Après Comment
l’esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation de Joëlle Proust
(1997) et Le silence des bêtes d’Elisabeth de Fontenay
(2000), Les origines animales de la culture de Dominique
Lestel témoigne à son tour de l’actuelle vitalité de la réflexion sur
l’animalité. Les conceptions classiques de l’animal sont en effet en cours
de réévaluation et la question se pose de savoir ce qui rend une telle
réévaluation nécessaire. Pourquoi devrions-nous revoir notre idée de
l’animal et de l’animalité ?
A cette question, l’auteur répond en
donnant une consistance indissocablement scientifique et philosophique à
des thèses qu’il nous arrive bien souvent d’entendre énoncer en classe par
des élèves certes peu informés d’éthologie mais à très juste titre
insatisfaits de la vulgate aussi répandue que peu discutée selon laquelle
l’animal, au contraire de l’homme, ne penserait pas, ne jouirait pas de
liberté, communiquerait sans rien exprimer, ne connaîtrait aucune
rationalité, se définirait par son maintien à l’état de nature quand
l’homme seul serait défini par son accession à la culture, quiconque
pensant le contraire se révélant pratiquer un anthropomorphisme dangereux.
S’il s’agit de rompre avec ce dogmatisme péremptoire, il s’agit aussi
d’alimenter de raisons sa critique et l’insatisfaction qu’il nous cause.
La nécessité
de penser une subjectivité animale
Tout au long d’une enquête
minutieuse, D. Lestel soutient donc que les résultats conjoints de
l’éthologie contemporaine et des sciences cognitives nous contraignent à
ne plus nous contenter des approches simplement mécanistes ou
béhaviouristes de l’animal. Si ces deux approches ont encore
majoritairement cours en éthologie classique et ont trouvé leur utilité en
impulsant les études de terrain méthodiques sans lesquelles aucune
éthologie n’existerait aujourd’hui, elles présentent pourtant
l’inconvénient de se révéler réductrices du concept d’animalité mais aussi
du concept d’humanité qui lui est corrélé.
Or, c’est précisément la
problématique corrélation de l’humain et de l’animal qu’il convient de
préserver de toute réduction idéologique pour pouvoir l’étudier comme
telle, dans sa complexité, sans plus exhausser normativement ou
dogmatiquement l’humain au détriment de l’animal que l’inverse, cela pour
parvenir à penser et comprendre la solidarité et l’ évolution relative de
l’un à l’autre dans l’unité naturelle du vivant.
Débarrasser
l’éthologie des approches réductrices nécessite de supposer que l’humain
n’est pas un être vivant spécial mais un être vivant particulier. Après
quoi on peut s’efforcer de comprendre l’émergence des particularités en
usage au sein du vivant.
Pour expliquer la manifestation dynamique de
particularités, il est insuffisant d’avancer que l’animal répond
mécaniquement aux sollicitations de son milieu ou se comporte de telle ou
telle manière dans telle ou telle situation. Il faut, à partir des données
aujourd’hui rassemblées, se résoudre à admettre que l’animal, à titre
individuel ou collectif, crée, véhicule et cultive des usages à son usage
et trouve par lui-même à se situer au sein des
déterminations qu’il rencontre, cela en usant d’outils, de langage et en
témoignant d’une forme particulière de rationalité. Une redéfinition de
l’animal mais aussi de l’éthologie et de la position de cette science à
l’articulation des sciences naturelles et des sciences humaines peuvent à
terme permettre de penser comment la particularité advient dynamiquement
dans les usages des individus et des sociétés animaux alors qu’il y a tout
lieu de supposer que les seuls critères génétiques internes ou les
déterminations environnementales externes n’expliquent pas à elles seules
une telle émergence.
L’animal n’est pas dénué de liberté d’action ni
d’intentionnalité. Ce n’est pas un être passif, cantonné dans la
réceptivité ou la réactivité. Même si l’idée dérange nos prétendues
certitudes, il est nécessaire d’attribuer à l’animal quelque chose comme
une subjectivité pour expliquer aussi bien la particularité de son
individuation et de son individualité que les particularités du groupe
social précis dans lequel il se trouve, en tant qu’individu précis,
intégré. Il faut ainsi passer d’une conception de l’animal objet à une
conception de l’animal sujet. Il faut aussi se débarrasser d’une illusion
méthodologique : que l’animal soit objet d’étude ne signifie pas
qu’il est un objet.
