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Etat de la Recherche :
Leibniz
Leibniz : horizons illimités et inépuisables ressources
de la pensée Une décennie
de recherches leibniziennes (1992-2002) par Giovanna
Varani
Leibniz est revenu ces dernières années au
programme de l’agrégation. En outre, les recherches leibniziennes ont
connu un essor international qui renouvelle l’approche traditionnelle du
philosophe de l’harmonie préétablie. Peut-on continuer à
« systématiser » Leibniz autant que le faisaient les grands
pionniers comme Couturat ou Russell ? Ne faut-il pas pousser encore
plus loin l’exploration des relations complexes de Leibniz avec ses
devanciers et contemporains, tels, de manière inattendue peut-être,
certains kabbalistes ? Les pistes sont nombreuses. Jeune chercheure à
l’Université de Vérone, Giovana Varani a publié Leibniz et la
« topique » aristotélicienne (Milan, 1995). Son article dresse
un précieux panorama des recherches leibniziennes dans le monde depuis une
quinzaine d’années. Nous le publions avec d’autant plus de plaisir q’il
inaugure une collaboration que nous souhaitons fructueuse avec des revues
étrangères. Initialement paru dans le Bulletin de la Société
italienne de Philosophie (automne 2002), il est traduit ici avec
l’aimable accord de l’auteure, du Président de la Sfi, le professeur
Luciano Malusa, et du rédacteur en chef du Bulletin, M. Gregorio
Piaia.
Traduction de
l’Italien par Gabrielle Kerleroux
Introduction
Proposer aujourd’hui un compte-rendu
des récentes études leibniziennes peut paraître à divers titres une
entreprise téméraire et arbitraire insurmontable. Il suffit en effet de
parcourir les Actes du dernier Congrès leibnizien de Berlin
(2001) [1], pour se rendre compte de l’immense richesse - qualitative et
quantitative - des contributions actuelles aux études leibniziennes
provenant du monde entier et de chercheurs de formations culturelles très
diverses. Toutefois, sans jamais oublier que le fait de signaler certaines
recherches plutôt que d’autres est un peu arbitraire et qu’il faut
renoncer à l’exhaustivité, nous tenterons de répondre aux attentes
légitimes des lecteurs. Autrement dit, nous proposerons d’abord un
instrument d’information, même imparfait, qui permettra de se repérer dans
le dédale de la « Leibniz Forschung » (« Recherches
leibniziennes » ) d’aujourd’hui pour progresser au moins de quelques
pas. Tout d’abord, il nous faut signaler un changement de cap radical
des études leibniziennes par rapport aux grandes œuvres des débuts du XXe
s. : Russell (1900), Couturat (1901), Cassirer (1902). On ne tente
plus de cerner une unique matrice originelle de la philosophie de Leibniz
et de lui rattacher tout le système qui en découlerait. Ce qui prévaut,
tout au plus, c’est la reconnaissance de la multiplicité des
développements impliqués par une philosophie de ce type, même si elle tend
à une unité de structure. On s’en tient donc à la pluralité de ses aspects
et à sa dynamique. C’est justement cette caractéristique essentielle qui
aspire à être restituée par le biais de la spécialisation plus marquée des
enquêtes particulières sur des secteurs, des problèmes, des directions
spécifiques de la pensée leibnizienne. En outre, on admet que malgré
l’intense travail historiographique consacré à Leibniz, il reste encore
des pans obscurs qui n’ont pas été suffisamment analysés ou peut-être pas
totalement compris. En somme, ce n’est pas un hasard si, en 1996, Michel
Fichant a intitulé un article « Leibniz, cet
inconnu » [2]. Autrement dit, c’est comme si le profil de Leibniz,
reconstruit entre la première et la deuxième moitié du XVIIIe s. - en
pleine période des Lumières - par Jacob Brucker dans sa monumentale Historia Critica Philosophiae (1ère édition
1742-1744 ; 2ème éd. 1766-1767) [3]
correspondait mieux aux intérêts théoriques de notre époque (grâce à sa
remarquable vivacité et à une approche de Leibniz - essentiellement vu
comme « Polyhistor » - pour ainsi dire multidisciplinaire) qu’à
des visions historiographiques monolithiques et totalisantes prétendant à
des approches définitives. Mais Brucker travaillait dans des conditions
