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Débat : la dissertation,
suite
Le débat sur la dissertation se poursuit
avec la contribution de Pascal Engel que nous publions ici, après celles
de Jean-Jacques Rosat (Penser et
disserter
), qui soulignait les
effets délétères de l’assimilation de toute réflexion philosophique à
l’exercice de la dissertation, et de Jean-Jacques Guinchard
(So
what ? Bon et alors ?
), qui, partant du même diagnostic, se demandait ce que l’on doit
faire de la dissertation.
Y a-t-il une vie après la
dissertation ?
par Pascal
Engel
M : I came here for a good
argument. A : No you didn’t ; no, you came here for an
argument. M : An argument isn’t just contradiction. A : It
can be. M : No it can’t. An argument is a connected series of
statements intended to establish a proposition. A : No it
isn’t. M : Yes it is ! It’s not just
contradiction. A : Look, if I argue with you, I must take up a
contrary position. M : Yes, but that’s not just saying ’No it
isn’t.’ A : Yes it is ! M : No it isn’t ! The Monty Python
La première opération
intellectuelle que je parvins à maîtriser correctement fut la dissection
d’une mauvaise argumentation, et la découverte du ressort du sophisme, et
bien que dans cet exercice je doive tout au fait que mon père m’y avait
entraîné avec persévérance, il n’en reste pas moins que la logique des
écoles, et les habitudes mentales acquises en l’étudiant, faisait partie
des principaux instruments de cet entraînement. Je suis persuadé que rien,
dans l’éducation moderne ne conduit aussi bien, quand on en fait un usage
approprié, à la formation de penseurs exacts, qui attachent un sens précis
aux mots et aux propositions, et qui ne sont pas victimes des termes
vagues et ambigus. John Stuart Mill,
Autobiographie
Je n’ai rien à ajouter au
diagnostic très lucide de Jean-Jacques Rosat sur la dissertation (Côté
Philo, n°1) et j’y souscris totalement. [1] Mais, comme le montre la réaction mitigée de Jean-Jacques
Guinchard (Côté Philo n°2), il est difficile de dire que l’on est
pour ou contre cet exercice sans indiquer de quoi l’on parle. Guinchard
nous demande : So what ? J’essaie ici de suggérer une
réponse à la question : What’s
next ?
Rêvons un instant les yeux
ouverts. Imaginons que la plupart des manuels de philosophie de terminale,
des rapports de jurys de concours, des professeurs de philosophie toutes
catégories confondues, des intellectuels signant dans les journaux
« philosophe et écrivain », des
parents-d’élèves-anxieux-de-la-note-au-bac, des présentateurs d’émissions
« philosophiques » de télé et de radio, etc. souscrivent aux
conseils suivants pour la rédaction d’une dissertation de
philosophie :
1. Formuler un énoncé clair du
problème. 2. Indiquer brièvement au départ quelle va être la nature de
votre argumentation et sa structure, en indiquant sa méthode d’attaque de
la question. 3. Enoncer les conceptions, les thèses ou les affirmations
que vous allez avancer ou examiner. La dissertation peut se construire
autour d’une thèse qui vous est propre, ou à partir des thèses d’auteurs
que vous avez lus. 4. Quand vous discutez l’argument d’un autre
auteur, tout comme quand vous énoncez le vôtre, assurez vous d’expliciter
la structure de l’argument : prémisses, présupposés non exprimés
nécessaires à l’argument et à sa conclusion. 5. Dans l’exposé d’une
thèse ou d’une conception, sélectionnez chaque problème
d’interprétation : définissez les termes spéciaux et discutez les
définitions rivales qui pourraient être appropriées. Aiguisez chaque
difficulté en proposant des interprétations rivales. Si quelque chose
n’est pas clair, ne le négligez pas : attirez l’attention dessus.
6. Dans la discussion des thèses d’autrui ou dans l’exposé des vôtres,
considérez les objections possibles (peut-être venant d’autres auteurs, si
vous mettez en avant une thèse qui vous est propre). Si un argument est
mauvais, expliquez pourquoi. L’une des prémisses est-elle fausse ?
(ce qui rendrait l’argument non sain). Est-ce que la conclusion ne suit
pas des prémisses (ce qui signifierait que l’argument n’est pas valide,
s’il vise à être déductif). Quelquefois le mieux que l’on puisse faire est
de dire que la thèse en question a des conséquences peu plausibles.
