Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

Humeurs

Élitistes, encore un effort !

par Claude-Philippe de Pixérécourt

Aucun philosophe n’est prétentieux
Quelques individus prétentieux n’aiment pas jouer à la roulette
Quelques personnes ne jouant pas à la roulette ne sont pas des philosophes

Lewis Carroll, Logique sans peine

Odi profanum vulgus
Horace, Odes

Il arrive à certains d’entre nous de ressentir parfois comme une lassitude, un découragement, voire du désespoir face à la vulgarité de notre époque et à la médiocrité de ceux qui y vivent. Ces émotions aristocratiques ne tourmentent évidemment pas la foule, mais seulement quelques âmes bien nées, d’authentiques philosophes ou des professeurs vraiment exigeants... autant dire presque personne. Ces esprits au-dessus du commun ont, en principe, appris à ne tirer que de leur propre sagesse la source de toute jouissance, mais ils peuvent néanmoins trouver quelquefois du plaisir à reconnaître un frère, un semblable. Qu’ils sachent ainsi qu’on peut trouver sur internet, au milieu du fumier charrié par le philistinisme ambiant, d’admirables professions de foi élitistes qui réconcilieraient avec l’humanité les plus intransigeants d’entre nous. Qu’on en juge : voici ce que déclare Jean-Pierre Lalloz, professeur de philosophie en classes préparatoires à Lille, dans un dialogue avec un collègue, Sylvain Reboul [1] :

« (...) s’il m’arrive parfois de pouvoir construire des concepts dans mon enseignement au lieu de bachoter ou de servir du Descartes et du Kant, c’est uniquement parce que je travaille dans une classe qui n’a pas de sanction immédiate à la fin de l’année, une hypokhâgne. Mais j’ai aussi une autre classe qui donne immédiatement sur un concours, et là, pas question de penser : il faut des résultats socialement acceptables. Quand j’enseignais en Terminale, je résolvais la question d’une très mauvaise manière, bien qu’une autre ait été encore pire, à mon avis : je me limitais aux meilleurs élèves, ceux qui avaient conscience que des questions se posent. Les autres, les neuf dixièmes en fait, trouvaient que tout cela n’était que bavardage. (...)
Je me limite toujours aux meilleurs élèves, même en ce moment dans ma classe : les cours que je leur donne (...) n’intéressent qu’une petite minorité, parce que les autres ont décidé d’avoir une existence socialement brillante, c’est-à-dire triviale. Car ce n’est pas le fameux "handicap socioculturel" qui me semble l’obstacle à notre enseignement : c’est le conformisme épais de la majorité des élèves.
(...) le mépris de la philosophie n’est pas une erreur que nous pourrions rectifier : c’est une attitude morale, irréductible comme telle, dont nous devons prendre acte et tirer les conséquences.
Donc, concrètement, je ne travaille que pour les élèves qui s’intéressent, et je ne veux pas le bien des autres contre leur volonté. »

En véritable maître de pédagogie, Jean-Pierre Lalloz nous montre la voie à suivre : ne parler que pour les deux ou trois meilleurs d’une classe et laisser les autres mariner dans leur « conformisme épais ». D’où vient-il ce conformisme dont font preuve neuf élèves sur dix ? D’une décision, semble-t-il, puisque les conformistes sont ceux qui « ont décidé d’avoir une existence socialement brillante ». Mais, peut-on se demander alors, qu’est-ce qui a dicté cette véritable attitude morale, cette volonté contre laquelle on ne peut pas aller, cette décision vulgaire des uns, quand quelques autres sont héroïquement prêts à embrasser le destin exceptionnel des créateurs de concepts ? Risquons une hypothèse : c’est par nature que la grande masse des élèves est conformiste et incapable de s’intéresser à la philosophie, et, comme le dit clairement le philosophe, l’origine socioculturelle n’a rien à faire là-dedans. Seuls les penseurs-nés peuvent s’intéresser au cours de philosophie ; les autres, incapables de s’élever, ne méritent que l’indifférence du maître.
Tout ceci est réellement admirable et propre à rasséréner l’esprit le plus élitiste, car c’est parfaitement vrai. C’est notamment un fait connu et incontestable : aucun philosophe digne de ce nom, même enseignant en classes préparatoires, n’a jamais tenté d’avoir « une existence socialement brillante ». On chercherait en vain des contre-exemples.
Néanmoins, on pourrait peut-être adresser une humble remontrance à Jean-Pierre Lalloz quand il dit, avec l’apparence du bon sens (ce qui, au passage, est peut-être bien en soi une petite faute de goût) :

(...) si les élèves intéressants ont droit à des cours intéressants, les élèves triviaux ont [le] droit de réussir les examens qu’ils préparent et qui les mèneront là où ils méritent d’aller. Je sais bien que c’est presque toujours incompatible, et qu’il n’y a que de mauvaises mesures... Dans la pratique, on va tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, c’est sûr...

Autrement dit, le professeur qui veut enseigner pour tous doit, en fait, enseigner comme en zigzags, en présentant tantôt, à quelques élèves, la vraie philosophie intéressante et pensante, et tantôt, à tous les autres, la répugnante bouillie pour bêtes à concours dont se satisfont les « élèves triviaux ». Je me demande, pour parler franchement, si ce louvoiement est bien digne de l’élitisme le plus pur. Ne serait-il pas plus conforme à l’éthique du créateur de concepts de ne rien enseigner du tout aux élèves triviaux, et en tout cas surtout pas ce dont ils ont besoin pour passer leurs concours, puisqu’ils risqueraient alors d’en tirer profit pour accomplir leur existence socialement brillante et, par conséquent, pour avilir davantage ce monde, où penser devient chaque jour plus difficile ? Un élitisme authentique permet-il vraiment de s’abaisser à contribuer si peu que ce soit à la trivialisation galopante de notre époque ? A cette question, osons répondre : Non ! Certes, 30 élèves triviaux font plus de bruit dans une classe que 3 conceptualisateurs, mais il est des causes qui valent certains sacrifices.

[1] Texte complet sur la page personnelle de Sylvain Reboul : http://sylvainreboul.free.fr/dia.htm#Lalloz.