rédhibitoires : l’œuvre éditée de Leibniz se réduisait à son époque à
très peu de textes ; pas même les Nouveaux Essais,
publiés seulement en 1765 par Rudolf Erich Raspe. Aujourd’hui, grâce au
travail d’édition des œuvres complètes (Akademie
Ausgabe), les chercheurs peuvent s’appuyer sur des textes couvrant un
large éventail chronologique. La disponibilité accrue et améliorée des
œuvres éditées joue un rôle fondamental dans le changement de cap auquel
nous faisions allusion plus haut, changement qui advient, toutefois, sans
solution de continuité, mais dans le sens de l’approfondissement et du
développement d’intuitions élaborées auparavant. La plus grande
facilité des échanges de communications entre chercheurs contribue
également à ce résultat. Cependant, cette tendance complique encore plus
l’entreprise de qui voudrait dresser un tableau complet des recherches
leibniziennes. En effet, cela impliquerait l’abolition des frontières
nationales, les études leibniziennes se développant aujourd’hui dans un
cadre très international. Nous avons donc considéré comme opportun, dans
le rapide panorama que nous proposons ici, de recenser des travaux rédigés
dans plusieurs langues, parus dans des contextes assez éloignés les uns
des autres, bien que limités à la sphère occidentale.
La question
prioritaire : édition des écrits et modalités de transmission du
patrimoine philosophique leibnizien.
Leibniz reste encore
inconnu par de nombreux aspects, non seulement pour l’extrême variété de
ses intérêts que pour la richesse de son héritage spirituel. Autant de
caractéristiques qui l’ont fait définir récemment par Tullio de Mauro
comme un « fabuleux roi Midas de la pensée scientifique
moderne » [4], mais surtout à cause des nombreux préjugés qui perdurent sur son
œuvre-même. Rappelons à propos du premier point que - comme on le sait -
l’œuvre est caractérisée avant tout par la « dispersion des
sources » [5]
. Par conséquent, il a fallu dès 1923 accomplir un fastidieux travail,
encore en cours aujourd’hui de publication unitaire des écrits leibniziens
disséminés de ci de là et, parfois encore, sous la forme de manuscrits
(édition de l’Akademie Ausgabe). L’entreprise de
transcription et de publications des textes inédits a provoqué toute une
série de débats sur les méthodes appropriées et les possibilités
effectives pour les spécialistes de présenter sous une forme systématique
des méditations éclatées. Le Centre de Recherches leibniziennes de Munster
citée plus haut, qui s’occupe en particulier des écrits philosophiques,
mais aussi les Archives Leibniziennes de Hanovre, qui se consacre aux
écrits mathématiques, ont apporté et apportent leur contribution à cette
tâche très ardue.
3. Regard sur
la littérature critique des dernières
années
3.1 OUVRAGES COLLECTIFS
Les recueils de courts
essais, fruits du « concours synergique » de différents
chercheurs qui s’occupent d’aspects disparates de la pensée leibnizienne,
représentent peut-être l’aspect le plus marquant de la nouvelle production
écrite et de la recherche en découlant. Ils mettent en évidence avec une
grande clarté le renoncement à tout « monolithisme
interprétatif ». Je me limiterai ici à n’en rappeler que quelques
uns, particulièrement significatifs. En 1999 est paru le volume L’actualité de Leibniz : les deux labyrinthes [6]. Des chercheurs de haut niveau s’y associent pour
traiter de thèmes hétérogènes - de la métaphysique proprement dite à la
jurisprudence qui, en réalité, figure toujours comme objet d’enquête dans
les ouvrages collectifs -, mais en restant unis par la vision
leibnizienne des deux « labyrinthes », qui met l’accent sur les
obstacles contenus dans les notions de « liberté » et de
« nécessité » par rapport à l’« origine du mal » et
dans les notions mathématiques de « continu », d’
« indivisible » et d’ « infini ». De la même année
date le recueil collectif Perspectives sur
Leibniz, [7]
contenant les Actes des « journées leibniziennes » qui avaient
eu lieu en 1994 à l’Université de Bourgogne et à Genève, un recueil
destiné à envisager les différents visages du « génie
universel » qu’était Leibniz, du mathématicien au juriste. Le motif