L’argument repose-t-il sur des hypothèses inacceptables, arbitraires, ou
critiquables ? L’argument contient-il des ambiguïtés ? La
rhétorique se substitue-telle à un endroit crucial à
l’argumentation ? 7. Une fois que vous avez analysé les thèses
que vous voulez rejeter, passez à la pars construens, en montrant que la
thèse que vous défendez (que ce soit la vôtre ou celle d’un autre avec
lequel vous êtes d’accord) échappe aux critiques que vous avez soulevées
ou aux objections qu’on peut lui adresser. 8. En conclusion récapitulez
brièvement votre argument et le message principal que votre essai avait
pour but d’établir.
Si tout le monde s’accordait sur
ces exigences minimales, et considérait qu’elles s’appliquent à la
dissertation de philosophie en premier lieu, alors je crois que je
n’aurais aucune difficulté à m’unir au concert de ceux qui réclament le
maintien de la dissertation. Ce sont des exigences fort
banales. [2]
Je crois aussi qu’elles font partie de ce que la plupart des gens, en tous
cas ailleurs qu’en France, attendent d’un écrit de philosophie. Mais je
crains bien que nombre de ceux qui défendent ce que l’on appelle dans
notre pays la dissertation de philosophie, qui regrettent qu’elle ne fasse
plus partie de la « culture scolaire », et qui ont poussé les
hauts cris lorsque le programme Renaut a évoqué l’idée que l’apprentissage
de la philosophie passe par un apprentissage de l’argumentation, ne soient
pas d’accord avec ces huit points. Je suis prêt à admettre que la notion
d’argumentation et d’argument n’est pas toujours claire, qu’argumenter
n’est pas tout et qu’il peut y avoir toutes sortes d’usages rhétoriques de
l’argumentation. Mais il me semble qu’il faut néanmoins une bonne dose
d’aveuglement ou de perversité pour ne pas voir ce que des exigences comme
(1)-(8) désignent. Force est néanmoins de convenir que la culture de la
dissertation, l’écriture philosophique d’un grand nombre de contemporains,
et pour tout dire la manière dont on conçoit la plupart du temps la
philosophie en France, font que ces exigences qui sont partout ailleurs
d’une banalité éculée passent souvent chez nous pour l’expression d’une
conception au mieux étriquée et au pire profondément dangereuse de la
philosophie. [3]
Dans les diverses réactions à l’accent mis par le programme Renaut sur
l’argumentation, celles qui reviennent le plus fréquemment sont que
l’argumentation, c’est la rhétorique, et son apprentissage une
méthodologie creuse ; ce qui compte c’est
« problématiser », c’est-à-dire « donner à penser »,
provoquer « le travail de la réflexion ». [4]
Les auteurs d’une « Lettre à Jack Lang » disent encore :
« Les recommandations insistant sur l’apprentissage de
l’argumentation faussent par avance l’effort de problématisation
proprement philosophique et favorisent les effets rhétoriques au détriment
de la rigueur requise par le commentaire et la
dissertation. » [5]
Un autre thème courant est qu’argumenter c’est polémiquer, le plus souvent
inutilement et artificiellement. Or la philosophie vraie n’est pas un
Kampfplatz, elle doit réconcilier les philosophes entre eux, montrer ce
qui les unit plutôt que ce qui les désunit (c’est pourquoi, notamment, les
dissertations doivent faire à la fin une synthèse ou du moins chercher
l’apaisement et le dépassement, thème classique de Cousin à Rorty). La
conception qu’on a de l’argumentation n’est pas très cohérente non plus
car en même temps qu’on y voit la polémique, on dénonce en elle un idéal
habermasien d’une raison communicationnelle aplanissant tout dans un
consensus mou.
