Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

 

Lectures

Somme d’éthologie
Les origines animales de la culture - Dominique Lestel, Flammarion, 2001- 368 pages
par Gabrielle Labrunie

Après Comment l’esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation de Joëlle Proust (1997) et Le silence des bêtes d’Elisabeth de Fontenay (2000), Les origines animales de la culture de Dominique Lestel témoigne à son tour de l’actuelle vitalité de la réflexion sur l’animalité. Les conceptions classiques de l’animal sont en effet en cours de réévaluation et la question se pose de savoir ce qui rend une telle réévaluation nécessaire. Pourquoi devrions-nous revoir notre idée de l’animal et de l’animalité ?
A cette question, l’auteur répond en donnant une consistance indissocablement scientifique et philosophique à des thèses qu’il nous arrive bien souvent d’entendre énoncer en classe par des élèves certes peu informés d’éthologie mais à très juste titre insatisfaits de la vulgate aussi répandue que peu discutée selon laquelle l’animal, au contraire de l’homme, ne penserait pas, ne jouirait pas de liberté, communiquerait sans rien exprimer, ne connaîtrait aucune rationalité, se définirait par son maintien à l’état de nature quand l’homme seul serait défini par son accession à la culture, quiconque pensant le contraire se révélant pratiquer un anthropomorphisme dangereux. S’il s’agit de rompre avec ce dogmatisme péremptoire, il s’agit aussi d’alimenter de raisons sa critique et l’insatisfaction qu’il nous cause.

La nécessité de penser une subjectivité animale
Tout au long d’une enquête minutieuse, D. Lestel soutient donc que les résultats conjoints de l’éthologie contemporaine et des sciences cognitives nous contraignent à ne plus nous contenter des approches simplement mécanistes ou béhaviouristes de l’animal. Si ces deux approches ont encore majoritairement cours en éthologie classique et ont trouvé leur utilité en impulsant les études de terrain méthodiques sans lesquelles aucune éthologie n’existerait aujourd’hui, elles présentent pourtant l’inconvénient de se révéler réductrices du concept d’animalité mais aussi du concept d’humanité qui lui est corrélé.
Or, c’est précisément la problématique corrélation de l’humain et de l’animal qu’il convient de préserver de toute réduction idéologique pour pouvoir l’étudier comme telle, dans sa complexité, sans plus exhausser normativement ou dogmatiquement l’humain au détriment de l’animal que l’inverse, cela pour parvenir à penser et comprendre la solidarité et l’ évolution relative de l’un à l’autre dans l’unité naturelle du vivant.
Débarrasser l’éthologie des approches réductrices nécessite de supposer que l’humain n’est pas un être vivant spécial mais un être vivant particulier. Après quoi on peut s’efforcer de comprendre l’émergence des particularités en usage au sein du vivant.
Pour expliquer la manifestation dynamique de particularités, il est insuffisant d’avancer que l’animal répond mécaniquement aux sollicitations de son milieu ou se comporte de telle ou telle manière dans telle ou telle situation. Il faut, à partir des données aujourd’hui rassemblées, se résoudre à admettre que l’animal, à titre individuel ou collectif, crée, véhicule et cultive des usages à son usage et trouve par lui-même à se situer au sein des déterminations qu’il rencontre, cela en usant d’outils, de langage et en témoignant d’une forme particulière de rationalité. Une redéfinition de l’animal mais aussi de l’éthologie et de la position de cette science à l’articulation des sciences naturelles et des sciences humaines peuvent à terme permettre de penser comment la particularité advient dynamiquement dans les usages des individus et des sociétés animaux alors qu’il y a tout lieu de supposer que les seuls critères génétiques internes ou les déterminations environnementales externes n’expliquent pas à elles seules une telle émergence.
L’animal n’est pas dénué de liberté d’action ni d’intentionnalité. Ce n’est pas un être passif, cantonné dans la réceptivité ou la réactivité. Même si l’idée dérange nos prétendues certitudes, il est nécessaire d’attribuer à l’animal quelque chose comme une subjectivité pour expliquer aussi bien la particularité de son individuation et de son individualité que les particularités du groupe social précis dans lequel il se trouve, en tant qu’individu précis, intégré. Il faut ainsi passer d’une conception de l’animal objet à une conception de l’animal sujet. Il faut aussi se débarrasser d’une illusion méthodologique : que l’animal soit objet d’étude ne signifie pas qu’il est un objet.
Cependant, rompre avec la conception de l’animal objet ne signifie pas que les faits sociaux animaux ne puissent être étudiés « comme des choses ». Bien au contraire : rien ne s’oppose en droit à ce que l’éthologie devienne une science sociale à part entière. Si le réductionnisme idéologique est à proscrire, le réductionnisme méthodologique reste scientifiquement légitime. Par l’attention constante de l’éthologue à la particularité définie comme écart constaté dans les usages mais encore à l’émergence de ladite particularité au sein des groupes sociaux animaux, l’étude de nouvelles classes de phénomènes sociaux animaux et le développement d’une véritable ethnologie animale deviennent possibles.
Il ne faut donc pas hésiter à remettre en cause la division des sciences qui reposait jusqu’ici sur l’opposition entre sciences de la nature et sciences humaines, nature et culture, animalité et humanité, et reléguait l’étude de l’animal dans le seul champ des sciences de la nature. Il faut se débarrasser de l’idéologie qui semble encore commander de l’intérieur la division des sciences et placer l’homme et les sciences humaines à l’écart - pour ne pas dire à l’extérieur - de la nature, rendant inintelligible comme telle l’émergence des particularités humaines. L’anthropologie et l’ethnologie classiques sont donc invitées à revoir leurs concepts fondateurs et les éthologues sont conviés à se donner pour horizon l’élaboration d’une histoire naturelle de la subjectivité et de la culture. Quant à nous, l’éthologie ne doit plus, selon l’auteur, nous apparaître comme un canton de la zoologie ou de la biologie mais bien comme un département des sciences sociales.