d’inspiration est sans conteste le fameux « perspectivisme »
leibnizien : la possibilité de voir les mêmes choses de façon
différente selon le point de vue adopté. En 1999, ont été publiés sous
le titre Labora diligenter [8] les Actes d’une rencontre qui s’étaient tenus à
Postdam en 1996, année de la célébration du 350ème anniversaire de la
naissance de Leibniz. Le titre est emprunté à une lettre de Leibniz à
Ernst von Hessen-Rheinfels (de mars 1685) sur la méthode à suivre afin de
dépasser les querelles entre les confessions chrétiennes, en vue d’une
entente œcuménique. Le Labora diligenter s’oppose au calumniare audacter, c’est-à-dire à la démolition en règle
et diffamatoire, et il implique la reconnaissance respectueuse de la
diversité ainsi que la compréhension réciproque de la parole de chacun. Ce
n’est pas un hasard si les sujets traités tournent autour des projets
leibniziens de fondation d’« académies », de l’« unité des
Eglises », et s’ils abordent en conclusion le « le langage et
l’histoire ». En 2000, enfin, sont parus les Actes d’un Colloque
International tenu à Rome en 1996, sous le titre Unité et
multiplicité dans la pensée philosophique et scientifique de
Leibniz. [9]. Dans ce cas, encore, est-il besoin de souligner la spécificité
purement leibnizienne du thème choisi comme fil conducteur pour
l’occasion ?
3.2 VISIONS
D’ENSEMBLE
En 1994, Robert Merrihew Adams a présenté une
monographie [10] qui tente de saisir la pensée leibnizienne dans sa globalité, en
mettant précisément en relief et en les discutant les aspects
contradictoires ou difficilement contradictoires de sa pensée. On
privilégie donc aujourd’hui une approche de Leibniz qui, loin de minimiser
les divergences intrinsèques par une linéarité artificielle ou d’ignorer
les points non résolus, les explore pour en cerner les raisons cachées
sans les imputer à une carence du « système ». En 1995 a été
publié le recueil d’études consacrées à Leibniz dans la collection
« The Cambridge Companion » [11]. On peut y découvrir une représentation vivante de la pensée
leibnizienne commençant par la biographie du penseur, à la lumière du background intellectuel du XVIIe s., pour aborder la
métaphysique - de la jeunesse et de la maturité - avec les démonstrations
afférentes de l’existence de Dieu, la théorie de la connaissance, la
logique, la philosophie du langage et la physique, ainsi que la
philosophie morale et l’idée de « meilleur des mondes
possibles ». Face à ce profil leibnizien, on a déploré l’absence d’un
chapitre sur le droit. Et l’on pourrait en dire autant des mathématiques
et des sciences biologiques. Cela dit, l’approche est probablement
généraliste et néglige volontairement des aspects très spécialisés, liés
en quelque sorte aux disciplines sectorielles. En revanche, il est plus
difficile d’expliquer les raisons pour lesquelles on ne trouve aucune
référence à Jacob Brucker et à l’historiographie philosophique du XVIIIe
s. dans le texte de conclusion sur la réception de Leibniz à cette
période. Mais il est vrai que le problème de l’historiographie
philosophique n’entre pas dans les finalités du volume.
3.3 THÈMES
SPÉCIFIQUES
3.3.1. Recherches historiques autour de la formation de
Leibniz
Sur les traces de Willy Kabitz (1909-1912), a émergé
récemment la volonté d’enquêter soigneusement sur l’éducation de Leibniz.
Ainsi, l’attention s’est concentrée sur la première période de sa vie de
philosophe et de savant, en tenant compte des apports de l’enseignement
qu’il avait reçu et du contexte historique. On citera entre autres a) la
trilogie de Konrad Moll sur le jeune Leibniz [12], qui évalue l’influence exercée sur lui par l’aristotélisme
d’Ehrard Weigel et par la pensée de Gassendi, et analyse enfin la prise de
position critique de Leibniz par rapport à Descartes et à Hobbes ; b)
un Colloque d’études sur ce thème qui a eu lieu en 1996 à Woburn dans le
Bedfordshire [13] ; c) le travail de Philip Beeley sur Kontinuität und Mechanismus, qui s’intéresse à des
problèmes de mathématique et de théologie, après avoir exploré le poids de
l’héritage d’Aristote et de la seconde Scolastique sur
Leibniz [14] dans une perspective de conciliation.
