Nous publions ici le
témoignage d’un professeur des écoles qui a voulu faire pratiquer la
philosophie à ses élèves. David Couland a étudié la philosophie, puis
s’est orienté vers l’enseignement primaire. Il a consacré à cette
expérience son mémoire professionnel soutenu à l’IUFM de Versailles en
2002. Ce sont ici de larges extraits de l’introduction et la
quasi-intégralité de la conclusion que nous reproduisons, en remerciant
bien vivement l’auteur de nous avoir autorisés à le faire [1].
J’ai eu l’idée de m’appuyer sur la
formation universitaire que j’ai reçue pour ce mémoire professionnel à
partir de deux intuitions. La première est que la philosophie a été pour
moi la discipline qui m’a le mieux permis de décloisonner mes savoirs.
Comprendre les liens qui peuvent unir les compartiments du savoir m’a
permis de construire le citoyen que je suis, et je le dois en grande
partie à la philosophie. Je pensais qu’il était possible que des élèves
puissent, à leur échelle, en tirer aussi un bénéfice du même ordre.
Ma deuxième intuition était qu’il
me semblait que dès l’enfance, des questions prises en charge par la
philosophie surgissaient. Je dois cependant reconnaître que je ne peux pas
dater précisément quand ces questions apparaissent et qu’il est toujours
possible que je m’appuie sur une reconstruction a
posteriori du cheminement intellectuel de l’enfant. Ces questions,
fortement chargées affectivement, sont par exemple : pourquoi le
monde est-il injuste ? pourquoi une vie humaine est-elle plus
importante qu’une vie animale ? et si le monde qui m’entoure n’était
qu’un rêve ? Or, très souvent, les adultes ne savent pas s’il faut
répondre et surtout comment répondre à l’enfant qui pose ce type de
questions. Je me suis donc dit qu’il serait souhaitable de traiter ces
questions, ne serait-ce que pour que l’enfant ne subisse plus ces
questions mais se les approprie pour mieux vivre avec.
Je me suis
investi dans ce projet de réflexion sur une pratique professionnelle avec
plus de doutes que de certitudes. Ce travail a été effectué selon une
logique de l’essai. C’est la tentative d’un débutant pour éclairer et si
possible enrichir sa pratique d’enseignant de l’école primaire à partir
d’une formation universitaire qui en semble a priori
éloignée.
J’ai travaillé avec la classe de CE2-CM2 « Van
Gogh » de l’école Jules Ferry B de Clichy (Hauts de Seine), où
j’étais accueilli par l’institutrice titulaire pour un certain nombre de
séances. J’avais en face de moi dix élèves de CE2 et dix élèves de CM2 qui
étaient déjà habitués à débattre entre eux notamment pour régler les
problèmes d’une classe de double niveau.
Il s’agissait de concilier
mes intuitions avec les instructions officielles en vigueur (Programmes de l’école primaire de 1995). Une pratique de
séances de philosophie en classe permet de développer des compétences
transversales, des compétences en maîtrise de la langue et une compétence
en éducation civique.
Compétences
transversales : au cycle des apprentissages fondamentaux (Grande
section d’école maternelle-CP-CE1), l’élève a été amené, dans des
situations de recherche et de réflexion, à émettre des hypothèses. Au
cycle 3, ces compétences doivent être développées par le choix de
situations variées et plus complexes, que l’élève doit commencer à
traduire ou interpréter, ce qui le conduit progressivement à
l’abstraction. Par exemple : pouvoir dégager une règle simple
d’orthographe ou de grammaire ; savoir repérer les éléments
significatifs d’une situation.
Compétences dans le
domaine de la langue : oralement, il s’agit de pouvoir raconter,
décrire, questionner, expliquer, justifier, argumenter en utilisant à bon
escient les registres de langue que les situations rencontrées
suggèrent ; pour la lecture, il s’agit de présenter un avis personnel
et argumenté sur ce qui a été lu.
Compétence en
éducation civique : « L’enfant doit être capable de prendre
conscience de la responsabilité de chacun dans la société ».
Mes
trois objectifs étaient donc : 1) Philosopher, c’est savoir émettre
des hypothèses ; 2) Philosopher, c’est savoir argumenter ; 3)
Philosopher, c’est prendre conscience de la responsabilité de chacun dans
la société.
J’ai choisi d’aborder le thème de la morale. Il fallait en
effet que le thème soit suffisamment motivant pour être travaillé sur cinq
séances éloignées dans le temps. Pour cela, j’ai demande à mes élèves
d’écrire sur une feuille de papier au moins dix questions qu’ils se
posent. Parmi ces questions : « Pourquoi il y a le
mal ? ». Le thème du bien et du mal m’a paru bon : il
semblait assez proche des préoccupations des élèves, la philosophie morale
est un domaine que je maîtrise assez bien, enfin on peut le relier
facilement à la compétence que je souhaitais développer en éducation
civique.
