Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

Etat de la Recherche : Leibniz

Leibniz : horizons illimités et inépuisables ressources de la pensée
Une décennie de recherches leibniziennes (1992-2002)
par Giovanna Varani

Leibniz est revenu ces dernières années au programme de l’agrégation. En outre, les recherches leibniziennes ont connu un essor international qui renouvelle l’approche traditionnelle du philosophe de l’harmonie préétablie. Peut-on continuer à « systématiser » Leibniz autant que le faisaient les grands pionniers comme Couturat ou Russell ? Ne faut-il pas pousser encore plus loin l’exploration des relations complexes de Leibniz avec ses devanciers et contemporains, tels, de manière inattendue peut-être, certains kabbalistes ? Les pistes sont nombreuses. Jeune chercheure à l’Université de Vérone, Giovana Varani a publié Leibniz et la « topique » aristotélicienne (Milan, 1995). Son article dresse un précieux panorama des recherches leibniziennes dans le monde depuis une quinzaine d’années. Nous le publions avec d’autant plus de plaisir q’il inaugure une collaboration que nous souhaitons fructueuse avec des revues étrangères. Initialement paru dans le Bulletin de la Société italienne de Philosophie (automne 2002), il est traduit ici avec l’aimable accord de l’auteure, du Président de la Sfi, le professeur Luciano Malusa, et du rédacteur en chef du Bulletin, M. Gregorio Piaia.

Traduction de l’Italien par Gabrielle Kerleroux

Introduction

Proposer aujourd’hui un compte-rendu des récentes études leibniziennes peut paraître à divers titres une entreprise téméraire et arbitraire insurmontable. Il suffit en effet de parcourir les Actes du dernier Congrès leibnizien de Berlin (2001) [
1], pour se rendre compte de l’immense richesse - qualitative et quantitative - des contributions actuelles aux études leibniziennes provenant du monde entier et de chercheurs de formations culturelles très diverses. Toutefois, sans jamais oublier que le fait de signaler certaines recherches plutôt que d’autres est un peu arbitraire et qu’il faut renoncer à l’exhaustivité, nous tenterons de répondre aux attentes légitimes des lecteurs. Autrement dit, nous proposerons d’abord un instrument d’information, même imparfait, qui permettra de se repérer dans le dédale de la « Leibniz Forschung » (« Recherches leibniziennes » ) d’aujourd’hui pour progresser au moins de quelques pas.
Tout d’abord, il nous faut signaler un changement de cap radical des études leibniziennes par rapport aux grandes œuvres des débuts du XXe s. : Russell (1900), Couturat (1901), Cassirer (1902). On ne tente plus de cerner une unique matrice originelle de la philosophie de Leibniz et de lui rattacher tout le système qui en découlerait. Ce qui prévaut, tout au plus, c’est la reconnaissance de la multiplicité des développements impliqués par une philosophie de ce type, même si elle tend à une unité de structure. On s’en tient donc à la pluralité de ses aspects et à sa dynamique. C’est justement cette caractéristique essentielle qui aspire à être restituée par le biais de la spécialisation plus marquée des enquêtes particulières sur des secteurs, des problèmes, des directions spécifiques de la pensée leibnizienne. En outre, on admet que malgré l’intense travail historiographique consacré à Leibniz, il reste encore des pans obscurs qui n’ont pas été suffisamment analysés ou peut-être pas totalement compris. En somme, ce n’est pas un hasard si, en 1996, Michel Fichant a intitulé un article « Leibniz, cet inconnu » [
2].
Autrement dit, c’est comme si le profil de Leibniz, reconstruit entre la première et la deuxième moitié du XVIIIe s. - en pleine période des Lumières - par Jacob Brucker dans sa monumentale Historia Critica Philosophiae (1ère édition 1742-1744 ; 2ème éd. 1766-1767) [
3] correspondait mieux aux intérêts théoriques de notre époque (grâce à sa remarquable vivacité et à une approche de Leibniz - essentiellement vu comme « Polyhistor » - pour ainsi dire multidisciplinaire) qu’à des visions historiographiques monolithiques et totalisantes prétendant à des approches définitives. Mais Brucker travaillait dans des conditions rédhibitoires : l’œuvre éditée de Leibniz se réduisait à son époque à très peu de textes ; pas même les Nouveaux Essais, publiés seulement en 1765 par Rudolf Erich Raspe.
Aujourd’hui, grâce au travail d’édition des œuvres complètes (Akademie Ausgabe), les chercheurs peuvent s’appuyer sur des textes couvrant un large éventail chronologique. La disponibilité accrue et améliorée des œuvres éditées joue un rôle fondamental dans le changement de cap auquel nous faisions allusion plus haut, changement qui advient, toutefois, sans solution de continuité, mais dans le sens de l’approfondissement et du développement d’intuitions élaborées auparavant.
La plus grande facilité des échanges de communications entre chercheurs contribue également à ce résultat. Cependant, cette tendance complique encore plus l’entreprise de qui voudrait dresser un tableau complet des recherches leibniziennes. En effet, cela impliquerait l’abolition des frontières nationales, les études leibniziennes se développant aujourd’hui dans un cadre très international. Nous avons donc considéré comme opportun, dans le rapide panorama que nous proposons ici, de recenser des travaux rédigés dans plusieurs langues, parus dans des contextes assez éloignés les uns des autres, bien que limités à la sphère occidentale.

