Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

Etranger : vu de l'Uruguay

 

Le débat sur l’école vu de l’autre côté de l’Atlantique
Lecture critique du livre d’Adrien Barrot, "L’enseignement mis à mort"
par Mauricio Langon

Contrairement à la vocation normale de cette rubrique, nous ne publions pas dans ce numéro un « reportage » sur l’enseignement de la philosophie dans un pays étranger, mais une critique par Mauricio Langon [1] de la traduction en espagnol du livre d’Adrien Barrot [2] L’enseignement mis à mort. Par conséquent, on apprendra peu de choses ici sur l’enseignement de la philosophie en Uruguay, et nous avons même choisi d’éliminer du texte original la plupart des allusions aux débats actuels entre les professeurs de philosophie uruguayens, allusions forcément incompréhensibles au lecteur français ; mais nous nous réservons bien sûr la possibilité de publier prochainement un article relatant ces débats et exposant la situation de l’enseignement de la philosophie en Uruguay.

L’ouvrage d’Adrien Barrot, L’enseignement mis à mort (Librio, 2000), qui paraît en traduction espagnole aux éditions Voces, Montivideo, 2003, dans la traduction de A. y L. Bolon, C. Cardozo, C. Hipogrosso et S. Pedretti, est un ouvrage polémique. C’est sur ce mode de la discussion franche que j’aimerais aborder l’ouvrage.
Puisque que le « scénario » français dans lequel se place Adrien Barrot présente d’ « inquiétantes ressemblances » avec les réformes en cours en Uruguay, comme le précisent les éditeurs de la traduction, c’est justement à propos des points qui, « au-delà de la distance séparant » la société française de l’uruguayenne, renvoient à l’ « universalité des problèmes que nous avons en commun », et aux « présupposés philosophiques qui gouvernent les diverses options éducatives » que porte mon désaccord.
Le livre de Barrot fait écho à la chute du ministre de l’éducation, Claude Allègre, sous la pression des syndicats d’enseignants. Cependant notre auteur ne « crie pas victoire pour autant ». Il remarque au contraire qu’on a laissé passer l’essentiel : la discussion de fond sur ce qu’est et ce que devrait être l’éducation et sur le seuil à partir duquel elle n’est plus qu’un simulacre. Je suis d’accord : c’est bien de cela qu’il faut discuter au premier chef.
Mon article est polémique, lui aussi, il ne prétend pas faire un exposé impartial et exhaustif du livre de Barrot mais interroger des points essentiels dont le traitement me paraît choquant. Dans une première partie, j’exposerai la conception que Barrot a de l’éducation et les reproches qu’il adresse aux conceptions ministérielles qu’il attaque. Dans la second partie je replacerai cette charge dans l’arrière-plan sur lequel elle s’appuie, une tendance qui remet en cause certaines théories critiques de l’éducation du XXème siècle ; je conclurai en faisant part de mes objections à la vision personnelle de l’auteur, qu’il présente comme l’expression d’une nécessité humaine.