Aux présupposés d’une telle
conception (qui n’est pas loin de ce que le Manifeste de l’ACIREPH appelle
la « conception officielle ») et qu’analyse très bien Rosat -
que la philosophie est quelque chose d’unique et de proprement inouï, que
la dissertation ne peut se laisser enfermer dans quelque méthodologie (on
nous parle de « rigueur » mais on ne sait jamais en quoi
celle-ci consiste), que penser c’est déployer la totalité des
significations d’un concept incarné dans des « notions »,
exercice héroïque et lui-même indéfinissable - j’ajouterais volontiers les
suivants, qui me semblent particulièrement responsables du discrédit porté
sur l’argumentation :
(1) la philosophie ne cherche pas
la vérité ; s’il y a une vérité philosophique, elle ne peut qu’être
interne aux doctrines philosophiques, et au sein d’une doctrine donnée les
énoncés qui prétendraient à la vérité ne peuvent être évalués que les uns
par rapport aux autres et non pas isolément [6] ; la recherche de la vérité ne peut consister qu’en une
interprétation permanente - et par définition interminable - des doctrines
du passé. [7] (2) l’unité sémantique de base en philosophie, ce n’est pas la
proposition, la thèse, ou l’argument, mais le concept. La philosophie est
soit auto-déploiement du concept (Hegel) soit perpétuelle création de
concepts (Nietzsche, Deleuze). Notons que chacune des deux conceptions ont
pour effet de rapprocher la philosophie de l’art et de la littérature, car
on cherchera comment un concept se trouve incarné dans des figures de la
culture et de l’art, ou bien on créera librement des concepts, comme
l’artiste crée des formes. (3) l’argument ne peut pas nous faire
progresser en philosophie, car un argument requiert que les prémisses et
la conclusion appartiennent à la même famille conceptuelle. Argumenter ne
peut donc se faire qu’au sein de son propre ensemble de présupposés. Au
contraire penser au sens créatif (« problématiser ») c’est
élargir l’ensemble des possibles, inventer de nouveaux concepts, en
changeant de vocabulaire. Il s’ensuit que l’argumentation est
nécessairement plate (elle ne prouve que ce qui est déjà admis) et
conservatrice (elle garde dans la conclusion ce qui était vrai dans les
prémisses, et en ce sens ne peut rien nous apprendre).
Quand on accepte ces principes (le
plus souvent implicitement, mais il y a des cas connus de défense
explicite : Nietzsche (« Qu’ai-je à faire des
arguments ? »), Deleuze, Serres ou Latour répètent à l’envi que
la philosophie n’a pas à donner d’arguments et que l’argumentation est
nuisible), il n’y a rien d’étonnant à ce que l’on considère la
dissertation comme un exercice par définition opposé à toute forme
d’argumentation. Ce qu’il est intéressant de noter - et Rosat le fait lui
aussi - c’est que ces principes sont partagés à la fois par les
défenseurs de la culture scolaire traditionnelle et de la dissertation et
par leurs critiques post-nietzschéens. Qu’on soit hégélien ou nietzschéen,
qu’on croie que la pensée se déploie et que le concept « vit »,
ou qu’on croie qu’elle danse et virevolte et que les concepts doivent
fuser, on considère que la pensée n’a pas à se conformer à de quelconques
règles d’argumentation et encore moins de logique. Je ne dis pas qu’il
soit illégitime d’avoir de tels présupposés. J’accepte parfaitement qu’on
les défende, bien que je les considère comme faux. Ce n’est pas ici le
lieu de le montrer, mais a) il est faux - comme le disent bien les Monty
Python dans l’exergue à cet article - qu’argumenter ce soit seulement
porter la contradiction polémique à quelqu’un, c’est aussi enchaîner un
ensemble de propositions pour en établir une autre ; b) il est faux
que les arguments soient nécessairement stériles et ne nous apprennent que
ce que nous savons déjà ; c) il est faux que la philosophie ne
recherche aucune vérité que ce soit, et que déployer des concepts soit
plus important qu’énoncer des thèses. Mais ces présupposés sont bien
conformes à une certaine conception de la philosophie. Encore une fois,
elle est possible. Mais ce qui me paraît inacceptable, c’est qu’on
considère qu’ils définissent la seule manière possible de faire
de la philosophie et de l’enseigner (ou plutôt de ne pas l’enseigner, car
cette conception conduit nécessairement à faire de la philosophie une
sorte d’art mystérieux). Ces présupposés sont cependant si bien
enracinés dans notre culture scolaire - même quand, et peut-être surtout
quand, on constate que celle-ci s’est perdue - que je ne crois pas qu’on
puisse s’en débarrasser aisément. Pour qu’au moins une autre pratique de
la philosophie soit admise comme possible, il faudra - comme le dit Rosat
- au moins changer d’auteurs canoniques en philosophie. Pour ne prendre
que quelques exemples, rappelons-nous quelques épisodes récents qui ont
moins agité le Landerneau philosophique que la querelle des programmes,
mais qui sont néanmoins significatifs. Le programme de l’agrégation 2002 a
inscrit Russell au nombre des auteurs de l’épreuve écrite d’histoire de la
philosophie. C’était une nouveauté qui n’a pas fait que des heureux.
