(NB : Nous limitons
notre propos à l’enseignement public, toutefois nous n’ignorons pas que
l’enseignement privé avant la Seconde Guerre mondiale accueille environ la
moitié des effectifs de l’enseignement secondaire ; par ailleurs,
depuis la loi Debré du 31 décembre 1959, et en réalité bien souvent avant,
les programmes d’enseignement des établissements privés sont les mêmes que
dans l’enseignement public.)
Au sens strict du terme, ce n’est
que depuis le programme de 1960 que la « religion » est l’objet
d’un traitement philosophique [1]. Toutefois, si l’on intègre à cette réflexion la question
« métaphysique », celle de Dieu et de son existence, il est
nécessaire de remonter bien plus avant dans le temps puisque dès le
premier programme connu, c’est-à-dire en 1823, il y est question de
Dieu.
Il est donc ici proposé de rappeler, à grands
traits [2], comment on
est passé de l’une à l’autre question puisqu’en 1973, la question de Dieu
est réduite à n’être plus qu’une question au choix et de tenter
d’expliciter le sens de cette progressive transformation.
De la
théodicée et de la morale à la métaphysique
A dire vrai, dans les temps
anciens, en ce début du XIXe siècle où commence à se mettre en place un
programme d’enseignement de la philosophie, principalement à usage des
candidats au baccalauréat, on aborde la question religieuse de façon
indirecte. Une approche qui donne la part belle à la théodicée et à la
métaphysique, une approche qui donne une large place à la
morale.
La question
de Dieu
L’approche est
traditionnelle : il s’agit d’apprendre aux élèves qu’il est possible
de démontrer rationnellement l’existence de Dieu. Un seul adversaire
déclaré : le matérialisme. En 1823, les élèves peuvent ainsi être
interrogées sur les « arguments physiques concernant l’existence de
Dieu et de la résolution des objections » (question 33). Ou encore,
sur la question suivante : des « arguments métaphysiques et
moraux et des moyens de résoudre les objections » concernant
l’existence de Dieu. Il s’agit donc d’une approche purement dogmatique où
la théodicée a une large place. En 1840, date de promulgation d’un nouveau
programme, l’une des cinq parties du cours de philosophie porte désormais
explicitement le titre de « morale et théodicée ».
Progressivement, sous la poussée de la laïcisation et de la
sécularisation de la société, la question de Dieu réintégrera le pur giron
philosophique et délaissera la théodicée. Non sans difficultés, après des
débats acharnés. C’est en 1885 que disparaît la théodicée au profit de la
métaphysique. La proposition lancée par Jules Lachelier, alors inspecteur
général de philosophie, s’appuie sur des considération d’ordre
formel : la théodicée ne peut être mise sur le même plan que la
métaphysique puisqu’elle ne considère qu’une « question toute
spéciale, celle de la Providence ».Il doit défendre son point de vue
en arguant que la métaphysique n’a pas pour objet de conduire au
scepticisme. Désormais, le kantisme à la française règne.
La question
morale
Parallèlement à la question de
Dieu, une autre affaire agite les quelques professeurs de philosophie
concernés. C’est la question de la morale. Et celle-ci est reliée à la
question précédente. La morale sera-t-elle en effet indépendante ou non de
la religion ? Très nettement, c’est le choix de la dépendance qui,
d’emblée, sera fait. Dès 1832, il est en effet question de « morale
religieuse ou devoirs envers Dieu ». On trouve encore ces deux
notions en 1880. En 1885, la morale religieuse disparaît et cède la place
à la religion naturelle. Que s’est-il passé ? Tout simplement la
conclusion d’un débat commencé en 1863 sur l’indépendance de la morale par
rapport à la religion, débat qui marque la défaite définitive et de la
théodicée et de la dépendance morale/religion.
Désormais, on disserte
sur des questions purement métaphysiques et sur la religion naturelle.
Cette dernière notion disparaîtra d’ailleurs dès le nouveau programme de
1923. Ne restera plus jusqu’à aujourd’hui que la question métaphysique,
désormais réduite à une tête de chapitre et à une question complémentaire
(programme de 1973). Celle-ci est ramenée d’ailleurs à sa plus simple
expression : Dieu.
On voit aussi que la question de la religion
n’est pas abordée pour elle-même, elle n’est que l’objet d’un détour de la
pensée. Le véritable débat est bien celui de la théodicée et de la
métaphysique. Le triomphe de la seconde par rapport à la première est
simplement liée à l’effacement, dans l’espace éducatif public, de l’Eglise
de 1880, en effet, les évêques ne siègent plus au Conseil supérieur de
l’Instruction publique, lieu d’élaboration des programmes et de la
doctrine en la matière. Ce n’est qu’en 1960 que la religion apparaît.