La question prioritaire : édition des écrits et modalités de transmission du patrimoine philosophique leibnizien.

Leibniz reste encore inconnu par de nombreux aspects, non seulement pour l’extrême variété de ses intérêts que pour la richesse de son héritage spirituel. Autant de caractéristiques qui l’ont fait définir récemment par Tullio de Mauro comme un « fabuleux roi Midas de la pensée scientifique moderne » [
4], mais surtout à cause des nombreux préjugés qui perdurent sur son œuvre-même. Rappelons à propos du premier point que - comme on le sait - l’œuvre est caractérisée avant tout par la « dispersion des sources » [5] . Par conséquent, il a fallu dès 1923 accomplir un fastidieux travail, encore en cours aujourd’hui de publication unitaire des écrits leibniziens disséminés de ci de là et, parfois encore, sous la forme de manuscrits (édition de l’Akademie Ausgabe). L’entreprise de transcription et de publications des textes inédits a provoqué toute une série de débats sur les méthodes appropriées et les possibilités effectives pour les spécialistes de présenter sous une forme systématique des méditations éclatées. Le Centre de Recherches leibniziennes de Munster citée plus haut, qui s’occupe en particulier des écrits philosophiques, mais aussi les Archives Leibniziennes de Hanovre, qui se consacre aux écrits mathématiques, ont apporté et apportent leur contribution à cette tâche très ardue.

3. Regard sur la littérature critique des dernières années

3.1 OUVRAGES COLLECTIFS

Les recueils de courts essais, fruits du « concours synergique » de différents chercheurs qui s’occupent d’aspects disparates de la pensée leibnizienne, représentent peut-être l’aspect le plus marquant de la nouvelle production écrite et de la recherche en découlant. Ils mettent en évidence avec une grande clarté le renoncement à tout « monolithisme interprétatif ». Je me limiterai ici à n’en rappeler que quelques uns, particulièrement significatifs.
En 1999 est paru le volume L’actualité de Leibniz : les deux labyrinthes [6]. Des chercheurs de haut niveau s’y associent pour traiter de thèmes hétérogènes - de la métaphysique proprement dite à la jurisprudence qui, en réalité, figure toujours comme objet d’enquête dans les ouvrages collectifs -, mais en restant unis par la vision leibnizienne des deux « labyrinthes », qui met l’accent sur les obstacles contenus dans les notions de « liberté » et de « nécessité » par rapport à l’« origine du mal » et dans les notions mathématiques de « continu », d’ « indivisible » et d’ « infini ».
De la même année date le recueil collectif Perspectives sur Leibniz, [
7] contenant les Actes des « journées leibniziennes » qui avaient eu lieu en 1994 à l’Université de Bourgogne et à Genève, un recueil destiné à envisager les différents visages du « génie universel » qu’était Leibniz, du mathématicien au juriste. Le motif d’inspiration est sans conteste le fameux « perspectivisme » leibnizien : la possibilité de voir les mêmes choses de façon différente selon le point de vue adopté.
En 1999, ont été publiés sous le titre Labora diligenter [8] les Actes d’une rencontre qui s’étaient tenus à Postdam en 1996, année de la célébration du 350ème anniversaire de la naissance de Leibniz. Le titre est emprunté à une lettre de Leibniz à Ernst von Hessen-Rheinfels (de mars 1685) sur la méthode à suivre afin de dépasser les querelles entre les confessions chrétiennes, en vue d’une entente œcuménique. Le Labora diligenter s’oppose au calumniare audacter, c’est-à-dire à la démolition en règle et diffamatoire, et il implique la reconnaissance respectueuse de la diversité ainsi que la compréhension réciproque de la parole de chacun. Ce n’est pas un hasard si les sujets traités tournent autour des projets leibniziens de fondation d’« académies », de l’« unité des Eglises », et s’ils abordent en conclusion le « le langage et l’histoire ».
En 2000, enfin, sont parus les Actes d’un Colloque International tenu à Rome en 1996, sous le titre Unité et multiplicité dans la pensée philosophique et scientifique de Leibniz. [
9]. Dans ce cas, encore, est-il besoin de souligner la spécificité purement leibnizienne du thème choisi comme fil conducteur pour l’occasion ?