Russell en effet ne faisait jusqu’alors pas partie du canon
philosophique : trop logicien, trop empiriste, trop
« analytique ». L’inscription de cet auteur au programme a même
provoqué, parmi d’autres raisons, la « démission » de trois
membres du jury qui ont jugé bon de diffuser largement (et notamment sur
le site internet de l’APPEP : http://www.appep.net/demagreg.html) leur lettre de protestation : « L’orientation
philosophique des programmes de l’agrégation, qui nous semble conduire à
une réduction du champ philosophique, sachant que l’agrégation a d’abord
pour vocation de recruter des professeurs du second degré, dont la
mission, de plus en plus difficile, est d’initier les élèves de Terminale
aux concepts et aux auteurs les plus structurants et les plus
fondamentaux : nous prendrons comme exemple le choix du texte de
Platon à l’écrit, qui rendait contingente la connaissance de Platon par le
candidat, ou l’évacuation des penseurs fondamentaux de la philosophie
allemande, de Kant à Heidegger. » On aura compris que Russell ne fait
pas partie des auteurs « structurants » ou
« fondamentaux », alors que Kant et Heidegger, bien
entendu, en font partie (ironie de l’histoire : Heidegger figura
au programme d’oral l’année suivante). Si l’on en croit les auteurs de
cette lettre, Platon non plus n’est pas structurant, du moins quand, comme
ce fut le cas cette année là, il est proposé aux candidats un texte de
l’Euthyphron (10d-11b) exposant le fameux dilemme : un acte
est-il pieux parce qu’il est aimé des dieux ou bien est-ce parce qu’il est
pieux qu’il est aimé des dieux ? Si l’on comprend bien, ce texte
hyper-classique, qu’il ne vient à l’esprit d’aucun commentateur de
considérer comme non platonicien, qui est dans presque toutes les
anthologies et qui fait l’objet de centaines de commentaires, était trop
« logique », trop « argumentatif », et de ce fait ne
reflétait pas le vrai Platon. [8]
Les professeurs de terminale qui enseignent le Charmide, le
Lachès, ou d’autres dialogues socratiques apprécieront. Cela
montre que ce que nombre d’enseignants de philosophie en France
considèrent comme canonique et digne d’être enseigné n’exclut pas
seulement un certain type d’auteurs, mais au sein même d’auteurs aussi
classiques que Platon, des pans entiers de leurs œuvres. Je ne suis
même pas sûr en fait que changer les auteurs canoniques fasse progresser
beaucoup. Car on peut très bien envisager que Russell, Rawls, Quine,
Sigdwick ou Carnap deviennent des auteurs « classiques »
(publiés par exemple en GF ou en éditions scolaires de poche), sans que
pour autant la manière de les lire change. Il m’est arrivé de donner à des
étudiants de licence issus de la khâgne à commenter des textes d’auteurs
« analytiques » de ce genre. Le résultat était invariable :
on commentait Quine ou Russell comme on commente Hegel ou Kant, dans le
style herméneutique et révérencieux du commentaire de texte, en les
considérant comme des totalités fermées, sans jamais poser de questions au
texte ni réagir directement à ses affirmations. Car ce n’est pas seulement
la dissertation qui est en cause, mais son frère jumeau, le
« commentaire de texte », qui a lui aussi ses présupposés
caractéristiques : ne jamais considérer le texte d’un auteur comme un
ensemble de thèses qui pourraient être éventuellement critiquées ou
réfutées, mais toujours comme une source de significations à faire lever
(comme on « lève » une pâte), sans jamais entreprendre
d’argumenter avec l’auteur comme s’il était notre interlocuteur. C’est une
certaine pratique de l’histoire de la philosophie et de la lecture des
textes qui s’enseigne ainsi. Là encore, je ne dis pas qu’elle est
illégitime - elle a ses lettres de noblesse et il faut bien, avant de
critiquer un auteur, le comprendre - ni que la conception
« collégiale » [9]
que je revendique soit sans défauts, mais on fait toujours comme si cette
pratique était la seule possible. Tout notre système d’enseignement
universitaire, en fait, l’encourage. Une étude récente a montré que dans
les départements français de philosophie des universités, pratiquement 70%
de l’enseignement consistait en un enseignement d’histoire de la
philosophie, et que même quand on enseigne de la philosophie
contemporaine, c’est sous la forme historique.
A la question :
« Bon et alors ? » de Jean Jacques Guinchard, je
ne crois donc pas qu’il y ait de réponse générale, du moins pas immédiate.
J’ai l’impression qu’il faudra au moins une génération encore pour
qu’éventuellement on en vienne à reconnaître que les principes sur
lesquels reposent nos exercices scolaires en philosophie sont loin d’être
les seuls possibles. Avec l’échec du programme Renaut et le retour au
statu quo, nous n’avons pas pris non plus le chemin d’une réforme
globale, c’est le moins qu’on puisse dire. Alors je ne peux qu’évoquer
quelques pistes, qui me paraissent permettre un apprentissage de la
philosophie qui puisse rendre un peu plus à cette discipline son statut
argumentatif, sans me faire trop d’illusions.