La clarté pédagogique au service de la démonstration
L’intérêt de l’ouvrage ne réside pas seulement dans les thèses soutenues : l’information, la clarté méthodique et la qualité de problématisation avec lesquelles elles le sont autorisent un large usage pédagogique. On pourra ainsi utiliser ces pages pour illustrer à partir de données factuelles précises - mais aussi de nombreuses anecdotes qui donnent à penser - un cours ou une dissertation où se trouve mise en jeu cette notion transversale à presque tout le programme de philosophie qu’est l’animalité. Une riche bibliographie commentée permet de complèter ces données.
On pourra aussi choisir tel ou tel passage pour attirer l’attention des élèves sur les procédures d’interprétation, de discussion, de problématisation et de définition constamment mises en œuvre avec une grande clarté par l’auteur. Ce sera l’occasion de montrer que le travail de conceptualisation scientifique est indissociablement un travail philosophique.
De plus, dans ses premiers chapitres, l’ouvrage propose une rare histoire de l’éthologie, de ses principes et de ses méthodes, à partir de laquelle le professeur peut aborder avec profit une réflexion sur l’histoire des sciences, l’histoire de la division des sciences et leurs enjeux respectifs. Particulièrement intéressants de ce point de vue s’avèrent aussi les paragraphes où l’auteur expose les principales thèses des éthologues et philosophes dans la filiation desquels s’entendent et se revendiquent ses propres thèses. D. Lestel lit von Uexküll, Buytendijk, Portmann, Hans Jonas et Merleau-Ponty en analysant et critiquant finement leurs diverses contributions à la notion d’animal sujet.
Pour finir, on regrettera simplement que, même si le propos de l’auteur n’était pas de les aborder, certains enjeux des travaux actuellement menés en éthologie cognitive ne soient pas plus particulièrement mentionnés et discutés. Le lecteur aurait ainsi aimé savoir si la thèse selon laquelle l’homme est un être particulier et non plus spécial a des conséquences au niveau du droit et de la définition de la notion de personnalité morale et juridique. Implique-t-elle par exemple qu’on doive revendiquer l’alignement du droit des grands primates sur les Droits de l’Homme (ainsi que le propose l’antispécisme de Peter Singer) ? Le souhait de ce même lecteur se tourne donc à présent vers un futur ouvrage explorant les nouvelles perspectives non pas seulement scientifiques mais aussi sociales, morales et juridiques ouvertes par la révolution conceptuelle actuellement en cours en éthologie. Le louable effort de l’éthologie cognitive pour se débarrasser des a priori normatifs qui interdisent d’explorer dans sa complexité la problématique continuité de l’animal et de l’humain ne doit pas l’empêcher de réfléchir son propre statut de vecteur de normes et de possible véhicule de réductions idéologiques à venir.