois, la religion est un objet d’étude parmi d’autres. On peut penser que la sécularisation et l’interrogation sur la place de la religion dans la société n’y est peut-être pas pour rien. On remarquera, aussi, que quelques années plus tard se nouera un débat qui n’est pas totalement achevé, celui de la nécessité d’un enseignement du fait religieux à l’école, afin de compléter les connaissances défaillantes des enfants, depuis que la transmission de ces connaissances ne se fait plus ni par la famille, ni par l’école.
Et l’on n’oubliera pas que, parmi les questions au choix de ce même programme, il était possible d’étudier une «  ?uvre non philosophique de caractère religieux » et de donner comme exemple l’étude de la Bible. En quelque sorte, le programme de philosophie se montrait précurseur, capable d’aborder une question qui avait été sujette à controverse dans les programmes précédant et désormais neutralisée.

Hésitations

Depuis juin 2001, le nouveau programme ne prévoit plus de traitement de la question de la religion. En revanche, dans les questions d’approfondissement de la section L (non obligatoires en 2002-2003 et sur lesquelles aucune question à l’écrit ou à l’oral du baccalauréat ne peut intervenir) innovent radicalement puisqu’elle intègre une réflexion possible sur la foi, à côté de la raison et de la superstition. Elle intègre ainsi une réflexion sur un certain type de religions, celle où la relation interpersonnelle à la divinité est explicitement revendiquée. On le voit la difficulté n’est pas mince et implique une grande capacité de distanciation tant de la part du professeur que des élèves.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle le projet de programme, en cours d’examen au Conseil supérieur de l’Education, et qui pourrait entrer en vigueur à la rentrée de septembre 2003, réintègre la notion de religion. Toutefois, l’on revient à la conception sociologisante et anthropologique des années 1960 puisqu’elle est intégrée à la notion de culture, exactement comme c’était le cas il y a un peu plus de quarante ans. Cela étant, l’approche métaphysique n’est pas non plus impossible, si l’on prend en compte les repères immanence/transcendance prévu dans ce projet.

Conclusion

La morale de l’histoire, s’il y en a une, est que l’examen philosophique de la question de la religion n’est pas très ancien. Il a fallu à la philosophie scolaire enseignée en France une longue période de silence pour que la question de la religion puisse être traitée d ’une nouvelle façon, plus culturelle et moins métaphysique, en tout cas, sans dogmatisme aucun.

[1] Pour l’essentiel, notre réflexion sera centrée sur le programme de la classe de « philosophie » (jusqu’en 1963), puis de A (jusqu’en 1995) et enfin depuis cette date de L.

[2] A qui souhaiterait une approche approfondie de la question, on se permettra de renvoyer le lecteur à Bruno Poucet, Enseigner la philosophie, histoire d’une discipline scolaire, 1860-1990, Paris, CNRS éditions, 1999.