Les propositions que je voudrais
avancer ont déjà été mises en œuvre dans l’enseignement universitaire que
je dispense. Mes collègues qui enseignent dans le secondaire me diront que
ce qui vaut là-bas ne vaut pas ici. Mais je ne le crois pas. Comme j’ai
déjà eu l’occasion de le dire au sujet de cette partie de l’enseignement
de philosophie en première et seconde année d’université qu’on appelle la
« philosophie générale » [10]], les étudiants d’université à ce niveau ne sont pas bien
différents des élèves de terminale. Même s’il sont supposés avoir déjà eu
des contacts avec la dissertation au lycée et au bac, ils ne maîtrisent
pas l’exercice, à la différence peut être des élèves de classe
préparatoire qui y sont systématiquement formés. Je ne surprendrai pas non
plus totalement mes collègues d’université (mais peut être un peu mes
collègues du secondaire) en disant qu’une proportion importante
d’étudiants d’agrégation ne maîtrisent pas encore vraiment
l’exercice-dissertation, même au sens traditionnel du terme auquel je
m’oppose ici. Les jurys d’agrégation et de capes le constatent
souvent eux-mêmes. Au lieu de nous lamenter sur cet état de choses, il y
aurait au contraire tout lieu de nous en réjouir. Le problème - et on
revient à nouveau à la question de Guinchard - est : par quoi
remplacer cet exercice ? Idéalement j’ai déjà répondu : par
rien, ou plutôt ce n’est pas le fait d’avoir à écrire un texte plus ou
moins long s’essayant au raisonnement philosophique qu’il faut
remplacer ; c’est l’esprit dans lequel on l’écrit qui est à changer,
et cela ne peut se faire que très lentement et graduellement. En
revanche - et c’est ma première piste - il est parfaitement possible dans
certains cas de donner aux étudiants et aux élèves des exercices qui les
incitent ou les préparent à l’argumentation. Ainsi l’an passé j’ai fait un
cours sur la théorie de la connaissance en licence (où il était question
du problème traditionnel du scepticisme et du fondement de la
connaissance), où j’ai proposé à l’écrit, comme je le fais depuis
plusieurs années, au lieu d’une dissertation sur un sujet, un ensemble
limité de questions auxquelles l’étudiant avait à répondre au choix, en
une page au moins et deux pages au plus. Voici un échantillon de ces
questions (il fallait répondre à cinq au choix au moins) :
1. La connaissance est une
croyance vraie. Discuter. 2. Une croyance vraie est une croyance
fondée. Discuter. 3. Des croyances sans cohérence peuvent-elles être
des connaissances ? 4. « Si je sais que j’ai une main, je
sais que le monde extérieur existe. » Discuter. 5. "[...]il n’y a
point d’indices concluants ni de marques assez certaines par où l’on
puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil." (Descartes, Med.
Metaph. I.) Si cela est vrai, ne savons-nous pas que nous sommes
éveillés ? 6. Peut-on douter de l’existence du monde
extérieur ? 7. Quels sont les principaux arguments
sceptiques ? 8. Pourquoi chercher à définir la
connaissance ?
