Pour une étude
philosophique des textes religieux
Mon expérience personnelle a
commencé il y a une quinzaine d’années, et je me suis aperçu lors du
dernier colloque de l’Acireph que nous étions plusieurs à faire étudier ce
texte religieux en classe de philosophie, pour des raisons similaires et
avec des résultats semblables. J’y vois une façon d’assumer notre nouvelle
tâche d’enseignants laïcs : l’appropriation philosophique de
l’héritage religieux. L’objectif de cette appropriation est de ne pas
laisser se perdre une des principales sources de notre culture, de ne pas
en laisser le monopole à l’approche confessionnelle, (qui reste
parfaitement légitime hors de l’École), et de faire fructifier la
réflexion philosophique en l’appliquant aux pensées élaborées par cette
autre forme de pensée. Étudier la Genèse en classe de philosophie signifie
de façon indissociable d’une part qu’une approche laïque reconnaît
l’importance et la respectabilité des textes religieux, et d’autre part
qu’elle s’autorise à leur appliquer une lecture exclusivement rationnelle
et donc non sacralisatrice.
Aux rares élèves qui se montrent
au départ réfractaires à cette lecture par indifférence affichée à la
religion, il est aisé de montrer que l’ignorance n’est pas une position
tenable quand il s’agit du plus important des textes fondateurs de leur
propre culture. D’autant que les philosophes, excepté les Grecs, se
réfèrent quasiment tous à ce texte. Quelques coups de sonde dans la
classe, sous forme de questions, suffisent à faire mesurer par tous
l’extraordinaire ignorance ou méconnaissance de ce texte, qui est pourtant
commun aux trois religions du Livre. Qu’est-ce que le péché
originel ? Le fruit défendu ? Que s’est-il passé entre Caïn et
Abel ? D’où vient le jour de repos hebdomadaire ? Quelle est la
place respective de l’homme et de la femme d’après la Bible ? D’où
viennent les expressions "il faut cultiver son jardin", "suis-je le
gardien de mon frère ?", "tu gagneras ton pain à la sueur de ton
front" ou "tu enfanteras dans la douleur ?" Très peu d’élèves
connaissent la réponse à ces questions autrement que par ouï-dire et de
façon déformée. Leur curiosité est très vite accrochée.
Une entreprise
de laïcisation légitime
À ceux qui ont étudié la Genèse
dans un contexte confessionnel, il faut faire admettre qu’on s’autorise à
la questionner et à l’interpréter librement, sans prendre position sur son
autorité autre qu’humaine. La question de l’existence de Dieu ne sera pas
posée, cela doit être précisé, et le texte sera considéré dans son seul
contenu. Bien que cela ne me soit jamais arrivé, je n’exclus pas que pour
certains élèves ce regard "neutre", et même "critique" sur un texte ayant
un caractère sacré soit considéré comme irrespectueux, voire offensant.
Plus grave peut-être, toujours à leurs yeux, sera la prise en compte de
tous les éclairages historiques sur l’histoire du texte et des
connaissances scientifiques, quand elles divergent de certaines
affirmations contenues dans la Genèse.
Sur ces points, ma position est
que si la prudence et le tact dans le ton et dans la forme sont de mise,
il ne peut pas y avoir de concessions sur le fond. D’un, il n’y a pas de
domaine tabou pour la raison. De deux, ce qui est établi par la
connaissance rationnelle ne peut être contesté que par elle. En matière de
connaissances positives, les textes religieux ne font pas autorité et ne
peuvent pas se soustraire au savoir ou les contredire. C’est ainsi que
l’apparition de l’espèce humaine au cours de l’évolution naturelle des
espèces n’est pas une hypothèse que l’on pourrait ravaler au rang de
simple croyance. C’est ainsi encore que l’histoire des religions les met
toutes dans une perspective historique, pluralité qui les relativise
forcément un tant soit peu.
Je considère comme une entreprise légitime
de laïcisation du mode de croyance de faire accepter par les croyants ce
que l’histoire et les sciences ont à dire sur leurs textes sacrés. Il y a
effectivement des énoncés qui sont historiquement datés, (comme la
lapidation de la femme adultère) et d’autres dont la signification
symbolique est irréductible à la lettre du texte.
Au-delà de la
lettre
En contrepartie, l’exigence qui
s’impose à nous est que la raison philosophique ou scientifique ne réduise
pas le texte religieux au registre des connaissances positives. Quand il
s’agit du sens que ce texte décide de donner à l’existence de l’homme, la
tâche de l’enseignement de la philosophie est de le faire comprendre en
profondeur, au-delà de la lettre. Il est essentiel par exemple que les
élèves aperçoivent le rapport entre l’universalisme rationnel des
philosophes et la formule de la Genèse "Dieu créa l’homme à son image. À
sa semblance il le créa."
Il est passionnant de faire apparaître la
différence entre les deux récits de la création de l’homme. Dans le
premier récit, Dieu "les créa homme et femme", tandis que dans le second,
il cherche à l’homme "une compagne qui lui soit assortie". Passionnant
aussi de s’interroger sur la signification de la punition de la
femme : "ton désir te tournera vers l’homme, et il te dominera".