3.2 VISIONS D’ENSEMBLE

En 1994, Robert Merrihew Adams a présenté une monographie [
10] qui tente de saisir la pensée leibnizienne dans sa globalité, en mettant précisément en relief et en les discutant les aspects contradictoires ou difficilement contradictoires de sa pensée. On privilégie donc aujourd’hui une approche de Leibniz qui, loin de minimiser les divergences intrinsèques par une linéarité artificielle ou d’ignorer les points non résolus, les explore pour en cerner les raisons cachées sans les imputer à une carence du « système ».
En 1995 a été publié le recueil d’études consacrées à Leibniz dans la collection « The Cambridge Companion » [
11]. On peut y découvrir une représentation vivante de la pensée leibnizienne commençant par la biographie du penseur, à la lumière du background intellectuel du XVIIe s., pour aborder la métaphysique - de la jeunesse et de la maturité - avec les démonstrations afférentes de l’existence de Dieu, la théorie de la connaissance, la logique, la philosophie du langage et la physique, ainsi que la philosophie morale et l’idée de « meilleur des mondes possibles ». Face à ce profil leibnizien, on a déploré l’absence d’un chapitre sur le droit. Et l’on pourrait en dire autant des mathématiques et des sciences biologiques. Cela dit, l’approche est probablement généraliste et néglige volontairement des aspects très spécialisés, liés en quelque sorte aux disciplines sectorielles. En revanche, il est plus difficile d’expliquer les raisons pour lesquelles on ne trouve aucune référence à Jacob Brucker et à l’historiographie philosophique du XVIIIe s. dans le texte de conclusion sur la réception de Leibniz à cette période. Mais il est vrai que le problème de l’historiographie philosophique n’entre pas dans les finalités du volume.

3.3 THÈMES SPÉCIFIQUES

3.3.1. Recherches historiques autour de la formation de Leibniz

Sur les traces de Willy Kabitz (1909-1912), a émergé récemment la volonté d’enquêter soigneusement sur l’éducation de Leibniz. Ainsi, l’attention s’est concentrée sur la première période de sa vie de philosophe et de savant, en tenant compte des apports de l’enseignement qu’il avait reçu et du contexte historique. On citera entre autres a) la trilogie de Konrad Moll sur le jeune Leibniz [
12], qui évalue l’influence exercée sur lui par l’aristotélisme d’Ehrard Weigel et par la pensée de Gassendi, et analyse enfin la prise de position critique de Leibniz par rapport à Descartes et à Hobbes ; b) un Colloque d’études sur ce thème qui a eu lieu en 1996 à Woburn dans le Bedfordshire [13] ; c) le travail de Philip Beeley sur Kontinuität und Mechanismus, qui s’intéresse à des problèmes de mathématique et de théologie, après avoir exploré le poids de l’héritage d’Aristote et de la seconde Scolastique sur Leibniz [14] dans une perspective de conciliation.

