DOSSIER : ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ET RELIGION

 

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Un exemple d’approche et d’appropriation philosophiques d’un texte religieux : l’étude de la Genèse 1 à 4.

par André Sénik

Pour une étude philosophique des textes religieux

Mon expérience personnelle a commencé il y a une quinzaine d’années, et je me suis aperçu lors du dernier colloque de l’Acireph que nous étions plusieurs à faire étudier ce texte religieux en classe de philosophie, pour des raisons similaires et avec des résultats semblables. J’y vois une façon d’assumer notre nouvelle tâche d’enseignants laïcs : l’appropriation philosophique de l’héritage religieux. L’objectif de cette appropriation est de ne pas laisser se perdre une des principales sources de notre culture, de ne pas en laisser le monopole à l’approche confessionnelle, (qui reste parfaitement légitime hors de l’École), et de faire fructifier la réflexion philosophique en l’appliquant aux pensées élaborées par cette autre forme de pensée. Étudier la Genèse en classe de philosophie signifie de façon indissociable d’une part qu’une approche laïque reconnaît l’importance et la respectabilité des textes religieux, et d’autre part qu’elle s’autorise à leur appliquer une lecture exclusivement rationnelle et donc non sacralisatrice.

Aux rares élèves qui se montrent au départ réfractaires à cette lecture par indifférence affichée à la religion, il est aisé de montrer que l’ignorance n’est pas une position tenable quand il s’agit du plus important des textes fondateurs de leur propre culture. D’autant que les philosophes, excepté les Grecs, se réfèrent quasiment tous à ce texte. Quelques coups de sonde dans la classe, sous forme de questions, suffisent à faire mesurer par tous l’extraordinaire ignorance ou méconnaissance de ce texte, qui est pourtant commun aux trois religions du Livre. Qu’est-ce que le péché originel ? Le fruit défendu ? Que s’est-il passé entre Caïn et Abel ? D’où vient le jour de repos hebdomadaire ? Quelle est la place respective de l’homme et de la femme d’après la Bible ? D’où viennent les expressions "il faut cultiver son jardin", "suis-je le gardien de mon frère ?", "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" ou "tu enfanteras dans la douleur ?" Très peu d’élèves connaissent la réponse à ces questions autrement que par ouï-dire et de façon déformée. Leur curiosité est très vite accrochée.

Une entreprise de laïcisation légitime

À ceux qui ont étudié la Genèse dans un contexte confessionnel, il faut faire admettre qu’on s’autorise à la questionner et à l’interpréter librement, sans prendre position sur son autorité autre qu’humaine. La question de l’existence de Dieu ne sera pas posée, cela doit être précisé, et le texte sera considéré dans son seul contenu. Bien que cela ne me soit jamais arrivé, je n’exclus pas que pour certains élèves ce regard "neutre", et même "critique" sur un texte ayant un caractère sacré soit considéré comme irrespectueux, voire offensant. Plus grave peut-être, toujours à leurs yeux, sera la prise en compte de tous les éclairages historiques sur l’histoire du texte et des connaissances scientifiques, quand elles divergent de certaines affirmations contenues dans la Genèse.
Sur ces points, ma position est que si la prudence et le tact dans le ton et dans la forme sont de mise, il ne peut pas y avoir de concessions sur le fond. D’un, il n’y a pas de domaine tabou pour la raison. De deux, ce qui est établi par la connaissance rationnelle ne peut être contesté que par elle. En matière de connaissances positives, les textes religieux ne font pas autorité et ne peuvent pas se soustraire au savoir ou les contredire. C’est ainsi que l’apparition de l’espèce humaine au cours de l’évolution naturelle des espèces n’est pas une hypothèse que l’on pourrait ravaler au rang de simple croyance. C’est ainsi encore que l’histoire des religions les met toutes dans une perspective historique, pluralité qui les relativise forcément un tant soit peu.
Je considère comme une entreprise légitime de laïcisation du mode de croyance de faire accepter par les croyants ce que l’histoire et les sciences ont à dire sur leurs textes sacrés. Il y a effectivement des énoncés qui sont historiquement datés, (comme la lapidation de la femme adultère) et d’autres dont la signification symbolique est irréductible à la lettre du texte.

Au-delà de la lettre

En contrepartie, l’exigence qui s’impose à nous est que la raison philosophique ou scientifique ne réduise pas le texte religieux au registre des connaissances positives. Quand il s’agit du sens que ce texte décide de donner à l’existence de l’homme, la tâche de l’enseignement de la philosophie est de le faire comprendre en profondeur, au-delà de la lettre. Il est essentiel par exemple que les élèves aperçoivent le rapport entre l’universalisme rationnel des philosophes et la formule de la Genèse "Dieu créa l’homme à son image. À sa semblance il le créa."
Il est passionnant de faire apparaître la différence entre les deux récits de la création de l’homme. Dans le premier récit, Dieu "les créa homme et femme", tandis que dans le second, il cherche à l’homme "une compagne qui lui soit assortie". Passionnant aussi de s’interroger sur la signification de la punition de la femme : "ton désir te tournera vers l’homme, et il te dominera".
Je ne vais pas énumérer ici toutes les questions philosophiques que l’on rencontre en lisant ce texte, l’important est que les élèves discernent la différence d’approche dans le domaine métaphysique entre un texte religieux qui prescrit des réponses contenant un sens moral au nom d’une autorité transcendante et la mise en question et en discussion de ces réponses au moyen de la raison philosophique.