Je ne vais pas énumérer ici toutes les questions philosophiques que
l’on rencontre en lisant ce texte, l’important est que les élèves
discernent la différence d’approche dans le domaine métaphysique entre un
texte religieux qui prescrit des réponses contenant un sens moral au nom
d’une autorité transcendante et la mise en question et en discussion de
ces réponses au moyen de la raison philosophique.
À travers cet exemple, nous autres
professeurs de philosophie avons à décider de notre réponse à deux
questions qui sont devenues urgentes.
La première est la disparition de
la culture religieuse, laquelle est irremplaçable, indépendamment de la
croyance.
La seconde est le retour de la question religieuse sous une
forme hostile à la laïcité, et conséquemment l’impossibilité de reléguer
l’expression de l’appartenance religieuse à la sphère privée. Il est
risqué, mais nécessaire, de faire parler de façon laïque de la croyance et
de la non croyance, en faisant reposer le respect mutuel sur la
démonstration qu’aucune croyance ne peut démontrer rationnellement sa
supériorité sur une autre. Nul n’est tenu de se définir sur ce plan, mais
nul ne devrait non plus être tenu de cacher ses convictions. C’est l’École
qui est laïque, indifférente en matière de croyance, pas les élèves. Par
contre, l’École doit leur apprendre à penser leurs croyances de façon
éclairée et à se comporter avec les autres avec respect, sans arrogance ni
ostentation.
La position du
prof
Et le professeur de
philosophie ? Doit-il confesser devant ses élèves son rapport à la
croyance ? J’avais prévu de laisser cette question sans réponse. La
rédaction me presse de m’exposer davantage. Il me paraît clair qu’il n’y a
pas une seule bonne réponse à cette question. Il me semble également que
le professeur ne peut pas faire moins que ce qu’il suscite chez ses
élèves : si certains de ceux-ci sont amenés à parler de leur rapport
personnel à la religion, il ne serait pas fair play que le prof n’en fasse
pas autant. Mais rappelons-nous qu’il s’agit de sujets troublants. Je ne
suis pas réticent très longtemps à répondre aux questions éventuelles de
mes élèves sur ce sujet. Voici comment je m’exprime : "Je suis comme
la plupart d’entre vous, en ce sens que je suis sur les mêmes positions
que mes parents. Mes parents à moi étaient totalement étrangers à toute
religion, et je suis donc moi-même athée par tradition familiale. Dans mon
cas, la philosophie n’est pas à l’origine de ma position en matière
religieuse, c’est pourquoi je suis à l’aise pour vous répondre sans
craindre que cela risque de vous influencer." Pour ne pas passer pour un
hypocrite, je me vois bien obligé d’ajouter que je suis juif et que cette
appartenance n’est pas une option religieuse. Cette exposition personnelle
du professeur est délicate, et elle suppose que toute parole d’élève
personnelle sera reçue avec le plus grand respect et comme une preuve de
confiance envers les autres. Mais je n’ai rien à redire à ceux qui jugent
que le principal est le droit à l’indifférence et qu’il est dangereux de
laisser parler les différences quelles qu’elles soient. Je comprends
parfaitement que des collègues n’aient pas du tout envie de d’exposer, ou
ne veuillent pas interpeller les élèves en tant que relevant ou pas d’une
certaine croyance.
Et pourtant, je ne vois rien de
plus laïcisant que de faire apparaître aux yeux des uns et des autres les
options individuelles dans leur diversité et leur égale dignité. Il
m’arrive de donner la question suivante en tant que sujet de réflexion
écrite : "Est-il souhaitable que chaque personne examine
rationnellement au moins une fois dans sa vie sa position vis à vis de la
religion ?" Ce sujet n’a jamais suscité beaucoup d’écho. La
principale raisons que j’ai cru trouver à ce manque d’intérêt est la
suivante : beaucoup d’élèves admettent sans gêne qu’ils croient par
tradition, qu’ils seraient d’une autre croyance s’ils venaient d’un autre
milieu y d’une autre tradition. Ils ne jugent pas leurs croyances plus
vraies qu’une autre. À quoi bon alors soumettre une tradition culturelle
reconnue et vécue comme telle à un examen critique ?
Cela étant admis, j’ai appris bien
des choses passionnantes en classe, par exemple quand des élèves dont les
parents sont de religions différentes racontent ce que cela donne pour
eux, ou que d’autres exposent en toute ingénuité des syncrétismes qui
frisent l’hérésie mais qu’ils croient orthodoxes.
Le choix que j’ai
fait est délicat, risqué, je le reconnais quoiqu’il ne m’ait jamais attiré
de problèmes. Mais il permet d’accéder à la réflexion commune sur la
pensée intime des élèves, et c’est bien cette pensée qu’il s’agit pour
nous de laïciser au moyen de l’approche philosophique. Car il ne s’agit
pas d’ajouter aux pensées et aux convictions des élèves, dont ils restent
libres, des connaissances d’histoire de la philosophie qui ne
modifieraient en rien leur façon de penser en général. L’approche
philosophique qui est utile à la formation de tous les esprits ne consiste
pas à remplacer les convictions personnelles par des idées justes, elle
doit aider à penser convictions et croyances sur une base
rationnelle.