3.3.2
Ontologie et métaphysique
La métaphysique constitue l’un des
chapitres traditionnellement les plus explorés de la philosophie
leibnizienne, et continue de l’être aujourd’hui. Connu jusqu’à présent
pour son intérêt envers la dynamique leibnizienne, Michel Fichant, a
consacré en 1998 l’un de ses ouvrages [15], constitué de douze essais déjà publiés ailleurs, à des points
cruciaux de la science et de la métaphysique chez Descartes et Leibniz. Il
a choisi de procéder selon une « méthode génétique »
d’« histoire des idées philosophiques », méthode qui se réfère à
la « constitution du texte » des deux auteurs en question, en
refusant une vision suprahistorique qui s’arroge l’objectivité par le
biais de l’idéalité des « structures ». La cible de sa critique
est précisément Ernst Cassirer. Fichant insiste sur le fait qu’il
considère davantage les concepts que les « structures »,
autrement dit qu’il s’intéresse aux concepts qui apparaissent çà et là
dans un langage historiquement déterminé plutôt qu’à leur
« signification idéale », et, enfin, qu’il attribue à de tels
concepts la valeur de « vecteurs problématiques » plutôt que de
« formes accomplies ».
L’orientation se pose ainsi comme
particulièrement significative des directions suivies par la nouvelle
« Leibniz-Forschung ». Récemment, Brandon Look a affronté de
façon systématique un thème assez négligé - malgré les précédents de E.
Rœsler (1914), Alfred Bœhm (1938) et Vittorio Mathieu (1963) - et
néanmoins très intéressant : le « vinculum substantiale »
dans la philosophie leibnizienne [16]. En premier lieu, celui-ci implique le rapport d’une
« monade dominante » avec les « monades
subordonnées », à l’intérieur d’une conception de la substance
composée, tendant à l’union entre âme et corps. Mais surtout, en deuxième
lieu, il est relié à la théorie logique des relations. Pour illustrer
cette doctrine, l’auteur a essentiellement pris en considération l’échange
épistolaire de Leibniz avec le Révérend Père jésuite B. Des Bosses, et
s’est aussi occupé de la doctrine théologique de la
« transsubstantiation », dans la version jésuite connue de
Leibniz. La conclusion finale de Look, bien que négative au sujet de la
consistance effective du concept de « vinculum substantiale »,
reconnaît néanmoins l’influence, incompréhensible, selon lui, que ce
concept a exerçé à l’intérieur du système leibnizien. Une telle approche
pourrait signifier un échec de la métaphysique leibnizienne. Il révèle au
contraire comment l’actuelle « Leibniz-Forschung » ne craint pas
de se mesurer à la dimension aporétique de cette métaphysique. Une
étude de Jan Cover et John O’Leary-Hawthorne [17], parue la même année, affronte la conception leibnizienne de la
substance en la reliant étroitement à celle de l’
« individuation ». Au lieu de souligner la récupération
leibnizienne de la substance au sein des théories du monde
post-cartésiennes, on considère ici surtout le rapport de Leibniz avec
l’héritage des théories scolastiques sur l’individuation. Les auteurs en
perçoivent des traces consistantes dans les conceptions leibniziennes de
la maturité relativement au « principe d’identité des
indiscernables » et dans la doctrine du « concept
complet ». N’oublions pas non plus que le problème de l’individuation
a suscité ces derniers temps un vif intérêt, et qu’il a fourni matière à
plusieurs communications au VIIe Leibniz-Kongreß.
Dans le domaine métaphysique, signalons à l’attention du lecteur une
étude de Christia Mercer [18]. Elle procède chronologiquement [19] et offre une vision systématique de la métaphysique leibnizienne
qui mûrit, selon Mercer, en passant par trois degrés : la
« métaphysique de la méthode », la « métaphysique de la
substance » et celle de la « Divinité ». L’auteur étudie le
déroulement du développement « métaphysique » leibnizien (en
soulignant l’importance centrale de la période de jeunesse - tout comme
celle des liens avec la philosophie du passé - pour la compréhension des
théories plus particulières) depuis les premières suggestions
platonico-aristotéliciennes jusqu’à la conquête d’une pleine autonomie
théorétique autour des années 1676-1679, ce qui met en relief la position
sui generis de Leibniz dans le contexte du XVIIe siècle.
