DOSSIER : ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ET RELIGION

 

      retour accueil

Comment désorienter (les élèves) dans la pensée ?
Remarques sur la quarantaine de sujets de dissertation donnés au bac, toutes séries confondues, depuis vingt ans

par Renaud Dogat

Une grande dispersion

La remarque qu’inspire d’emblée cette liste est que la notion de religion a produit des sujets abordant des problèmes très divers. Une tentative de classement comme celle présentée ici montre bien qu’il est peu de notions importantes qui n’ont pas été associées à celle de religion, à l’exception toutefois de la notion de politique, qui, contrairement à ce qu’on aurait peut-être pu attendre, n’est présente que de façon indirecte dans les quelques sujets rangés ici sous le titre « Religion et société ». Hormis cette curieuse et notable exception, on trouvera peu de problèmes philosophiques où peut raisonnablement entrer la religion qui n’ont pas été soumis à la réflexion des candidats au bac : la logique de la mise en relation systématique des notions les unes avec les autres pour la conception des sujets a ici bien fonctionné - constat que l’on pourrait d’ailleurs faire pour quasiment toutes les notions. Les élèves ont ainsi été interrogés sur la religion en elle-même (A quoi reconnaît-on une attitude religieuse ?) et sur les relations qu’elle entretient avec l’anthropologie, la raison, l’art, la science, la philosophie, la morale, la société. Cette liste révèle nettement la très grande diffraction des problèmes philosophiques donnés au bac à partir d’une notion, et permet de voir qu’au lieu d’être ce qu’une notion passe couramment pour être - un pôle d’unité rassurant pour les élèves, un point de repère, un élément du programme qu’ils peuvent travailler -, la notion n’est en réalité qu’un prisme destiné à générer tout le spectre des questions possibles à partir d’un mot, à produire le plus grand nombre possible de sujets d’examens divers et sans rapports les uns avec les autres. A quoi l’on pourrait d’ailleurs ajouter que, dans les sujets où ils apparaissent, les termes religion ou religieux peuvent être employés dans des sens très différents, tantôt littéralement, tantôt au sens figuré ou métaphoriquement, ce qui ne saurait évidemment contribuer qu’à désorienter les élèves, voire les égarer (par exemple : Y a-t-il nécessairement du religieux dans l’art ?).

Des sujets infaisables

La deuxième observation qui vient à l’esprit est que les sujets semblent souvent avoir été conçus et formulés sans une réflexion suffisante sur la façon dont les élèves vont pouvoir les comprendre et les traiter. Tout semble se passer comme si nombre de sujets étaient destinés à faire plaisir à ceux qui n’ont pas à les traiter (et à leur inspirer la fameuse formule « c’est un beau sujet ! »), plutôt qu’à permettre à ceux qui ont à passer l’examen de mettre en oeuvre la culture acquise pendant leur seule année de philosophie. Des sujets comme : La superstition est-elle l’affaire des sots ? Les religions peuvent-elles être objet de science ? Y a-t-il de l’infini dans l’homme ? En quoi le sentiment esthétique se distingue-t-il du sentiment religieux ? permettent-ils réellement aux élèves que nous avons dans nos classes de produire une réflexion philosophique dans une dissertation d’examen ? Que peut bien faire un élève de terminale de la question : Une religion sans croyance est-elle possible ? Les candidats au bac ne sont-ils pas, face à de tels sujets, nécessairement condamnés à ne pas pouvoir comprendre ce qu’on leur demande exactement ni sur quoi on les invite à réfléchir précisément ? N’en sont-ils pas réduits, par conséquent, à « mimer » la réflexion philosophique, en emballant dans la rhétorique dissertative qu’ils ont plus ou moins réussi à maîtriser les idées sur la religion qui leur passent par la tête, idées soit trop personnelles et singulières, soit trop communes et triviales, soit tirées telle quelles d’un cours bachoté, mais presque jamais pertinentes et informées ? On l’aura évidemment compris, il ne s’agit pas ici de discuter l’intérêt intrinsèque éventuel de tel ou tel de ces sujets, mais plutôt de mettre en doute leur pertinence pédagogique. Un élève ayant reçu un cours de philosophie quelconque sur la religion aurait toutes les chances de ne pas pouvoir seulement comprendre une bonne partie de ces sujets, sans parler de ses chances de pouvoir les traiter autrement qu’avec des propos creux, superficiels et généraux. S’y prendrait-on autrement si l’on voulait faire produire aux élèves de mauvaises dissertations de culture générale en lieu et place d’une vraie réflexion philosophique ?

Une dominante : religion / rationalité

Il faut souligner cependant, à la décharge des collègues concepteurs de sujets, qu’en dehors de l’expérience et du bon sens de chacun, rien n’indique sur quoi il est raisonnable d’interroger les élèves, même si l’on peut légitimement se dire que le bon sens n’a apparemment pas toujours guidé le choix des sujets infligés aux candidats au bac. Cela dit, malgré la multiplicité des problèmes soumis aux élèves et malgré le manque de repères objectifs dont peuvent disposer les concepteurs de sujets, on peut voir dans cette liste une assez nette préférence pour des sujets portant sur la mise en relation de la religion, la croyance ou la foi, et la raison. Manifestement, c’est encore la confrontation de la foi et de la raison qui, dans notre société laïque, est considérée comme la question centrale sur laquelle il nous paraît important de faire réfléchir les jeunes adultes. On laissera de côté ici la recherche des causes et des raisons pour se borner à constater le fait : c’est la vieille et toujours actuelle question de saint Thomas, de Pascal, de Leibniz et de Kant qui reste la question cruciale à soumettre aux élèves - ou peut-être faudrait-il dire : la question à laquelle soumettre les élèves. Est-il rationnel de croire et est-il raisonnable de ne pas croire ? Telle est la double question autour de laquelle tournent un bon nombre de sujets.