3.3.2 Ontologie et métaphysique

La métaphysique constitue l’un des chapitres traditionnellement les plus explorés de la philosophie leibnizienne, et continue de l’être aujourd’hui. Connu jusqu’à présent pour son intérêt envers la dynamique leibnizienne, Michel Fichant, a consacré en 1998 l’un de ses ouvrages [
15], constitué de douze essais déjà publiés ailleurs, à des points cruciaux de la science et de la métaphysique chez Descartes et Leibniz. Il a choisi de procéder selon une « méthode génétique » d’« histoire des idées philosophiques », méthode qui se réfère à la « constitution du texte » des deux auteurs en question, en refusant une vision suprahistorique qui s’arroge l’objectivité par le biais de l’idéalité des « structures ». La cible de sa critique est précisément Ernst Cassirer. Fichant insiste sur le fait qu’il considère davantage les concepts que les « structures », autrement dit qu’il s’intéresse aux concepts qui apparaissent çà et là dans un langage historiquement déterminé plutôt qu’à leur « signification idéale », et, enfin, qu’il attribue à de tels concepts la valeur de « vecteurs problématiques » plutôt que de « formes accomplies ».

L’orientation se pose ainsi comme particulièrement significative des directions suivies par la nouvelle « Leibniz-Forschung ».
Récemment, Brandon Look a affronté de façon systématique un thème assez négligé - malgré les précédents de E. Rœsler (1914), Alfred Bœhm (1938) et Vittorio Mathieu (1963) - et néanmoins très intéressant : le « vinculum substantiale » dans la philosophie leibnizienne [
16]. En premier lieu, celui-ci implique le rapport d’une « monade dominante » avec les « monades subordonnées », à l’intérieur d’une conception de la substance composée, tendant à l’union entre âme et corps. Mais surtout, en deuxième lieu, il est relié à la théorie logique des relations. Pour illustrer cette doctrine, l’auteur a essentiellement pris en considération l’échange épistolaire de Leibniz avec le Révérend Père jésuite B. Des Bosses, et s’est aussi occupé de la doctrine théologique de la « transsubstantiation », dans la version jésuite connue de Leibniz. La conclusion finale de Look, bien que négative au sujet de la consistance effective du concept de « vinculum substantiale », reconnaît néanmoins l’influence, incompréhensible, selon lui, que ce concept a exerçé à l’intérieur du système leibnizien. Une telle approche pourrait signifier un échec de la métaphysique leibnizienne. Il révèle au contraire comment l’actuelle « Leibniz-Forschung » ne craint pas de se mesurer à la dimension aporétique de cette métaphysique.
Une étude de Jan Cover et John O’Leary-Hawthorne [
17], parue la même année, affronte la conception leibnizienne de la substance en la reliant étroitement à celle de l’ « individuation ». Au lieu de souligner la récupération leibnizienne de la substance au sein des théories du monde post-cartésiennes, on considère ici surtout le rapport de Leibniz avec l’héritage des théories scolastiques sur l’individuation. Les auteurs en perçoivent des traces consistantes dans les conceptions leibniziennes de la maturité relativement au « principe d’identité des indiscernables » et dans la doctrine du « concept complet ». N’oublions pas non plus que le problème de l’individuation a suscité ces derniers temps un vif intérêt, et qu’il a fourni matière à plusieurs communications au VIIe Leibniz-Kongreß.
Dans le domaine métaphysique, signalons à l’attention du lecteur une étude de Christia Mercer [
18]. Elle procède chronologiquement [19] et offre une vision systématique de la métaphysique leibnizienne qui mûrit, selon Mercer, en passant par trois degrés : la « métaphysique de la méthode », la « métaphysique de la substance » et celle de la « Divinité ». L’auteur étudie le déroulement du développement « métaphysique » leibnizien (en soulignant l’importance centrale de la période de jeunesse - tout comme celle des liens avec la philosophie du passé - pour la compréhension des théories plus particulières) depuis les premières suggestions platonico-aristotéliciennes jusqu’à la conquête d’une pleine autonomie théorétique autour des années 1676-1679, ce qui met en relief la position sui generis de Leibniz dans le contexte du XVIIe siècle.
Une autre recherche, centrée sur la configuration logique de la métaphysique leibnizienne [
20], mérite l’attention. Andreas Blank, en effet, relève la présence d’éléments que l’on peut rattacher à la définition strawsonienne de métaphysique « transformée » (revisionär), autrement dit d’une métaphysique qui emprunte la voie de la formulation « hypothétique » (hypotetisches Gebilde) de ses propres doctrines, et d’autres éléments proprement métaphysico-« descriptifs », donc liés à une « analyse des structures implicites de la connaissance de nous-mêmes et du monde matériel » plus classique. Annette Marschlich [21] se concentre également sur le caractère « hypothétique » de certains concepts métaphysiques leibniziens tel que celui de substance. Elle reprend ainsi dans une certaine mesure une thèse précédente de Dieter Turck (1970). L’intérêt marqué des dernières études pour le caractère « hypothétique » du discours métaphysique dépend en particulier de l’impossibilité d’envisager de manière non critique une notion de savoir « métaphysique », considérée comme allant de soi. Cet infléchissement se produit en consonance avec l’esprit leibnizien, soucieux de procéder à une « réforme » de la métaphysique, en vue de la proposer à nouveau au monde philosophique moderne.