Une autre recherche, centrée sur la configuration logique de la
métaphysique leibnizienne [20], mérite l’attention. Andreas Blank, en effet, relève la présence
d’éléments que l’on peut rattacher à la définition strawsonienne de
métaphysique « transformée » (revisionär),
autrement dit d’une métaphysique qui emprunte la voie de la formulation
« hypothétique » (hypotetisches Gebilde) de
ses propres doctrines, et d’autres éléments proprement
métaphysico-« descriptifs », donc liés à une « analyse des
structures implicites de la connaissance de nous-mêmes et du monde
matériel » plus classique. Annette Marschlich [21] se concentre également sur le caractère
« hypothétique » de certains concepts métaphysiques leibniziens
tel que celui de substance. Elle reprend ainsi dans une certaine mesure
une thèse précédente de Dieter Turck (1970). L’intérêt marqué des
dernières études pour le caractère « hypothétique » du discours
métaphysique dépend en particulier de l’impossibilité d’envisager de
manière non critique une notion de savoir « métaphysique »,
considérée comme allant de soi. Cet infléchissement se produit en
consonance avec l’esprit leibnizien, soucieux de procéder à une
« réforme » de la métaphysique, en vue de la proposer à nouveau
au monde philosophique moderne.
3.3.3.
Théologie et mysticisme, ordre du monde, théodicée et aspects éthiques.
En 1998 a été publié un ouvrage collectif sur les conceptions
mystiques et religieuses de Leibniz [22].. Il s’agit d’un travail significatif qui infirme la
représentation d’un Leibniz intéressé uniquement par la solution de
problèmes rationnels et qui poursuit la tradition inaugurée par Jean
Baruzi (1907), reprise plus récemment dans un court essai d’Albert
Heinekamp (1988). De nombreuses pages sont consacrées aux rapports entre
le philosophe de Leipzig et la Kabbale, mais aussi à ses positions sur l’
« enthousiasme » et la pensée chinoise, de même qu’est mise en
évidence - du moins en partie - l’influence de l’ « occultisme »
dans la formation de l’entreprise monadologique. Le recueil s’achève par
une réflexion sur les raisons de la fidélité leibnizienne à la confession
luthérienne. Dans la droite ligne d’une telle orientation, rappelons
la publication, en 1995 - conjointement à celle d’une étude, proche, par
certains aspects, d’Allison P. Coudert, sur les rapports de Leibniz avec
la Kabbale [23] - d’un texte de Susanne Edel qui apporte une importante
contribution à la reconstruction du Background
leibnizien [24]. Elle se concentre sur l’analyse de la réception leibnizienne du
mystique Jakob Böhme par l’intermédiaire des kabbalistes Henry Mores et
Isaak Luria, en ce qui concerne la substance individuelle. Edel ne
minimise en rien les différences criantes entre la position
irréductiblement intellectualiste de Leibniz et la position théosophique
de Böhme, mais elle explore en profondeur les raisons qui poussent Leibniz
à s’attribuer le dévoilement (Enthüllung) de la mystique
par le biais de la « vraie mystique ». La même année, Donald
Rutherford publie une monographie sur la conception leibnizienne de l’
« ordre rationnel de la nature » [25].L’approche du texte, fortement unitaire, vise à mettre en
évidence un lien très étroit entre la dimension éthico-métaphysique - en
particulier la « théodicée » - et la philosophie naturelle.
L’idée centrale de l’étude consiste en la représentation de la nature
comme un système ordonné rationnellement par Dieu en vue de l’exercice de
la raison le plus large possible. De cette structure originelle de
l’univers dériverait, pour l’auteur, l’idéal éthique leibnizien du bonheur
humain, favorisé par l’accroissement progressif des acquisitions de la
pensée. Toujours en 1995, est paru en Italie un essai d’Andrea Poma
sur la « théodicée » [26]. Comme le laisse entendre le titre, l’auteur y mène une analyse
sur les aspects constants, et même antithétiques, qui rendent à la fois
inadmissible et incontournable la réponse proposée par la
« théodicée » leibnizienne. Poma reconnaît le « drame de la
souffrance » et du mal, amenant l’homme à accuser Dieu d’injustice,
en raison des difficultés théoriques et existentielles qui en découlent.