Pour une école de l’autorité et de l’émancipation
Barrot introduit son apologie d’une « école de l’autorité et de l’émancipation » par la critique d’une phrase de Claude Allègre. Celui-ci dit qu’« il y a dans l’enseignement une tendance archaïque que l’on peut résumer ainsi : « ils n’ont qu’à m’écouter, c’est moi qui sais. » [
3] Barrot revendique le caractère archaïque d’une telle conception de l’enseignement au sens où elle serait « au plus haut point essentielle à la chose même qu’elle détermine si adéquatement ».
En effet « Archê, en grec, signifie à la fois principe, origine, point de départ, commencement, autorité et commandement. » La conception « archaïque » de l’éducation « commande et détermine de part en part l’intelligence de ce qu’est essentiellement l’enseignement dans son principe. » [
4]
D’un côté, l’enseignement consiste à « transmettre » des savoirs aux élèves, pas n’importe lesquels - Barrot exclut par exemple les échecs, l’informatique, le théâtre, le chant, la danse - , mais des « connaissances objectives » telles que « l’apprentissage du latin et du grec ». Dans la mesure où « les professeurs d’histoire ont appris et savent de l’histoire, les professeurs de mathématiques ont appris et savent des mathématiques, les professeurs de physique de la physique, et il en va ainsi dans toutes les disciplines », ils sont en mesure de transmettre ces connaissances à ceux qui les ignorent, les élèves. Il n’y a ni arbitraire, ni abus : la compétence et l’autorité du professeur se mesurent à l’aune des « connaissances objectives qu’il domine » et se fondent sur elles ; par exemple, celles de Barrot résident dans la « culture philosophique » qu’il maîtrise.
D’un autre côté, enseigner c’est assurer « la rencontre des esprits dépendants - les élèves -, avec les esprits les plus indépendants, qui sont les plus grands esprits, c’est-à-dire avec les œuvres des plus grands esprits. » [
5]
Grâce à sa maîtrise plus grande de ces connaissances et à une fréquentation plus assidue des œuvres des plus grands esprits, le professeur détient l’autorité, sur un autre plan, cependant, il n’est rien d’autre qu’un « élève plus avancé ». Puisqu’il transmet des savoirs objectifs, il fait taire son ego quand il parle en tant que professeur à ses élèves ; d’où le « droit imprescriptible des professeurs au silence et à l’écoute de leurs élèves. » [
6] Conscient de ses propres insuffisances, il peut et doit reconnaître la « dépendance de la jeunesse » et « assumer la charge » de lui imprimer une « direction et une orientation ». Dans la mesure où il s’efforce de se surpasser, il peut et il doit exiger un effort, imposer des obligations à ses élèves, sinon, il laisse l’esprit sans arme face au « pouvoir de la pression sociale ». Il doit aussi soutenir l’effort de ses élèves pour « s’élever » [7], « en s’appuyant sur les dispositions naturellement présentes en chacun, dont le développement doit être protégé, soutenu et favorisé par l’institution. » [8] Cette perspective est « une incitation merveilleuse à l’amélioration de soi », « la seule chose que l’Éducation nationale devrait protéger, entretenir, promouvoir, encourager et récompenser, chez les professeurs comme chez les élèves ». [9]
Être élève c’est donc vouloir « écouter un professeur, entendre et revoir un enseignement » [
10] ; c’est « s’asseoir derrière une table et écouter un cours » [11] ; ce qui implique de vouloir s’élever, « mûrir », c’est-à-dire « penser par soi-même ». En somme, « on ne naît pas élève, on le devient. »

Dès le début, Barrot se réclame d’Aristote : « tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître » (Métaphysique A, 980a). L’école existerait donc en vertu d’une « nécessité humaine  ». Les conceptions comme celle de Allègre rendent impossible tout enseignement, l’existence même d’écoles, de professeurs et d’élèves. Si le discours de l’enseignant n’est plus fondé sur la maîtrise de connaissances objectives à transmettre, il devient « arbitraire », « subjectif », et son autorité « superflue » et « abusive ». Il n’y a plus d’élèves mais des « jeunes » qui ne sont que ce qu’ils veulent être, qui ne demandent aucune éducation en sorte qu’ils peuvent se passer même d’école. Celle-ci se transforme alors en un « simulacre d’école » où il ne s’agit plus ni d’enseigner, ni d’exiger du travail et de la discipline car tout cela est vu comme violence ou obstacle à la volonté des « jeunes ». D’un tel simulacre ne peut naître que « barbarie », « fanatisme », « brutalité », « nihilisme ».
La conclusion à laquelle aboutit Adrien Barrot est claire : en arrière toutes ! « La modernité - conclut Barrot -, si elle ne veut pas succomber au vertige nihiliste de son auto-engendrement, doit apprendre à voir dans le passé pré-moderne autre chose que de rares et maladroites anticipations de sa propre sagesse, noyées dans un océan d’erreurs et de crimes. Faute de cet arrachement à la puissance hypnotique du présent, elle ne sera qu’un laboratoire planétaire de l’inhumain. » [
12]