La religion au
programme
La prise en compte pleine et
entière de la notion de religion est donc récente. Or, cette prise en
compte n’est pas continue et revêt un sens différent pendant les quarante
années où cette notion est au programme.
Une conception
culturelle
Le programme de 1960 (à
l’exception du bref épisode du nouveau programme de l’Etat français de
1941 à 1944), succède au programme encore en vigueur. Un record de
longévité qui a failli être dépassé par celui de 1973. A dire vrai, ce
nouveau programme est le résultat de nombreux débats qui ont divisé la
communauté des professeurs de philosophie entre 1945 et 1960, division
entre les professeurs, entre les inspecteurs et même entre universitaires,
à un moment où la philosophie universitaire est, elle-même, sous
l’influence des sciences humaines en plein développement, objet de
nombreuses mises en cause. Bref, il n’était pas simple en ces temps
« anciens « de rédiger un programme ?
La notion de
religion est explicitement sorti de tout contexte métaphysique puisqu’il
s’agit, dans la culture humaine, d’examiner les techniques, l’art, la
religion et les sciences. On le voit ce qui intéresse la réflexion
philosophique explicitement revendiquée à l’époque, c’est l’aspect social
et culturel de la religion. C’est l’époque où les anthropologues et les
sociologues s’intéressent à la question religieuse. Les philosophes n’y
échappent pas, d’autant que ce programme revêt explicitement une
orientation liée aux sciences humaines.
Une conception
morale
Il en va différemment dans le
programme de 1973 : la religion est intégrée à une réflexion générale
consacrée aux pratiques et aux fins. On y retrouve là l’examen des notions
de travail, d’échanges, de technique, d’art et de religion. La succession
apparemment identique au programme de 1960 ne doit pas nous induire en
erreur. Il s’agit bien d’autre chose, d’une approche qui s’inscrit dans
l’examen des finalités de l’action humaine. On est loin du dogmatisme des
années 1850 où il s’agissait de débusquer l’erreur ou de rattacher la
morale à la religion. Certes ? mais, on est de nouveau dans le
registre de la morale. Toutefois, la religion est un objet d’étude parmi
d’autres. On peut penser que la sécularisation et l’interrogation sur la
place de la religion dans la société n’y est peut-être pas pour rien. On
remarquera, aussi, que quelques années plus tard se nouera un débat qui
n’est pas totalement achevé, celui de la nécessité d’un enseignement du
fait religieux à l’école, afin de compléter les connaissances défaillantes
des enfants, depuis que la transmission de ces connaissances ne se fait
plus ni par la famille, ni par l’école.
Et l’on n’oubliera pas que,
parmi les questions au choix de ce même programme, il était possible
d’étudier une « ?uvre non philosophique de caractère
religieux » et de donner comme exemple l’étude de la Bible. En
quelque sorte, le programme de philosophie se montrait précurseur, capable
d’aborder une question qui avait été sujette à controverse dans les
programmes précédant et désormais neutralisée.
Hésitations
Depuis juin 2001, le nouveau
programme ne prévoit plus de traitement de la question de la religion. En
revanche, dans les questions d’approfondissement de la section L (non
obligatoires en 2002-2003 et sur lesquelles aucune question à l’écrit ou à
l’oral du baccalauréat ne peut intervenir) innovent radicalement
puisqu’elle intègre une réflexion possible sur la foi, à côté de la raison
et de la superstition. Elle intègre ainsi une réflexion sur un certain
type de religions, celle où la relation interpersonnelle à la divinité est
explicitement revendiquée. On le voit la difficulté n’est pas mince et
implique une grande capacité de distanciation tant de la part du
professeur que des élèves.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle le
projet de programme, en cours d’examen au Conseil supérieur de
l’Education, et qui pourrait entrer en vigueur à la rentrée de septembre
2003, réintègre la notion de religion. Toutefois, l’on revient à la
conception sociologisante et anthropologique des années 1960 puisqu’elle
est intégrée à la notion de culture, exactement comme c’était le cas il y
a un peu plus de quarante ans. Cela étant, l’approche métaphysique n’est
pas non plus impossible, si l’on prend en compte les repères
immanence/transcendance prévu dans ce projet.
Conclusion
La morale de l’histoire, s’il y en
a une, est que l’examen philosophique de la question de la religion n’est
pas très ancien. Il a fallu à la philosophie scolaire enseignée en France
une longue période de silence pour que la question de la religion puisse
être traitée d ’une nouvelle façon, plus culturelle et moins métaphysique,
en tout cas, sans dogmatisme aucun.