Répondre à ces questions n’avait
pas pour but de se substituer à une réflexion continue comme celle qu’on
peut mener dans une dissertation ou un essai argumenté plus long. Mais
cela permettait d’ébaucher une telle réflexion, tout en circonscrivant
nettement la question posée et sans que la réponse soit de type
QCM. A l’inverse, quand je donne aux étudiants un sujet de
dissertation (par exemple : « Peut-on douter de
tout ? »), je constate qu’ils ne répondent pas nécessairement à
la question, et noient le poisson dans la rhétorique. Ici ce qui est
demandé aux étudiants c’est le schéma d’un argument, réduit à son
essentiel. L’exercice ne laisse pas de place au bavardage et on ne peut y
réussir que si on pose une question précise, donne une réponse précise, en
définissant ses termes. Le résultat a été de 70% de reçus à l’examen, ce
qui améliorait nettement la performance antérieure. De cette expérience,
je conclus qu’il est possible de contrôler les connaissances
d’étudiants à la suite d’un cours sans pour autant leur donner une
« dissertation ». On me dira que certaines de ces questions sont
très techniques, et que ce qui peut s’appliquer à des étudiants de licence
ne vaut pas pour des Terminales. Mais à l’exception des questions 3, 4 et
8, il me semble que les questions ci-dessus peuvent être abordées à partir
d’un cours sur les deux premières Méditations de Descartes. La
même stratégie peut être appliquée à d’autres sujets, comme l’éthique, et
en fait, à mon sens, à toute thématique inscrite au programme de
terminale. Encore une fois, ce type d’exercice n’a pas pour but de
remplacer la dissertation, mais d’en préparer une version plus
argumentée. [11]
La second piste que je proposerais
consiste à pratiquer systématiquement l’apprentissage de l’argumentation,
dans l’esprit de la citation de Mill mise ci-dessus en exergue. Dans
l’idéal, cela voudrait dire faire un peu plus que les rudiments de logique
qui existent encore dans le programme de terminale. Or s’il y a une
discipline qui apparaît encore à beaucoup de professeurs de philosophie
comme complètement étrangère à la philosophie, c’est bien la logique, et
sa constante régression dans les programmes du lycée à l’université n’est
pas sans rapport avec le mépris pour l’argumentation [12]. Le problème est connu : la logique rebute et ennuie, elle
paraît trop symbolique aux littéraires, trop triviale aux scientifiques,
et de toutes façons on n’a pas le temps d’y consacrer plus d’une séance
dans l’année. Mais il y a logique et logique, ou plutôt, selon la
terminologie traditionnelle il y a la logica docens, celle qu’on
enseigne sous la forme de règles et de préceptes, et la logica
utens, celle que l’on utilise dans la vie de tous les jours dans nos
inférences les plus usuelles dans le langage ordinaire. C’est celle-ci
qu’on peut, me semble-t-il, chercher à enseigner un peu en classe de
terminale. Elle fait d’ailleurs l’objet d’un enseignement de plus en plus
important aux Etats-Unis sous la forme de ce que l’on appelle critical
thinking. Qu’est-ce que le critical thinking ? C’est
l’apprentissage de la structure des raisonnements et des arguments de la
vie quotidienne et de la pensée droite. On y apprend en particulier à
reconnaître un argument, les prémisses et la conclusion, à distinguer les
arguments sains (dont les prémisses sont vraies) des arguments valides
(dont les prémisses peuvent être fausses), les arguments en forme
explicite et les enthymèmes, à analyser les propositions (conditionnelles,
impératives, etc.), à distinguer induction et déduction, à avoir quelques
rudiments de raisonnement probabiliste, etc. En bref, le critical
thinking c’est l’apprentissage de la logique, mais sans le symbolisme
et les larmes. Cela correspond souvent à ce que l’on appelle la logique
informelle. L’un des chapitres de cette discipline, qui se
pratique de plus en plus dans les universités ailleurs qu’en philosophie -
pour les étudiants de gestion, de communication, et en fait de toutes
disciplines - est l’étude des sophismes et paralogismes. Il s’agit d’une
vieille tradition des sophistes à Pareto en passant par Aristote, les
médiévaux, Arnauld et Nicole, Bentham et Mill, qui consiste à classer les
sophismes et à les détecter. Faire la chasse aux sophismes, savoir
pourquoi l’argument ad hominem ou ad populum n’est pas
bon, n’est pas simplement un exercice amusant, qui peut se faire avec
beaucoup de sortes de textes, des plus ordinaires (par exemple les
discours des hommes politiques, le classique en la matière demeurant
l’admirable Manuel des sophismes politiques de Bentham) aux plus
sophistiqués (y compris des textes de philosophes contemporains , mais ne
donnons pas de noms). C’est un apprentissage in vivo de la raison et de
l’esprit critique.(Pour des introductions au Critical thinking,
voir par exemple en anglais : T.Bowell et G. Kemp, Critical
Thinking, a concise guide, Routledge, Londres, 2002, et en français
Pierre Blackburn, Logique de l’argumentation, ERPI, Montréal
1994. On peut aussi relire l’excellent L’art de se persuader de
Raymond Boudon, Seuil). L’enseignement de cette « pensée
critique » n’a pas besoin de se présenter comme une méthodologie
proposant aux élèves des listes de syllogismes ou de schèmes d’inférence
comme ceux des stoïciens. Il peut se faire sur des textes tout à fait
ordinaires et en langage courant, et n’exige de la part des élèves qu’une
attention minimale au langage qu’ils parlent. Dans mon université, nous
avons introduit cet enseignement en fin de première année. Il pourrait
être pratiqué en terminale sous forme de courtes séquences ou d’exercices.