Une conception régressive de l’enseignement
Il faut se défaire de la rhétorique enflammée de l’auteur et du pouvoir hypnotique de son indignation, que l’on peut comprendre et partager, contre la vague de réformes éducatives qui traverse le monde, pour pouvoir considérer la question importante qu’il soulève, avec le calme et le sérieux exigés. Pour considérer non les critiques qu’il adresse à telle ou telle mesure, mais la conception de l’enseignement, du professeur et de l’élève qui est à ses yeux universelle, une nécessité humaine.
Il y a dans le texte beaucoup d’idées à propos desquels on ne peut ressentir que de la sympathie quand on constate l’évacuation des contenus éducatifs qui caractérise la « réforme » imposée en Uruguay. Sont particulièrement précieuses les pages dénonçant l’identification fallacieuse entre « massification » et « démocratisation », celles qui s’en prennent à la prétendue « baisse de niveau » des élèves, ainsi que l’analyse du procédé qui consiste non à prendre en compte la capacité des nouvelles masses scolarisées à « répondre à un enseignement digne de ce nom », mais à la reconnaître de manière abstraite et leur dénier en fait toute éducation [
13]. Toutefois, ces quelques points d’accord, ne sauraient occulter les difficultés que soulèvent les thèses principales exposées dans cet ouvrage.

Une vision caricaturale de la réflexion pédagogique
Barrot oppose son « école de l’autorité et de l’émancipation » (l’école moderne, éclairée, la française, la nôtre) à l’ « école du respect » que prône Allègre. Selon notre auteur, cet appel au respect mutuel entre professeur et élèves « ne fait que reprendre, en l’investissant d’une autorité publique, la vulgate sociologique et psychologique dominante, en vertu de laquelle on ne peut comprendre la violence dans l’école qu’à la lumière de la violence de l’école, en tant que telle. (...) Ainsi, la violence physique qui se fait jour dans l’école aurait pour origine première la violence symbolique mais non moins réelle et tout aussi intolérable de l’institution. » [
14]
Je vois ici un problème : il ne me paraît pas légitime d’opposer l’autorité au respect : le devoir de respect n’implique pas plus la perte de l’autorité que l’exercice de l’autorité de l’enseignant n’entraîne la disparition du respect mutuel que se doivent les professeurs et les élèves.
Barrot n’attaque pas tant les propos de l’ancien ministre que les présupposés qu’ils véhiculeraient. Ceux-ci ressembleraient bigrement aux théories de la reproduction, défendues notamment par des auteurs français (Althusser, Bourdieu et Passeron), qui dénonçaient les fonctions de domination de l’école capitaliste considérée comme « appareil idéologique d’État » et la violence symbolique qu’elle exercerait.
En procédant ainsi, Barrot se forge un ennemi bien commode dont je ne sais pas s’il existe en France. Certes il n’évoque qu’une « vulgate », mais la caricature lui permet de la disqualifier. Tout en se ménageant la possibilité de préciser qu’il ne se réfère pas tant au concept de « violence symbolique » chez Bourdieu qu’à telle ou telle déformation de ses idées.
Par delà cette objection, je voudrais signaler l’analogie et le soupçon que m’inspire cet aspect du livre de Barrot. Il me fait penser à certaines pages de didacticiens brésiliens, comme Dermeval Saviani (né en 1943), qui prennent position contre des démarches pédagogiques trop exclusivement centrées sur le comment en « tournant la barre dans l’autre sens » au point de soutenir le caractère progressiste et scientifique d’approches plus anciennes centrées sur le qu’est-ce que. On peut voir dans ces idées une réaction face aux écoles de la reproduction, ainsi qu’une prise de distance par apport aux idées de quelqu’un comme Paulo Freire (1921-1997). Seulement, des gens comme Saviani construisaient une critique de ces auteurs en passant par eux, en conservant la part positive de leurs apports pour aller au-delà. Mon soupçon est que Barrot n’a pas pesé suffisamment les apports critiques des courants de la reproduction et qu’il n’a pas fait le détour par Freire. Et que, en conséquence, sa conception de l’éducation est acritique, anhistorique, ethnocentrique.