La religion dans les programmes Renaut et Fichant

Justement, on se souvient peut-être que l’une des questions d’approfondissement tant décriées du programme Renaut est précisément intitulée « Religion et rationalité » et comprend notamment l’item Humanisme et Lumières : raison, foi et superstition. Il est clair qu’au vu des sujets donnés au bac depuis vingt ans, inscrire cette question au programme ne faisait qu’entériner le choix implicitement fait par la profession depuis des années, choix parfaitement défendable au demeurant, aussi bien d’un point de vue philosophique que pédagogique. Est-il dès lors possible d’accuser sans hypocrisie une telle question d’être « idéologique » (entendez : posée dans le but d’obtenir un certain type de réponses conformes aux intérêts de la classe dominante), comme on l’a abondamment fait [1], alors que la majorité des sujets de bac portent en fait précisément sur elle depuis des lustres ? Même si l’on admettait le caractère « idéologique » du choix de cette question, on devrait convenir qu’il y a quelque chose de bien plus pernicieux à l’imposer par le biais des sujets de bac plutôt que de la poser clairement et publiquement dans un programme.
Mais si le programme Renaut colle bel et bien à la réalité des attentes implicites de la profession, qu’en est-il du programme qui entrera très prochainement en application ? La religion fait son retour comme notion isolée dans le programme Fichant : elle apparaît dans le « champ » de la Culture et non dans celui de la Raison. Nous sommes donc invités à aborder cette notion sous l’angle double de la nature du phénomène religieux et du problème anthropologique de son articulation avec ce qui fait de l’homme un être distinct de la nature (l’art, le langage, l’histoire). Est-ce à dire que l’interrogation sur religion et rationalité serait devenue caduque ? Certes non ! Toute notion étant en réalité, dans ce programme (comme indiqué dans son mode d’emploi), susceptible de voyager « à travers champs », la totalité des divers sujets reste possible. On respire !

Qu’attend-on des élèves ?

Comme on le voit, regarder les sujets de bac est intéressant à plusieurs titres. Cela permet notamment de donner quelques éléments de réponse à la difficile question de savoir ce qui est attendu des élèves de terminale à l’issue de leur année de philosophie. Bon nombre de profs de philo commencent d’ailleurs leur carrière en cherchant dans les annales sur quoi ils doivent faire cours - et l’on notera là au passage une limite bien connue, mais rarement relevée, au principe du professeur « auteur de son cours ». Sur la religion, donc, qu’attend-on, de facto, des élèves ? (Remarquons qu’on doit se poser cette question faute de réussir encore à s’en poser une autre, probablement meilleure, qui serait : Que doit-on attendre des élèves sur ce sujet ?) Si une réponse à cette question est possible, c’est avant tout, celle-ci : comme on l’a vu, on attend d’eux qu’ils soient capables de conduire une réflexion confrontant la croyance (ou l’attitude) religieuse à la raison. En elle-même, cette attente semble tout à fait respectable, mais au moins deux problèmes se posent :
1°) pour être correctement satisfaite, une telle attente exige des élèves une culture philosophique bien précise, différente de celle nécessaire pour traiter, par exemple, du rapport entre l’art et la religion, et qui n’est, dans l’état actuel des choses, pas obligatoirement fournie à tous ;
2°) les élèves n’ont qu’une garantie statistique d’être interrogés sur ce problème, et il peut très bien leur arriver d’être interrogés sur un problème très différent, sur lequel il n’auront aucune chance de dire quoi que ce soit d’un peu profond et intéressant, n’ayant pas pu se préparer à l’affronter ni même à le comprendre correctement.
Faute de régler ces deux difficultés, il est peu probable que nous réussissions à avoir un jour au bac des copies comprenant une réflexion pertinente et substantielle sur la religion et la rationalité.
Finalement, à lire cette impressionnante liste de questions hétéroclites, on est frappé par l’évidente absurdité d’une formation philosophique élémentaire et générale évaluée à l’examen par des questions pointues, souvent forcément énigmatiques pour qui n’a pas déjà un solide bagage de philosophie. Comment peut-on avoir quelque chose à dire, par exemple, sur : Une religion sans dogme est-elle possible ? Toute religion implique-t-elle une révélation ? ou, d’ailleurs, sur à peu près n’importe laquelle des questions de cette liste, sans les connaissances - historiques, religieuses, philosophiques - appropriées ? Attendre des élèves qu’ils produisent 5 ou 6 pages de réflexions sur un tel sujet, tout en sachant qu’aucun d’entre eux ne peut maîtriser la culture nécessaire pour le comprendre et le traiter, n’est-ce pas attendre d’eux sans le dire, et même en disant le contraire, qu’ils fassent preuve d’une rhétorique vide, d’une mise en forme habile de leur ignorance et de leurs préjugés, bref : qu’ils fassent preuve d’une habileté de sophistes à la place d’une vraie capacité de réflexion philosophique ? En somme, nous semblons faire comme si nous estimions que le cours de philosophie dispensé en terminale permettait de comprendre n’importe quel problème philosophique, d’avoir quelque chose d’intéressant et pertinent à penser sur tout, pourvu que la notion concernée par le sujet ait été, d’une façon ou d’une autre, « rencontrée » durant l’année. Il n’est pas tout à fait illégitime de penser que cette illusion grandiose, sans cesse déçue, ne fait aucun bien à l’enseignement de la philosophie.

[1] au point que ce caractère « idéologique » a probablement été le motif principal de la suspension / suppression des questions d’approfondissement par Jack Lang à la rentrée 2001.