Ajoutons aussi qu’il s’agit d’un enseignement parfaitement adapté à des
non philosophes, qui constituent quasiment 100% des élèves de terminale et
80% des étudiants de philosophie d’université (dont aux maximum 20%
deviendront des enseignants de philosophie).
J’ai bien conscience que ce ne
sont que des pistes - je me garderai bien de donner dans le « y a
qu’à » - mais aussi que nombre de collègues me diront qu’ils ne font
pas autre chose dans leurs classes depuis desannées, que je ne
faisqu’enfoncerdesportes ouvertes, et qu’ils n’ont pas attendu que les
Américains fassent du critical thinking pour en faire eux-mêmes
comme M. Jourdain faisait de la prose. [13] Que faisons nous d’autre en effet que susciter l’esprit critique
quand nous pratiquons tel texte de Platon contre les sophistes, quand nous
exposons les contradictions dans lesquelles le relativiste Protagoras
s’enferme, ou quand nous analysons un argument dans un texte de
philosophie ? Certes. Ce que je propose simplement est que ces
exercices prennent une forme un peu plus systématique. On me répondra que
ce type d’enseignement conduit à remplacer l’apprentissage de la réflexion
par celui de structures purement formelles et de recettes de discours, au
détriment de la pensée vivante sur des problèmes philosophiques précis.
Mais il ne s’agit pas de substituer ces pratiques argumentatives
à l’apprentissage de la philosophie dans ses problèmes et ses textes, mais
d’accompagner cet apprentissage de ces pratiques, pour que les préceptes
(1)-(8) ci-dessus puissent devenir banals. Il ne s’agit pas de remplacer
l’étude des arguments philosophiques classiques (comme les arguments
sceptiques, ou ceux en faveur de l’existence de Dieu) par un apprentissage
formel de l’argumentation, mais de préparer l’étude de ceux-là par
celui-ci. On me dira aussi que ces quelques pistes reviennent à
réintroduire dans la classe de philosophie le programme de l’ancienne
classe de rhétorique des lycées (la première). J’en conviens, mais une
partie des difficultés de l’enseignement de la philosophie en terminale ne
vient-elle pas de cette absence de structures argumentatives
préalables ? [14]
[1]
On notera d’ailleurs que sur ce dossier tout quasiment avait été dit par
Durkheim dans son texte fameux et toujours si actuel « L’enseignement
philosophique et l’agrégation de philosophie. » Revue philosophique,
1895, n°39, pp. 121 à 147, reproduit in Émile Durkheim, Textes. 3.
Fonctions sociales et institutions (pp. 403 à 434). Paris : Les
Éditions de Minuit, 1975.
[2]
Je les ai empruntées, pour l’essentiel, à des conseils, donnés par des
professeurs de philosophie à leurs étudiants - cf. par exemple
http://facstaff.seattleu.edu/lotzc/teaching/seattle/classes/paper_links.html
Il est assez intéressant de constater qu’en Allemagne et dans le pays de
langue anglaise, « dissertation » désigne toujours la thèse de
doctorat, et non pas les exercices plus courts qu’on appelle plutôt
« essays » ou « Vortrage ». Cette divergence de
vocabulaire montre en fait assez bien que ce que les français appellent
« dissertation » est en fait quelque chose comme une petite
thèse, et que la thèse est souvent, encore aujourd’hui bien que
heureusement de moins en moins, pensée comme une sorte de grosse
dissertation.
[3]
La rhétorique usuelle de la philosophie menacée de mort par de puissants
ennemis fait toujours recette.
[4]
Françoise Raffin, « Essai de lecture problématisante », site de
l’APPEP : http://www.appep.net/lectprob.pdf
[5]
« Lettre à Jack Lang », par Hélène Bouchilloux, Bernard
Bourgeois et alii, Le Figaro, 2001.
[6]
C’est ce que j’ai appelé dans La dispute (Minuit 1997) la conception
holistique de la philosophie.
[7]
Une étudiante écossaise venue dans un échange universitaire, ayant suivi
ses premiers cours en France vint un jour vers moi en larmes : "Je ne
saurai jamais faire une dissertation ! Car, si j’ai bien compris,
dans une dissertation il faut mettre toute la philosophie ! »
[8]
Une pétition, signée d’un groupe d’enseignants, circula même à ce sujet en
2001, mais sans recevoir de diffusion publique, les signataires ayant,
espérons-le, reculé à temps devant la peur du ridicule.