De l’autre, il révèle tout le poids - même provocateur pour l’intelligence
- que la « formulation d’une théodicée philosophique » possède.
Selon lui, « la tentative leibnizienne se montre comme un passage
décisif de la confrontation à ces problématiques ».Elle se déploie
sous le signe de la rationalité, mais s’ouvre en même temps aux exigences
de la foi religieuse et à la « défense rationnelle du
mystère-même ».
3.3.4 Logique et philosophie du langage
En 1992,
Massimo Mugnai a publié, en guise de conclusion d’une série de recherches,
un travail sur la théorie leibnizienne des
relations [27]. Le problème est fondamental et porte sur toute une série de
niveaux de recherche, tant métaphysico-théologique que plus proprement
logico-grammatical et mathématique. En d’autres termes, l’éventail de ses
possibles implications est suffisamment vaste pour englober toute la
pensée leibnizienne. Ce chercheur a eu le mérite de ne pas s’être limité à
une enquête seulement théorique, mais d’avoir mis en évidence les sources
historiques qui ont influencé Leibniz, en particulier la Scolastique
médiévale. La philosophie du langage qui trouve, entre autres, chez
Marcelo Dascal, l’une de ses pierres milliaires [28], représente un des domaines de recherche les plus vivants, à
l’intérieur de l’actuelle « Leibniz-Forschung ». En 2002, par
exemple, s’est tenu à l’université de Rennes 1 le Colloque : Leibniz et la puissance du langage, sous la direction de
Dominique Berlioz. Stefano Gensini est connu des spécialistes pour ses
contributions dans le domaine philosophico-linguistique [29]. En 2000, il a publié un recueil de cinq écrits, déjà parus
ailleurs auparavant, qui proposent un bilan de sa lecture de
Leibniz [30]. Les sujets pris en considération concernent la structure de l’
« univers linguistique » leibnizien, capable à la fois de se
développer selon la multiplicité des perspectives possibles et de se
rassembler en une vision unitaire. Plus précisément, l’axe autour duquel
tournent les essais est constitué par la confrontation de deux
plans : la dimension propre aux langues historiques (telles qu’elles
se formèrent et se forment, en tenant compte de notions hétérogènes telles
que le « Naturel », l’ « Arbitrarium », le
« Casus »*), et la dimension propre à l’élaboration de
« langages symboliques universels » et formels, sur la base de
procédures mathématiques. Entre les deux moments, selon Gensini, il n’y
aurait pas opposition mais intégration réciproque. Un essai de Frédéric
Nef sur la conception leibnizienne du langage [31], sorti la même année, s’oriente également vers la considération
des deux pôles, « naturel » et « artificiel ». Il
tente d’y affronter la double question, portant d’une part sur la
possibilité de décrire philosophiquement les langages naturels, et de
l’autre, sur celle de construire un langage artificiel par l’intermédiaire
de la « pensée pure », un langage approprié à cette dernière.
L’auteur entend examiner de façon systématique les liens entre les deux
plans, et constate, à quel point, chez Leibniz, le rapport entre
« langage » et « pensée » procède « d’un
nominalisme originel et cohérent ».