3.3.3. Théologie et mysticisme, ordre du monde, théodicée et aspects éthiques.

En 1998 a été publié un ouvrage collectif sur les conceptions mystiques et religieuses de Leibniz [
22].. Il s’agit d’un travail significatif qui infirme la représentation d’un Leibniz intéressé uniquement par la solution de problèmes rationnels et qui poursuit la tradition inaugurée par Jean Baruzi (1907), reprise plus récemment dans un court essai d’Albert Heinekamp (1988). De nombreuses pages sont consacrées aux rapports entre le philosophe de Leipzig et la Kabbale, mais aussi à ses positions sur l’ « enthousiasme » et la pensée chinoise, de même qu’est mise en évidence - du moins en partie - l’influence de l’ « occultisme » dans la formation de l’entreprise monadologique. Le recueil s’achève par une réflexion sur les raisons de la fidélité leibnizienne à la confession luthérienne.
Dans la droite ligne d’une telle orientation, rappelons la publication, en 1995 - conjointement à celle d’une étude, proche, par certains aspects, d’Allison P. Coudert, sur les rapports de Leibniz avec la Kabbale [
23] - d’un texte de Susanne Edel qui apporte une importante contribution à la reconstruction du Background leibnizien [24]. Elle se concentre sur l’analyse de la réception leibnizienne du mystique Jakob Böhme par l’intermédiaire des kabbalistes Henry Mores et Isaak Luria, en ce qui concerne la substance individuelle. Edel ne minimise en rien les différences criantes entre la position irréductiblement intellectualiste de Leibniz et la position théosophique de Böhme, mais elle explore en profondeur les raisons qui poussent Leibniz à s’attribuer le dévoilement (Enthüllung) de la mystique par le biais de la « vraie mystique ».
La même année, Donald Rutherford publie une monographie sur la conception leibnizienne de l’ « ordre rationnel de la nature » [
25].L’approche du texte, fortement unitaire, vise à mettre en évidence un lien très étroit entre la dimension éthico-métaphysique - en particulier la « théodicée » - et la philosophie naturelle. L’idée centrale de l’étude consiste en la représentation de la nature comme un système ordonné rationnellement par Dieu en vue de l’exercice de la raison le plus large possible. De cette structure originelle de l’univers dériverait, pour l’auteur, l’idéal éthique leibnizien du bonheur humain, favorisé par l’accroissement progressif des acquisitions de la pensée.
Toujours en 1995, est paru en Italie un essai d’Andrea Poma sur la « théodicée » [
26]. Comme le laisse entendre le titre, l’auteur y mène une analyse sur les aspects constants, et même antithétiques, qui rendent à la fois inadmissible et incontournable la réponse proposée par la « théodicée » leibnizienne. Poma reconnaît le « drame de la souffrance » et du mal, amenant l’homme à accuser Dieu d’injustice, en raison des difficultés théoriques et existentielles qui en découlent. De l’autre, il révèle tout le poids - même provocateur pour l’intelligence - que la « formulation d’une théodicée philosophique » possède. Selon lui, « la tentative leibnizienne se montre comme un passage décisif de la confrontation à ces problématiques ».Elle se déploie sous le signe de la rationalité, mais s’ouvre en même temps aux exigences de la foi religieuse et à la « défense rationnelle du mystère-même ».