Cependant, rompre avec la conception de l’animal
objet ne signifie pas que les faits sociaux animaux ne puissent être
étudiés « comme des choses ». Bien au contraire : rien ne
s’oppose en droit à ce que l’éthologie devienne une science sociale à part
entière. Si le réductionnisme idéologique est à proscrire, le
réductionnisme méthodologique reste scientifiquement légitime. Par
l’attention constante de l’éthologue à la particularité définie comme
écart constaté dans les usages mais encore à l’émergence de ladite
particularité au sein des groupes sociaux animaux, l’étude de nouvelles
classes de phénomènes sociaux animaux et le développement d’une véritable
ethnologie animale deviennent possibles.
Il ne faut
donc pas hésiter à remettre en cause la division des sciences qui reposait
jusqu’ici sur l’opposition entre sciences de la nature et sciences
humaines, nature et culture, animalité et humanité, et reléguait l’étude
de l’animal dans le seul champ des sciences de la nature. Il faut se
débarrasser de l’idéologie qui semble encore commander de l’intérieur la
division des sciences et placer l’homme et les sciences humaines à l’écart
- pour ne pas dire à l’extérieur - de la nature, rendant inintelligible
comme telle l’émergence des particularités humaines. L’anthropologie et
l’ethnologie classiques sont donc invitées à revoir leurs concepts
fondateurs et les éthologues sont conviés à se donner pour horizon
l’élaboration d’une histoire naturelle de la subjectivité et de la
culture. Quant à nous, l’éthologie ne doit plus, selon l’auteur, nous
apparaître comme un canton de la zoologie ou de la biologie mais bien
comme un département des sciences sociales.
La clarté
pédagogique au service de la démonstration
L’intérêt de l’ouvrage
ne réside pas seulement dans les thèses soutenues : l’information, la
clarté méthodique et la qualité de problématisation avec lesquelles elles
le sont autorisent un large usage pédagogique. On pourra ainsi utiliser
ces pages pour illustrer à partir de données factuelles précises - mais
aussi de nombreuses anecdotes qui donnent à penser - un cours ou une
dissertation où se trouve mise en jeu cette notion transversale à presque
tout le programme de philosophie qu’est l’animalité. Une riche
bibliographie commentée permet de complèter ces données.
On pourra
aussi choisir tel ou tel passage pour attirer l’attention des élèves sur
les procédures d’interprétation, de discussion, de problématisation et de
définition constamment mises en œuvre avec une grande clarté par l’auteur.
Ce sera l’occasion de montrer que le travail de conceptualisation
scientifique est indissociablement un travail philosophique.
De plus,
dans ses premiers chapitres, l’ouvrage propose une rare histoire de
l’éthologie, de ses principes et de ses méthodes, à partir de laquelle le
professeur peut aborder avec profit une réflexion sur l’histoire des
sciences, l’histoire de la division des sciences et leurs enjeux
respectifs. Particulièrement intéressants de ce point de vue s’avèrent
aussi les paragraphes où l’auteur expose les principales thèses des
éthologues et philosophes dans la filiation desquels s’entendent et se
revendiquent ses propres thèses. D. Lestel lit von Uexküll, Buytendijk,
Portmann, Hans Jonas et Merleau-Ponty en analysant et critiquant finement
leurs diverses contributions à la notion d’animal sujet.
Pour finir, on
regrettera simplement que, même si le propos de l’auteur n’était pas de
les aborder, certains enjeux des travaux actuellement menés en éthologie
cognitive ne soient pas plus particulièrement mentionnés et discutés. Le
lecteur aurait ainsi aimé savoir si la thèse selon laquelle l’homme est un
être particulier et non plus spécial a des conséquences au niveau du droit
et de la définition de la notion de personnalité morale et juridique.
Implique-t-elle par exemple qu’on doive revendiquer l’alignement du droit
des grands primates sur les Droits de l’Homme (ainsi que le propose
l’antispécisme de Peter Singer) ? Le souhait de ce même lecteur se
tourne donc à présent vers un futur ouvrage explorant les nouvelles
perspectives non pas seulement scientifiques mais aussi sociales, morales
et juridiques ouvertes par la révolution conceptuelle actuellement en
cours en éthologie. Le louable effort de l’éthologie cognitive pour se
débarrasser des a priori normatifs qui interdisent d’explorer dans sa
complexité la problématique continuité de l’animal et de l’humain ne doit
pas l’empêcher de réfléchir son propre statut de vecteur de normes et de
possible véhicule de réductions idéologiques à
venir.