3.3.5
Physiologie du vivant et conséquences pour la théorie de la connaissance
En 1998, est paru un volume de François Duchesneau (déjà
connu, entre autres, pour ses contributions remarquées sur la méthodologie
des sciences naturelles chez Leibniz [32] et sur la dynamique leibnizienne) [33], concernant la révision leibnizienne des concepts physiologiques
quiluiétaientcontemporains,en particulier celui
d’« organisme » [34]. L’itinéraire illustré par Duchesneau part de la théorie des
« archées » de Johann Baptist van Helmont, prenant en
considération un vaste éventail de thèmes : la « téléologie
analytique » de William Harvey, l’hypothèse cartésienne de
l’« animal-machine », la notion spinozienne de « conatus in
existentia perseverandi », avec son refus de toute téléologie
anthropomorphique, les orientations critiques des néoplatoniciens de
Cambridge, Henry More et Ralph Cudworth, avec la doctrine du
« principe ilarchique » ou « nature plastique », les
modèles physiologiques élaborés par Francis Glisson et Marcello Malpighi,
avec l’idée rattachée* de « préformation et persistance des
germes », l’intégration transcendante du schéma d’organisation des
organismes de Nicolas Malebranche, l’empirisme méthodologique de John
Locke inspiré par la médecine de Thomas Sydenham, et enfin,
l’« animisme » de Claude Perrault. Le point d’arrivée est
représenté par le modèle monadologique leibnizien, avec sa « capacité
dynamique » de distinguer le vivant de façon particulière à
l’intérieur d’un système en tout et pour tout identique, pour
l’inorganique comme pour l’organique. Seuls les « rapports
d’ordre » distingueraient les deux. Enrico Pasini, déjà connu pour
ses recherches sur la mathématique leibnizienne [35], a publié en 1996 une étude tendant à appliquer les instruments
conceptuels de la « science cognitive » à l’interprétation
physiologique que Leibniz donna des « processus de perception »,
correspondant sur le plan corporel aux « états de perception »
de l’âme [36]. Ce volume contient également une recherche sur les thèmes
« cognitifs » de la philosophie leibnizienne à partir de la
période de jeunesse. En s’appuyant constamment sur les inédits
leibniziens, l’auteur réserve une place à l’ « imagination ou sens
interne ».
[1]
Cfr Nihil sine ratione. Mensch, Natur und Technik im Wirken von G. W.
Leibniz, Akten des VII. Leibniz-Kongreß, 10.-14. Sept. 2001, hrsg. v. H.
Poser, 3 vol., Berlin 2001.
[2]
Cfr M. Fichant, Leibniz, cet inconnu, "La Vie des Sciences", 13, 4
(1996), pp. 343-353.
[3]
Cfr. J. Brucker, Historia Critica Philosophiae a mundi incunabulis ad
nostram usque aetatem deducta, 6 vol., Lipsiae 1766-1767 (1ère édition
1742-1744 en 5 vol.) (Réimpression anastatique présenté par R. H. Popkin
et G. Tonelli, Hildesheim - New York 1975), IV, 2, pp. 335-446.
[4]
Cfr. T. De Mauro, Préface, in G. W. Leibniz, L’armonia delle lingue,
Textes choisis, introduits et commentés par S. Gensini, Rome-Bari 1995,
pp. VII-XI (ici p. VII)*.
[5]
Cfr. M. Mugnai, Introduction, in G. W. Leibniz, Scritti filosofici,
présenté par M. Mugnai, éd. Pasini, 3 vol. , Turin 2000, I, pp. 9-81
(ici, p. 9)*
[6]
Cfr. D. Berlioz - F. Nef (éd.), L’actualité de Leibniz : les deux
labyrinthes : décade de Cerisy la Salle, 15-22 juin 1995, Stuttgart
1999 (Studia Leibnitiana, Supplementa, 34).
[7]
Cfr. R. Bouveresse (éd.), Perspectives sur Leibniz, publié avec le
concours du Centre Gaston Bachelard, Paris 1999 (Publication de l’Institut
Interdisciplinaire d’Etudes Epistémologiques ; Science - Histoire -
Philosophie). Dans le volume figure également une contribution d’André
Robinet, l’un des plus grands chercheurs sur Leibniz en vie actuellement
auquel on doit l’application de l’informatique à l’étude des textes
philosophiques*, et que nous devons citer in extenso : A. Robinet,
Architectonique disjonctive, automates systémiques et idéalité dans
l’œuvre de G. W. Leibniz, Paris 1986.
[8]
Cfr. M. Fontius et autres (éd.), Labora diligenter, Postdamer
Arbeitstagung zur Leibnizforschung vom 4. bis 6. Juli 1996, Stuttgart 1999
(Studia Leibnitiana, Sonderheft, 29).
[9]
Cfr. Unità e molteplicità nel pensiero filosofico e scientifico di
Leibniz, Colloque International, Rome, 3-5 octobre 1996, sous la direction
d’A. Lamarra et R. Palaia, Florence 2000.
[10] Cfr. R. M. Adams, Leibniz : Determinist, Theist,
Idealist, New York 1994.
[11] N. Jolley (ed.), The Cambridge Companion to Leibniz, Cambridge
1995
[12] Cfr. K. Moll, Der junge Leibniz, Stuttgart-Bad Cannstatt, vol.