3.3.4 Logique et philosophie du langage

En 1992, Massimo Mugnai a publié, en guise de conclusion d’une série de recherches, un travail sur la théorie leibnizienne des relations [
27]. Le problème est fondamental et porte sur toute une série de niveaux de recherche, tant métaphysico-théologique que plus proprement logico-grammatical et mathématique. En d’autres termes, l’éventail de ses possibles implications est suffisamment vaste pour englober toute la pensée leibnizienne. Ce chercheur a eu le mérite de ne pas s’être limité à une enquête seulement théorique, mais d’avoir mis en évidence les sources historiques qui ont influencé Leibniz, en particulier la Scolastique médiévale.
La philosophie du langage qui trouve, entre autres, chez Marcelo Dascal, l’une de ses pierres milliaires [
28], représente un des domaines de recherche les plus vivants, à l’intérieur de l’actuelle « Leibniz-Forschung ». En 2002, par exemple, s’est tenu à l’université de Rennes 1 le Colloque : Leibniz et la puissance du langage, sous la direction de Dominique Berlioz.
Stefano Gensini est connu des spécialistes pour ses contributions dans le domaine philosophico-linguistique [
29]. En 2000, il a publié un recueil de cinq écrits, déjà parus ailleurs auparavant, qui proposent un bilan de sa lecture de Leibniz [30]. Les sujets pris en considération concernent la structure de l’ « univers linguistique » leibnizien, capable à la fois de se développer selon la multiplicité des perspectives possibles et de se rassembler en une vision unitaire. Plus précisément, l’axe autour duquel tournent les essais est constitué par la confrontation de deux plans : la dimension propre aux langues historiques (telles qu’elles se formèrent et se forment, en tenant compte de notions hétérogènes telles que le « Naturel », l’ « Arbitrarium », le « Casus »*), et la dimension propre à l’élaboration de « langages symboliques universels » et formels, sur la base de procédures mathématiques. Entre les deux moments, selon Gensini, il n’y aurait pas opposition mais intégration réciproque.
Un essai de Frédéric Nef sur la conception leibnizienne du langage [
31], sorti la même année, s’oriente également vers la considération des deux pôles, « naturel » et « artificiel ». Il tente d’y affronter la double question, portant d’une part sur la possibilité de décrire philosophiquement les langages naturels, et de l’autre, sur celle de construire un langage artificiel par l’intermédiaire de la « pensée pure », un langage approprié à cette dernière. L’auteur entend examiner de façon systématique les liens entre les deux plans, et constate, à quel point, chez Leibniz, le rapport entre « langage » et « pensée » procède « d’un nominalisme originel et cohérent ».