À travers cet exemple, nous autres professeurs de philosophie avons à décider de notre réponse à deux questions qui sont devenues urgentes.
La première est la disparition de la culture religieuse, laquelle est irremplaçable, indépendamment de la croyance.
La seconde est le retour de la question religieuse sous une forme hostile à la laïcité, et conséquemment l’impossibilité de reléguer l’expression de l’appartenance religieuse à la sphère privée. Il est risqué, mais nécessaire, de faire parler de façon laïque de la croyance et de la non croyance, en faisant reposer le respect mutuel sur la démonstration qu’aucune croyance ne peut démontrer rationnellement sa supériorité sur une autre. Nul n’est tenu de se définir sur ce plan, mais nul ne devrait non plus être tenu de cacher ses convictions. C’est l’École qui est laïque, indifférente en matière de croyance, pas les élèves. Par contre, l’École doit leur apprendre à penser leurs croyances de façon éclairée et à se comporter avec les autres avec respect, sans arrogance ni ostentation.

La position du prof

Et le professeur de philosophie ? Doit-il confesser devant ses élèves son rapport à la croyance ? J’avais prévu de laisser cette question sans réponse. La rédaction me presse de m’exposer davantage. Il me paraît clair qu’il n’y a pas une seule bonne réponse à cette question. Il me semble également que le professeur ne peut pas faire moins que ce qu’il suscite chez ses élèves : si certains de ceux-ci sont amenés à parler de leur rapport personnel à la religion, il ne serait pas fair play que le prof n’en fasse pas autant. Mais rappelons-nous qu’il s’agit de sujets troublants. Je ne suis pas réticent très longtemps à répondre aux questions éventuelles de mes élèves sur ce sujet. Voici comment je m’exprime : "Je suis comme la plupart d’entre vous, en ce sens que je suis sur les mêmes positions que mes parents. Mes parents à moi étaient totalement étrangers à toute religion, et je suis donc moi-même athée par tradition familiale. Dans mon cas, la philosophie n’est pas à l’origine de ma position en matière religieuse, c’est pourquoi je suis à l’aise pour vous répondre sans craindre que cela risque de vous influencer." Pour ne pas passer pour un hypocrite, je me vois bien obligé d’ajouter que je suis juif et que cette appartenance n’est pas une option religieuse. Cette exposition personnelle du professeur est délicate, et elle suppose que toute parole d’élève personnelle sera reçue avec le plus grand respect et comme une preuve de confiance envers les autres. Mais je n’ai rien à redire à ceux qui jugent que le principal est le droit à l’indifférence et qu’il est dangereux de laisser parler les différences quelles qu’elles soient. Je comprends parfaitement que des collègues n’aient pas du tout envie de d’exposer, ou ne veuillent pas interpeller les élèves en tant que relevant ou pas d’une certaine croyance.

Et pourtant, je ne vois rien de plus laïcisant que de faire apparaître aux yeux des uns et des autres les options individuelles dans leur diversité et leur égale dignité. Il m’arrive de donner la question suivante en tant que sujet de réflexion écrite : "Est-il souhaitable que chaque personne examine rationnellement au moins une fois dans sa vie sa position vis à vis de la religion ?" Ce sujet n’a jamais suscité beaucoup d’écho. La principale raisons que j’ai cru trouver à ce manque d’intérêt est la suivante : beaucoup d’élèves admettent sans gêne qu’ils croient par tradition, qu’ils seraient d’une autre croyance s’ils venaient d’un autre milieu y d’une autre tradition. Ils ne jugent pas leurs croyances plus vraies qu’une autre. À quoi bon alors soumettre une tradition culturelle reconnue et vécue comme telle à un examen critique ?

Cela étant admis, j’ai appris bien des choses passionnantes en classe, par exemple quand des élèves dont les parents sont de religions différentes racontent ce que cela donne pour eux, ou que d’autres exposent en toute ingénuité des syncrétismes qui frisent l’hérésie mais qu’ils croient orthodoxes.
Le choix que j’ai fait est délicat, risqué, je le reconnais quoiqu’il ne m’ait jamais attiré de problèmes. Mais il permet d’accéder à la réflexion commune sur la pensée intime des élèves, et c’est bien cette pensée qu’il s’agit pour nous de laïciser au moyen de l’approche philosophique. Car il ne s’agit pas d’ajouter aux pensées et aux convictions des élèves, dont ils restent libres, des connaissances d’histoire de la philosophie qui ne modifieraient en rien leur façon de penser en général. L’approche philosophique qui est utile à la formation de tous les esprits ne consiste pas à remplacer les convictions personnelles par des idées justes, elle doit aider à penser convictions et croyances sur une base rationnelle.