I : Die Wissenschaftstheorische Problemstellung seines erstens
Systementwurfs : der Anschluß an Erhard Weigels Scientia Generalis,
1978 ; vol. II : Des Übergang vom Atomismus zu einem
mechanistischen Aristotelismus : der revidierte Anschluß an Pierre
Gassendi, 1982 ; vol. III : Eine Wissenschaft für ein
aufgeklärtes Europa : der Weltmechanismus dynamischer Monadenpunkte
als Gegenentwurf zu den Lehren von Descartes und Hobbes, 1996.
[13] S. Brown, The young Leibniz and his Philosophy (1646-1676),
Dordrecht-Boston-London 1999.
[14] P. Beeley, Kontinuät und Mechanismus : zur Philosophie des
jungen Leibniz in ihren ideengeschichtlichen Kontext, Stuttgart 1996
(Studiz Leibnitiana, Supplementa, 30).
[15] Cfr. M. Fichant, Science et métaphysique dans Descartes et
Leibniz, Paris 1998 (Epiméthée)
[16] Cfr. B. Look, Leibniz and the "vinculum substantiale", Stuttgart
1999 (Studia Leibnitiana, Sonderheft, 30).
[17] Cfr. J.A. Cover - J. O’Leary-Hawthorne, Substance and
Individuation in Leibniz, Cambridge 1999.
[18] Cfr. C. Mercer, Leibniz’s Metaphysics. Its Origins and
Development, Cambridge (Mass.) 2001.
[19] En fait, Francesco Piro avait adopté une perspective semblable,
mais il dépassait les strictes limites d’une étude de la métaphysique
leibnizienne pour arriver à des considérations de portée gnoséologique et
épistémologique. Cfr. F. Piro, Varietas identitate compensata. Studio
sulla formazione della metafisica di Leibniz, Naples, 1990
[20] Cfr. A. Blank, Der logische Aufbau von Leibniz’Metaphysik,
Berlin-New York 2001 (Quelle und Studien zur Philosophie 51).
[21] Cfr. A. Marschlich ; Die Substanz als Hypothese :
Leibniz’Metaphysik des Wissen, Berlin 1996.
[22] Cfr. A.-P. Coudert-R.H. Popkin-G.M.Weiner, Leibniz, Mysticism and
Religion, Dordrecht-Boston-London 1998 (Archives Internationales
d’Histoire des Idées-International Archives of the History of Ideas, 158).
[23] Cfr A. P. Coudert, Leibniz and the Kabbalah,
Dordrecht-Boston-London 1995 (Archives Internationales d’Histoire des
Idées, 142).
[24] Cfr. S. Edel, Die individuelle Substanz bei Böhme und Leibniz.
Die Kabbala als Tertium Comparationis für eine rezeptionsgeschichtliche
Untersuchung, Stuttgart 1995 (Studia Leibnitiana, Sonderhefte, 23).
[25] Cfr. D. Rutherford, Leibniz and the Rational Order of Nature,
Cambridge 1995.
[26] Cfr. A. Poma, Impossibilità e necessità della teodicea. Gli
"Essais" di Leibniz, Milan 1995.
[27] Cfr. M. Mugnai, Leibniz’s Theory of Relations, Stuttgart
1992 (Studia Leibnitiana, Supplementa, 28).
[28] Cfr. M. Dascal, La sémiologie de Leibniz, Paris 1978.
[29] Cfr., entre autres, S. Gensini, Il naturale e il simbolico.
Saggio su Leibniz, Rome, 1991.
[30] Cfr. Id., "De linguis in universum" : on Leibniz’s ideas on
languages ; five essays, Münster 2000.
[31] Cfr. F. Nef, Leibniz et le langage, Paris 2000.
[32] Cfr. F. Duchesneau, Leibniz et la méthode de la science, Paris
1993.
[33] Cfr. Id., La dynamique de Leibniz, Paris 1994.
[34] Cfr.Id.,Lesmodèles du vivant de Descartes à Leibniz, Paris 1998.
[35] Cfr. En particulier : E. Pasini, Il reale o l’immaginario.
La fondazione del calcolo infinitesimale nel pensiero di Leibniz, Turin
1993.
[36] Cfr. Id., Corpo e funzioni cognitive in Leibniz, Milan
1996. |