3.3.5 Physiologie du vivant et conséquences pour la théorie de la connaissance

En 1998, est paru un volume de François Duchesneau (déjà connu, entre autres, pour ses contributions remarquées sur la méthodologie des sciences naturelles chez Leibniz [
32] et sur la dynamique leibnizienne) [33], concernant la révision leibnizienne des concepts physiologiques quiluiétaientcontemporains,en particulier celui d’« organisme » [34]. L’itinéraire illustré par Duchesneau part de la théorie des « archées » de Johann Baptist van Helmont, prenant en considération un vaste éventail de thèmes : la « téléologie analytique » de William Harvey, l’hypothèse cartésienne de l’« animal-machine », la notion spinozienne de « conatus in existentia perseverandi », avec son refus de toute téléologie anthropomorphique, les orientations critiques des néoplatoniciens de Cambridge, Henry More et Ralph Cudworth, avec la doctrine du « principe ilarchique » ou « nature plastique », les modèles physiologiques élaborés par Francis Glisson et Marcello Malpighi, avec l’idée rattachée* de « préformation et persistance des germes », l’intégration transcendante du schéma d’organisation des organismes de Nicolas Malebranche, l’empirisme méthodologique de John Locke inspiré par la médecine de Thomas Sydenham, et enfin, l’« animisme » de Claude Perrault. Le point d’arrivée est représenté par le modèle monadologique leibnizien, avec sa « capacité dynamique » de distinguer le vivant de façon particulière à l’intérieur d’un système en tout et pour tout identique, pour l’inorganique comme pour l’organique. Seuls les « rapports d’ordre » distingueraient les deux.
Enrico Pasini, déjà connu pour ses recherches sur la mathématique leibnizienne [
35], a publié en 1996 une étude tendant à appliquer les instruments conceptuels de la « science cognitive » à l’interprétation physiologique que Leibniz donna des « processus de perception », correspondant sur le plan corporel aux « états de perception » de l’âme [36]. Ce volume contient également une recherche sur les thèmes « cognitifs » de la philosophie leibnizienne à partir de la période de jeunesse. En s’appuyant constamment sur les inédits leibniziens, l’auteur réserve une place à l’ « imagination ou sens interne ».

[1] Cfr Nihil sine ratione. Mensch, Natur und Technik im Wirken von G. W. Leibniz, Akten des VII. Leibniz-Kongreß, 10.-14. Sept. 2001, hrsg. v. H. Poser, 3 vol., Berlin 2001.

[2] Cfr M. Fichant, Leibniz, cet inconnu, "La Vie des Sciences", 13, 4 (1996), pp. 343-353.

[3] Cfr. J. Brucker, Historia Critica Philosophiae a mundi incunabulis ad nostram usque aetatem deducta, 6 vol., Lipsiae 1766-1767 (1ère édition 1742-1744 en 5 vol.) (Réimpression anastatique présenté par R. H. Popkin et G. Tonelli, Hildesheim - New York 1975), IV, 2, pp. 335-446.

[4] Cfr. T. De Mauro, Préface, in G. W. Leibniz, L’armonia delle lingue, Textes choisis, introduits et commentés par S. Gensini, Rome-Bari 1995, pp. VII-XI (ici p. VII)*.

[5] Cfr. M. Mugnai, Introduction, in G. W. Leibniz, Scritti filosofici, présenté par M. Mugnai, éd. Pasini, 3 vol. , Turin 2000, I, pp. 9-81 (ici, p. 9)*

[6] Cfr. D. Berlioz - F. Nef (éd.), L’actualité de Leibniz : les deux labyrinthes : décade de Cerisy la Salle, 15-22 juin 1995, Stuttgart 1999 (Studia Leibnitiana, Supplementa, 34).

[7] Cfr. R. Bouveresse (éd.), Perspectives sur Leibniz, publié avec le concours du Centre Gaston Bachelard, Paris 1999 (Publication de l’Institut Interdisciplinaire d’Etudes Epistémologiques ; Science - Histoire - Philosophie). Dans le volume figure également une contribution d’André Robinet, l’un des plus grands chercheurs sur Leibniz en vie actuellement auquel on doit l’application de l’informatique à l’étude des textes philosophiques*, et que nous devons citer in extenso : A. Robinet, Architectonique disjonctive, automates systémiques et idéalité dans l’œuvre de G. W. Leibniz, Paris 1986.

[8] Cfr. M. Fontius et autres (éd.), Labora diligenter, Postdamer Arbeitstagung zur Leibnizforschung vom 4. bis 6. Juli 1996, Stuttgart 1999 (Studia Leibnitiana, Sonderheft, 29).

[9] Cfr. Unità e molteplicità nel pensiero filosofico e scientifico di Leibniz, Colloque International, Rome, 3-5 octobre 1996, sous la direction d’A. Lamarra et R. Palaia, Florence 2000.

[10] Cfr. R. M. Adams, Leibniz : Determinist, Theist, Idealist, New York 1994.

