Une grande
dispersion
La remarque qu’inspire d’emblée
cette liste est que la notion de religion a produit des
sujets abordant des problèmes très divers. Une tentative de classement
comme celle présentée ici montre bien qu’il est peu de notions importantes qui
n’ont pas été associées à celle de religion, à l’exception toutefois de la
notion de politique, qui, contrairement à ce qu’on aurait peut-être pu
attendre, n’est présente que de façon indirecte dans les quelques sujets
rangés ici sous le titre « Religion et société ». Hormis cette
curieuse et notable exception, on trouvera peu de problèmes philosophiques
où peut raisonnablement entrer la religion qui n’ont pas été soumis à la
réflexion des candidats au bac : la logique de la mise
en relation systématique des notions les unes avec les autres pour la
conception des sujets a ici bien fonctionné - constat que l’on pourrait
d’ailleurs faire pour quasiment toutes les notions. Les élèves ont ainsi
été interrogés sur la religion en elle-même (A quoi
reconnaît-on une attitude religieuse ?) et sur les relations
qu’elle entretient avec l’anthropologie, la raison, l’art, la science, la
philosophie, la morale, la société. Cette liste révèle nettement la très
grande diffraction des problèmes philosophiques donnés
au bac à partir d’une notion, et permet de voir qu’au lieu d’être ce
qu’une notion passe couramment pour être - un pôle d’unité rassurant pour
les élèves, un point de repère, un élément du programme qu’ils peuvent
travailler -, la notion n’est en réalité qu’un prisme destiné à
générer tout le spectre des questions possibles à partir d’un mot, à
produire le plus grand nombre possible de sujets d’examens divers et sans
rapports les uns avec les autres. A quoi l’on pourrait d’ailleurs ajouter
que, dans les sujets où ils apparaissent, les termes religion ou religieux peuvent être
employés dans des sens très différents, tantôt littéralement, tantôt au
sens figuré ou métaphoriquement, ce qui ne saurait évidemment contribuer
qu’à désorienter les élèves, voire les égarer (par exemple : Y a-t-il nécessairement du religieux dans l’art ?).
Des sujets
infaisables
La deuxième observation qui vient
à l’esprit est que les sujets semblent souvent avoir été conçus et
formulés sans une réflexion suffisante sur la façon dont les élèves vont
pouvoir les comprendre et les traiter. Tout semble se passer comme si
nombre de sujets étaient destinés à faire plaisir à ceux qui n’ont pas à
les traiter (et à leur inspirer la fameuse formule « c’est un beau sujet ! »), plutôt qu’à permettre à ceux qui
ont à passer l’examen de mettre en oeuvre la culture acquise pendant leur
seule année de philosophie. Des sujets comme : La
superstition est-elle l’affaire des sots ? Les religions
peuvent-elles être objet de science ? Y a-t-il de l’infini dans
l’homme ? En quoi le sentiment esthétique se
distingue-t-il du sentiment religieux ? permettent-ils réellement
aux élèves que nous avons dans nos classes de produire une réflexion
philosophique dans une dissertation d’examen ? Que peut bien faire un
élève de terminale de la question : Une religion sans
croyance est-elle possible ? Les candidats au bac ne sont-ils
pas, face à de tels sujets, nécessairement condamnés à ne pas pouvoir
comprendre ce qu’on leur demande exactement ni sur quoi on les invite à
réfléchir précisément ? N’en sont-ils pas réduits, par conséquent, à
« mimer » la réflexion philosophique, en emballant dans la
rhétorique dissertative qu’ils ont plus ou moins réussi à maîtriser les
idées sur la religion qui leur passent par la tête, idées soit trop
personnelles et singulières, soit trop communes et triviales, soit tirées
telle quelles d’un cours bachoté, mais presque jamais pertinentes et
informées ? On l’aura évidemment compris, il ne s’agit pas ici de
discuter l’intérêt intrinsèque éventuel de tel ou tel de ces sujets, mais
plutôt de mettre en doute leur pertinence pédagogique. Un élève ayant reçu
un cours de philosophie quelconque sur la religion aurait toutes les
chances de ne pas pouvoir seulement comprendre une bonne partie de ces
sujets, sans parler de ses chances de pouvoir les traiter autrement
qu’avec des propos creux, superficiels et généraux. S’y prendrait-on
autrement si l’on voulait faire produire aux élèves de mauvaises
dissertations de culture générale en lieu et place d’une vraie réflexion
philosophique ?
Une
dominante : religion / rationalité
Il faut souligner cependant, à la
décharge des collègues concepteurs de sujets, qu’en dehors de l’expérience
et du bon sens de chacun, rien n’indique sur quoi il est raisonnable
d’interroger les élèves, même si l’on peut légitimement se dire que le bon
sens n’a apparemment pas toujours guidé le choix des sujets infligés aux
candidats au bac. Cela dit, malgré la multiplicité des problèmes soumis
aux élèves et malgré le manque de repères objectifs dont peuvent disposer
les concepteurs de sujets, on peut voir dans cette liste une assez nette
préférence pour des sujets portant sur la mise en relation de la religion,
la croyance ou la foi, et la raison. Manifestement, c’est encore la
confrontation de la foi et de la raison qui, dans notre société laïque,
est considérée comme la question centrale sur laquelle il nous paraît
important de faire réfléchir les jeunes adultes. On laissera de côté ici
la recherche des causes et des raisons pour se borner à constater le
fait : c’est la vieille et toujours actuelle question de saint
Thomas, de Pascal, de Leibniz et de Kant qui reste la question cruciale à
soumettre aux élèves - ou peut-être faudrait-il dire : la question à
laquelle soumettre les élèves. Est-il rationnel de croire et est-il
raisonnable de ne pas croire ? Telle est la double question autour de
laquelle tournent un bon nombre de sujets.