[9]
J’appelle conception "collégiale" de l’histoire de la philosophie la
conception selon laquelle on étudie les textes des philosophes du passé
dans l’esprit d’un collègue, d’un adversaire, d’un étudiant ou d’un maître
- en visant à apprendre autant de philosophie que l’on peut en les
étudiant, en traitant ceux qui sont morts comme s’ils étaient vivants.
[10] P.Engel " Réinventer la philosophie générale ", Le débat, 101,
sept oct-98, 157-164 et
[http://www.le-debat.gallimard.fr/->http://www.le-debat.gallimard.fr/
[11] L’excellent livre de Simon Blackburn, Penser, Flammarion 2003, me
paraît écrit dans un tel esprit.
[12] Dans les années 60, Roger Martin introduisit une épreuve de
logique formelle au concours de l’ENS. En 1991, à la demande quasi unanime
des professeurs de classes préparatoires, celle-ci fut supprimée. Personne
ne protesta : pas de pétitions, pas de manifestations enfiévrées de
défense d’une discipline menacée par des Collectifs pour la Logique. Tout
le monde semblait en être fort content.
[13] Arnaud Monfeuillard m’a signalé qu’il pratique ce genre
d’exercices depuis longtemps, à partir notamment du livre de O. Ducrot,
Les échelles argumentatives, Paris Minuit. Je cite quelques uns des
exercices qu’il donne à ses élèves : 1°) A chaque manœuvre
maladroite qu’il voit sur la route, Paul réagit en disant : « Ce
doit être une femme qui conduit ! ». Lorsqu’il constate qu’il ne
s’agit pas d’une femme, il rectifie en disant : « Il conduit
comme une femme ! ». Analysez et discutez cette manière de
penser et trouvez-en d’autres illustrations. 2°) Dans un passage
célèbre de L’esprit des lois, Montesquieu discute la justification de
l’esclavage donnée par les juristes romains. Ceux-ci attribuent trois
sources à l’esclavage. Certains esclaves sont des prisonniers de
guerre ; d’autres sont des débiteurs qui n’ont pas pu payer leurs
dettes ; d’autres enfin sont esclaves parce que leurs parents
l’étaient. Dans les trois cas selon Justinien, c’est la pitié qui est le
fondement de l’esclavage. Montesquieu expose cette thèse et les arguments
sur lesquels elle s’appuie, puis les réfute l’un après l’autre. Seule la
discussion relative aux prisonniers de guerre est ici présentée. Voici les
arguments que Montesquieu oppose à la thèse esclavagiste : a) Il
est faux qu’il soit permis de tuer dans la guerre autrement que dans le
cas de nécessité ; b) Mais dès qu’un homme en a fait un autre
esclave on ne peut pas dire qu’il ait été dans la nécessité de le tuer,
puisqu’il ne l’a pas fait ; c) Tout le droit que la guerre peut
donner sur les captifs, c’est de s’ assurer tellement de leur personne
qu’ils ne puissent plus nuire ; d) Les homicides faits de
sang-froid par les soldats, et après la chaleur de l ’action, sont rejetés
de toutes les nations du monde. Montrez que les propositions a,b,c, et
d sont une réfutation de la thèse : l’esclavage a sa source dans le
sentiment de pitié. 3°) Jean-Baptiste Massillon (1663-1742), prêtre
français, veut établir la divinité de Jésus-Christ de la façon
suivante : « Si le seigneur Jésus (...) n’était qu’un homme
juste et innocent, choisi seulement pour être l’envoyé de Dieu sur la
terre, la fin principale de son ministère aurait été de rendre le monde
idolâtre et de ravir à la Divinité la gloire qui lui est due, pour se
l’attribuer à lui-même ». (Sermon sur la Divinité de Jésus-Christ,
1ère partie) Où réside la faiblesse de l’argument ? 4°) Vous
désirez un renseignement sur tel ou tel épisode particulier de La Comédie
humaine et pour l’obtenir, vous avez le choix entre deux informateurs A et
B. De A on vous dit : « Il n’a pas lu tous les romans de
Balzac. » De B : « Il a lu quelques romans de
Balzac. » Lequel des deux informateurs allez-vous choisir ?
Justifiez votre réponse. J’ai par ailleurs, au moment de publier cet
article, eu connaissance de celui de Gérard Chomienne "Comment apprendre à
raisonner : la logique et l’argumentation dans le cours de
philosophie ?" , in S. Cosperec et JJ Rosat, Les connaissances et la
pensée, Breal, 2003, p.195-205, qui va tout à fait dans le même sens que
celui-ci.
[14] Merci à Jean Jacques Rosat, Jean Jacques Guinchard et Arnaud
Monfeuillard pour leurs remarques sur cet
article. |