L’école et la démocratie
Le modèle de l’éducation qui est, pour Barrot, l’essence de tout enseignement, est la transmission aux élèves, par les professeurs, d’un corpus déjà existant de connaissances et de modèles spirituels. La compétence du professeur se mesure au degré de maîtrise de sa « culture », qui se transfère par contact ou osmose. En écoutant celui qui sait, l’étudiant saura ; en lisant l’émancipé, il s’émancipera. Toute préoccupation didactique est écartée : il n’existe aucune sorte de problème pédagogique.
L’essence éternelle de « l’éducation » dont se réclame Barrot n’est rien d’autre qu’une conception relative à une époque et à une culture déterminée, appartenant au passé. Faire de cette approche la seule possible, l’expression d’une nécessité humaine est une position ethnocentrique.
Dans cette perspective, qui ne tient pas compte de l’écart entre ce qui s’enseigne et ce qui s’apprend, où l’appris est la répétition de l’enseigné, l’élève apparaît comme une tabula rasa, réduit à une totale passivité. Sans souci de la réception, comment « recevra »-t-il ce qu’on lui enseigne, comment et quand en viendra-t-il à parler et à écrire, comment développera-t-il des capacités critiques, créatives, comment pourra-t-il devenir autonome, s’émanciper ?
J’ajoute qu’une telle conception de l’enseignement est profondément inégalitaire. Il n’y a aucun lien entre enseignement et dialogue, ni entre enseignement et démocratie. Toute relation est niée entre l’école et la vie hors de l’école au sein d’une société ouverte. Pour Barrot, le jeune devient élève à partir du moment où il accepte son infériorité. Quel message est ainsi transmis, si ce n’est la supériorité des uns sur les autres est justifiée, qu’il faut l’accepter en silence ? N’a-t-on pas affaire à une école de la soumission et de l’acceptation acritique d’une autorité et d’un discours ? Non seulement l’éducation des jeunes s’en trouve compromise, mais l’idée même d’un enseignement adressé aux adultes, d’une éducation de peuple, est invalidée.
Quant aux contenus, s’ils constituent l’essentiel de l’enseignement pour Barrot, il ne nous expose jamais les critères légitimes pour les déterminer, pas plus qu’il n’évoque qui serait compétent pour le faire. On sait seulement qu’ils doivent être strictement disciplinaires, que l’auteur admet la philosophie, les mathématiques, l’histoire, la physique, le latin et le grec, qu’il exclut par conséquent toutes les activités où l’on ne se contente pas de rester assis et d’écouter. En forçant le trait, on en viendrait à dire que le seul critère de détermination est le degré d’inactivité auquel certaines méthodes d’enseignement réduisent les élèves et non celui du caractère formateur des contenus !
Mais il n’y pas que des contenus qui s’enseignent, il y aussi des valeurs, des aptitudes, des démarches. Cela dit, en ridiculisant, en grande partie à bon droit, les tendances obsédées par le « comment enseigner ? » au point de ne plus rien enseigner du tout, et en se contentant d’y opposer le leçon magistrale, Barrot contourne la question des modalités d’enseignement au profit d’une conception verticale de l’éducation.
C’est que, pour lui, les didactiques spécialisées sont dépourvues de sens : si l’on sait une discipline, on sait l’enseigner. Il s’agit non pas d’aider l’élève à développer, par exemple, la capacité de philosopher ou de penser historiquement ou mathématiquement, mais de lui transmettre des connaissances objectives et figées.

Par delà les qualités d’écriture, l’élan des convictions, on aura compris que ce qui me gêne dans cet ouvrage c’est son caractère réactionnaire. Même s’il se présente aux côtés des courants progressistes, chaque phrase qui ponctue sa conception de l’éducation est parfaitement compatible avec un enseignement de et en vue de la domination. Une question cruciale se pose alors pour tous ceux qui sont préoccupés par les problèmes pédagogiques : comment penser une éducation progressiste qui ne s’accroche pas aux pratiques passées d’un enseignement inégalitaire ?

[1] Professeur honoraire de philosophie. Un des principaux membres de l’Asociación Filosófica del Uruguay

[2] Professeur de philosophie, et l’un des initiateurs, on s’en souvient peut-être, des États Généraux 2 de la Philosophie qui ont, l’an dernier, malheureusement fait long feu.

[3] p. 31, dans l’édition française - toutes les notes renvoient à cette édition, Librio, 2000.

[4] p. 39.

[5] p. 39.

[6] pp. 37-38.

[7] p. 61.

[8] p. 66.

[9] pp. 77-78.

[10] p. 45.

[11] p. 48.

[12] p. 87.

[13] p. 57.

[14] p. 36.