La religion
dans les programmes Renaut et Fichant
Justement, on se souvient
peut-être que l’une des questions d’approfondissement
tant décriées du programme Renaut est précisément intitulée
« Religion et rationalité » et comprend notamment l’item Humanisme et Lumières : raison, foi et superstition.
Il est clair qu’au vu des sujets donnés au bac depuis vingt ans, inscrire
cette question au programme ne faisait qu’entériner le choix implicitement
fait par la profession depuis des années, choix parfaitement défendable au
demeurant, aussi bien d’un point de vue philosophique que pédagogique.
Est-il dès lors possible d’accuser sans hypocrisie une telle question
d’être « idéologique » (entendez : posée dans le but
d’obtenir un certain type de réponses conformes aux intérêts de la classe
dominante), comme on l’a abondamment fait [1], alors que la majorité des sujets de bac portent en
fait précisément sur elle depuis des lustres ? Même si l’on admettait
le caractère « idéologique » du choix de cette question, on
devrait convenir qu’il y a quelque chose de bien plus pernicieux à
l’imposer par le biais des sujets de bac plutôt que de
la poser clairement et publiquement dans un programme.
Mais si le
programme Renaut colle bel et bien à la réalité des attentes implicites de
la profession, qu’en est-il du programme qui entrera très prochainement en
application ? La religion fait son retour comme notion isolée dans le
programme Fichant : elle apparaît dans le « champ » de la
Culture et non dans celui de la Raison. Nous sommes donc invités à aborder
cette notion sous l’angle double de la nature du phénomène religieux et du
problème anthropologique de son articulation avec ce qui fait de l’homme
un être distinct de la nature (l’art, le langage, l’histoire). Est-ce à
dire que l’interrogation sur religion et rationalité serait devenue
caduque ? Certes non ! Toute notion étant en réalité, dans ce
programme (comme indiqué dans son mode d’emploi), susceptible de voyager
« à travers champs », la totalité des divers sujets reste
possible. On respire !
Qu’attend-on
des élèves ?
Comme on le voit, regarder les
sujets de bac est intéressant à plusieurs titres. Cela permet notamment de
donner quelques éléments de réponse à la difficile question de savoir ce
qui est attendu des élèves de terminale à l’issue de leur année de
philosophie. Bon nombre de profs de philo commencent d’ailleurs leur
carrière en cherchant dans les annales sur quoi ils doivent faire cours -
et l’on notera là au passage une limite bien connue, mais rarement
relevée, au principe du professeur « auteur de son cours ». Sur
la religion, donc, qu’attend-on, de facto, des
élèves ? (Remarquons qu’on doit se poser cette question faute de
réussir encore à s’en poser une autre, probablement meilleure, qui
serait : Que doit-on attendre des élèves sur ce
sujet ?) Si une réponse à cette question est possible, c’est avant
tout, celle-ci : comme on l’a vu, on attend d’eux qu’ils soient
capables de conduire une réflexion confrontant la croyance (ou l’attitude)
religieuse à la raison. En elle-même, cette attente semble tout à fait
respectable, mais au moins deux problèmes se posent :
1°) pour
être correctement satisfaite, une telle attente exige des élèves une
culture philosophique bien précise, différente de celle nécessaire pour
traiter, par exemple, du rapport entre l’art et la religion, et qui n’est,
dans l’état actuel des choses, pas obligatoirement fournie à
tous ;
2°) les élèves n’ont qu’une garantie statistique d’être
interrogés sur ce problème, et il peut très bien leur arriver d’être
interrogés sur un problème très différent, sur lequel il n’auront aucune
chance de dire quoi que ce soit d’un peu profond et intéressant, n’ayant
pas pu se préparer à l’affronter ni même à le comprendre
correctement.
Faute de régler ces deux difficultés, il est peu probable
que nous réussissions à avoir un jour au bac des copies comprenant une
réflexion pertinente et substantielle sur la religion et la
rationalité.
Finalement, à lire cette impressionnante liste de
questions hétéroclites, on est frappé par l’évidente absurdité d’une
formation philosophique élémentaire et générale évaluée à l’examen par des
questions pointues, souvent forcément énigmatiques pour qui n’a pas déjà
un solide bagage de philosophie. Comment peut-on avoir quelque chose à
dire, par exemple, sur : Une religion sans dogme
est-elle possible ? Toute religion implique-t-elle une
révélation ? ou, d’ailleurs, sur à peu près n’importe laquelle
des questions de cette liste, sans les connaissances - historiques,
religieuses, philosophiques - appropriées ? Attendre des élèves
qu’ils produisent 5 ou 6 pages de réflexions sur un tel sujet, tout en
sachant qu’aucun d’entre eux ne peut maîtriser la culture nécessaire pour
le comprendre et le traiter, n’est-ce pas attendre d’eux sans le dire, et
même en disant le contraire, qu’ils fassent preuve d’une rhétorique vide,
d’une mise en forme habile de leur ignorance et de leurs préjugés,
bref : qu’ils fassent preuve d’une habileté de sophistes à la place
d’une vraie capacité de réflexion philosophique ? En somme, nous
semblons faire comme si nous estimions que le cours de philosophie
dispensé en terminale permettait de comprendre n’importe quel problème
philosophique, d’avoir quelque chose d’intéressant et pertinent à penser
sur tout, pourvu que la notion concernée par le sujet ait été, d’une façon
ou d’une autre, « rencontrée » durant l’année. Il n’est pas tout
à fait illégitime de penser que cette illusion grandiose, sans cesse
déçue, ne fait aucun bien à l’enseignement de la
philosophie.