[11] N. Jolley (ed.), The Cambridge Companion to Leibniz, Cambridge 1995

[12] Cfr. K. Moll, Der junge Leibniz, Stuttgart-Bad Cannstatt, vol. I : Die Wissenschaftstheorische Problemstellung seines erstens Systementwurfs : der Anschluß an Erhard Weigels Scientia Generalis, 1978 ; vol. II : Des Übergang vom Atomismus zu einem mechanistischen Aristotelismus : der revidierte Anschluß an Pierre Gassendi, 1982 ; vol. III : Eine Wissenschaft für ein aufgeklärtes Europa : der Weltmechanismus dynamischer Monadenpunkte als Gegenentwurf zu den Lehren von Descartes und Hobbes, 1996.

[13] S. Brown, The young Leibniz and his Philosophy (1646-1676), Dordrecht-Boston-London 1999.

[14] P. Beeley, Kontinuät und Mechanismus : zur Philosophie des jungen Leibniz in ihren ideengeschichtlichen Kontext, Stuttgart 1996 (Studiz Leibnitiana, Supplementa, 30).

[15] Cfr. M. Fichant, Science et métaphysique dans Descartes et Leibniz, Paris 1998 (Epiméthée)

[16] Cfr. B. Look, Leibniz and the "vinculum substantiale", Stuttgart 1999 (Studia Leibnitiana, Sonderheft, 30).

[17] Cfr. J.A. Cover - J. O’Leary-Hawthorne, Substance and Individuation in Leibniz, Cambridge 1999.

[18] Cfr. C. Mercer, Leibniz’s Metaphysics. Its Origins and Development, Cambridge (Mass.) 2001.

[19] En fait, Francesco Piro avait adopté une perspective semblable, mais il dépassait les strictes limites d’une étude de la métaphysique leibnizienne pour arriver à des considérations de portée gnoséologique et épistémologique. Cfr. F. Piro, Varietas identitate compensata. Studio sulla formazione della metafisica di Leibniz, Naples, 1990

[20] Cfr. A. Blank, Der logische Aufbau von Leibniz’Metaphysik, Berlin-New York 2001 (Quelle und Studien zur Philosophie 51).

[21] Cfr. A. Marschlich ; Die Substanz als Hypothese : Leibniz’Metaphysik des Wissen, Berlin 1996.

[22] Cfr. A.-P. Coudert-R.H. Popkin-G.M.Weiner, Leibniz, Mysticism and Religion, Dordrecht-Boston-London 1998 (Archives Internationales d’Histoire des Idées-International Archives of the History of Ideas, 158).

[23] Cfr A. P. Coudert, Leibniz and the Kabbalah, Dordrecht-Boston-London 1995 (Archives Internationales d’Histoire des Idées, 142).

[24] Cfr. S. Edel, Die individuelle Substanz bei Böhme und Leibniz. Die Kabbala als Tertium Comparationis für eine rezeptionsgeschichtliche Untersuchung, Stuttgart 1995 (Studia Leibnitiana, Sonderhefte, 23).

[25] Cfr. D. Rutherford, Leibniz and the Rational Order of Nature, Cambridge 1995.

[26] Cfr. A. Poma, Impossibilità e necessità della teodicea. Gli "Essais" di Leibniz, Milan 1995.

[27] Cfr. M. Mugnai, Leibniz’s Theory of Relations, Stuttgart 1992 (Studia Leibnitiana, Supplementa, 28).

[28] Cfr. M. Dascal, La sémiologie de Leibniz, Paris 1978.

[29] Cfr., entre autres, S. Gensini, Il naturale e il simbolico. Saggio su Leibniz, Rome, 1991.

[30] Cfr. Id., "De linguis in universum" : on Leibniz’s ideas on languages ; five essays, Münster 2000.

[31] Cfr. F. Nef, Leibniz et le langage, Paris 2000.

[32] Cfr. F. Duchesneau, Leibniz et la méthode de la science, Paris 1993.

[33] Cfr. Id., La dynamique de Leibniz, Paris 1994.

[34] Cfr.Id.,Lesmodèles du vivant de Descartes à Leibniz, Paris 1998.

[35] Cfr. En particulier : E. Pasini, Il reale o l’immaginario. La fondazione del calcolo infinitesimale nel pensiero di Leibniz, Turin 1993.

[36] Cfr. Id., Corpo e funzioni cognitive in Leibniz, Milan 1996.