Il arrive à certains d’entre nous
de ressentir parfois comme une lassitude, un découragement, voire du
désespoir face à la vulgarité de notre époque et à la médiocrité de ceux
qui y vivent. Ces émotions aristocratiques ne tourmentent évidemment pas
la foule, mais seulement quelques âmes bien nées, d’authentiques
philosophes ou des professeurs vraiment exigeants...
autant dire presque personne. Ces esprits au-dessus du commun ont, en
principe, appris à ne tirer que de leur propre sagesse la source de toute
jouissance, mais ils peuvent néanmoins trouver quelquefois du plaisir à
reconnaître un frère, un semblable. Qu’ils sachent ainsi qu’on peut
trouver sur internet, au milieu du fumier charrié par le philistinisme
ambiant, d’admirables professions de foi élitistes qui réconcilieraient
avec l’humanité les plus intransigeants d’entre nous. Qu’on en juge :
voici ce que déclare Jean-Pierre Lalloz, professeur de philosophie en
classes préparatoires à Lille, dans un dialogue avec un collègue, Sylvain
Reboul [1] :
« (...)
s’il m’arrive parfois de pouvoir construire des concepts dans mon
enseignement au lieu de bachoter ou de servir du Descartes et du Kant,
c’est uniquement parce que je travaille dans une classe qui n’a pas de
sanction immédiate à la fin de l’année, une hypokhâgne. Mais j’ai aussi
une autre classe qui donne immédiatement sur un concours, et là, pas
question de penser : il faut des résultats socialement acceptables.
Quand j’enseignais en Terminale, je résolvais la question d’une très
mauvaise manière, bien qu’une autre ait été encore pire, à mon avis :
je me limitais aux meilleurs élèves, ceux qui avaient conscience que des
questions se posent. Les autres, les neuf dixièmes en fait, trouvaient que
tout cela n’était que bavardage. (...)
Je me limite toujours aux
meilleurs élèves, même en ce moment dans ma classe : les cours que je
leur donne (...) n’intéressent qu’une petite minorité, parce que les
autres ont décidé d’avoir une existence socialement brillante,
c’est-à-dire triviale. Car ce n’est pas le fameux "handicap socioculturel"
qui me semble l’obstacle à notre enseignement : c’est le conformisme
épais de la majorité des élèves.
(...) le mépris de la philosophie
n’est pas une erreur que nous pourrions rectifier : c’est une
attitude morale, irréductible comme telle, dont nous devons prendre acte
et tirer les conséquences.
Donc, concrètement, je ne travaille que pour
les élèves qui s’intéressent, et je ne veux pas le bien des autres contre
leur volonté. »
En véritable maître de pédagogie,
Jean-Pierre Lalloz nous montre la voie à suivre : ne parler que pour
les deux ou trois meilleurs d’une classe et laisser les autres mariner
dans leur « conformisme épais ». D’où vient-il ce conformisme
dont font preuve neuf élèves sur dix ? D’une décision, semble-t-il,
puisque les conformistes sont ceux qui « ont décidé d’avoir une
existence socialement brillante ». Mais, peut-on se demander alors,
qu’est-ce qui a dicté cette véritable attitude morale, cette volonté
contre laquelle on ne peut pas aller, cette décision vulgaire des uns,
quand quelques autres sont héroïquement prêts à embrasser le destin
exceptionnel des créateurs de concepts ? Risquons une
hypothèse : c’est par nature que la grande masse des élèves est
conformiste et incapable de s’intéresser à la philosophie, et, comme le
dit clairement le philosophe, l’origine socioculturelle n’a rien à faire
là-dedans. Seuls les penseurs-nés peuvent s’intéresser au cours de
philosophie ; les autres, incapables de s’élever, ne méritent que
l’indifférence du maître.
Tout ceci est réellement admirable et propre
à rasséréner l’esprit le plus élitiste, car c’est parfaitement vrai. C’est
notamment un fait connu et incontestable : aucun philosophe digne de
ce nom, même enseignant en classes préparatoires, n’a jamais tenté d’avoir
« une existence socialement brillante ». On chercherait en vain
des contre-exemples.
Néanmoins, on pourrait peut-être adresser une
humble remontrance à Jean-Pierre Lalloz quand il dit, avec l’apparence du
bon sens (ce qui, au passage, est peut-être bien en soi une petite faute
de goût) :
(...) si les
élèves intéressants ont droit à des cours intéressants, les élèves
triviaux ont [le] droit de réussir les examens qu’ils préparent et qui les
mèneront là où ils méritent d’aller. Je sais bien que c’est presque
toujours incompatible, et qu’il n’y a que de mauvaises mesures... Dans la
pratique, on va tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, c’est sûr...
Autrement dit, le professeur qui
veut enseigner pour tous doit, en fait, enseigner comme en
zigzags, en présentant tantôt, à quelques élèves, la vraie philosophie
intéressante et pensante, et tantôt, à tous les autres,
la répugnante bouillie pour bêtes à concours dont se satisfont les
« élèves triviaux ». Je me demande, pour parler franchement, si
ce louvoiement est bien digne de l’élitisme le plus pur. Ne serait-il pas
plus conforme à l’éthique du créateur de concepts de ne rien
enseigner du tout aux élèves triviaux, et en tout cas surtout pas ce dont ils ont besoin pour passer leurs
concours, puisqu’ils risqueraient alors d’en tirer profit pour accomplir
leur existence socialement brillante et, par conséquent, pour avilir
davantage ce monde, où penser devient chaque jour plus difficile ? Un
élitisme authentique permet-il vraiment de s’abaisser à contribuer si peu
que ce soit à la trivialisation galopante de notre époque ? A cette
question, osons répondre : Non ! Certes, 30 élèves triviaux font
plus de bruit dans une classe que 3 conceptualisateurs, mais il est des
causes qui valent certains sacrifices.