Au cours des séances, j’ai interrogé les élèves et animé leur
discussion sur les enjeux moraux de plusieurs cas : le vol d’un pain
au chocolat (emprunté à un Goûter Philo), la
responsabilité d’une famille dont le barbecue met le feu à une forêt, une
liste d’activités à classer en trois catégories : « c’est
bien », « c’est mal », « je ne peux pas
répondre », etc.
Je n’ai pas la prétention
d’affirmer que les élève de la classe de CE2-CM2 Van Gogh de Clichy ont
été radicalement transformés par les cinq séances qu’ils ont effectuées
avec moi. Je crois cependant que les élèves que j’aurai à l’avenir peuvent
en retirer un bénéfice non négligeable.
Ce qui me pousse à dire cela
est d’abord que je me sens beaucoup plus sûr de moi. J’avoue que la
réaction de surprise, voire d’incrédulité de certains de mes collègues m’a
fait douter du bien-fondé de ma démarche. Mais je peux maintenant affirmer
qu’il est à la fois possible et fécond de faire philosopher les élèves.
Cette pratique de la philosophie peut parfaitement s’inscrire dans le
cadre de la demi-heure de débat réglé des nouveaux programmes (cf. Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? p.282). Il faut
évidemment remplir certaines conditions.
Premièrement, ne pas être
aussi ambitieux que je l’ai été. Je décomposerai à l’avenir mes objectifs
et je m’assurerai que je ne demande aux élèves d’acquérir qu’une seule
compétence précise par séance.
En deuxième lieu, il faut s’assurer de
disposer d’une classe qui sait débattre. Pour cela, il est nécessaire de
mener un travail sur toute l’année, dans plusieurs disciplines. Ainsi je
pense effectuer un travail sur le débat mathématique et scientifique en
parallèle.
Troisièmement, il faut rester très exigeant quant à la
qualité des interventions des élèves. Je reste convaincu qu’il faut
utiliser des supports pour les aider à philosopher. Si on peut imaginer
des séances où les élèves doivent juste essayer de répondre à une
question, je ne crois pas que l’on puisse obtenir du travail de qualité en
ne faisant que des séances de ce type. Je n’envisage donc pas de mettre en
place un atelier philosophie où les élèves seraient confrontés toutes les
semaines à des questions étranges sans s’appuyer sur un quelconque
support.
D’un point de vue plus général, je ne crois pas que
l’enseignant intéressé par la mise en place d’un atelier de philosophie
puisse faire l’économie d’une formation personnelle et laisser les élèves
réfléchir seuls, sans intervenir en amont et durant la séance. Voici deux
questions posées à un groupe d’enseignants de l’IUFM de Lyon ainsi que
leurs réponses à propos des ateliers de philosophie (sur le site www.marelle.org/users/philo/sommaire.html « Ateliers et enseignants ») :
Est-ce suffisant d’être
instituteur ou professeur des écoles pour pouvoir dominer son sujet ?
Faut-il s’adjoindre les talents de quelqu’un d’autre pour pouvoir
commencer ?
Il suffit de s’être posé soi-même des questions
existentielles et de ne pas avoir de certitudes philosophiques pour être
compétent. Il ne s’agit pas de transmettre des connaissances
philosophiques, mais d’entraîner les enfants à la pensée philosophique.
Quelles règles fixez-vous et vous
fixez-vous quant à la conduite des débats ?
L’enseignant ne doit
jamais intervenir dans la discussion, que ce soit par des paroles, par des
gestes ou par des mimiques ; ni pendant, ni après. Si vous n’êtes pas
absolument convaincu(e) de cela, réfléchissez-y, faites-vous part de vos
objections, mais attendez avant de vous lancer. L’enseignant doit garantir
le cadre et avoir une position d’adulte respectueux, c’est-à-dire être
capable d’entendre des « énormités » sans bondir. C’est ce qui
est le plus difficile pour les enseignants. Ceux qui souhaitent participer
à des ateliers philo doivent le faire avec d’autres adultes, pas avec des
enfants.
Je suis obligé de contredire ces
deux réponses. L’enseignant doit maîtriser son sujet pour pouvoir proposer
des questions intéressantes aux élèves et pour pouvoir relancer le débat
par des questions bien choisies. Cela n’est possible que si l’enseignant
« voit » plus loin que ses élèves. J’ajouterai qu’entraîner les
enfants à la pensée philosophique sans leur transmettre aucun contenu me
paraît quelque peu utopique. Je ne crois pas que les élèves puissent
philosopher seuls, sans que l’on ne les aide parfois. Il faut savoir leur
donner du matériel pour construire leur pensée.
La deuxième réponse ne
me convient pas non plus. Je ne vois pas comment on peut s’assurer de la
qualité du débat sans au minimum intervenir par des questions. De plus je
ne peux éthiquement assumer une position pédagogique où les élèves
auraient le droit de tout dire. Si les élèves ne peuvent se corriger
eux-mêmes, il est de la responsabilité de l’enseignant d’intervenir. Je
crois d’ailleurs que cela est une marque de respect envers les élèves que
de montrer que nous sommes là pour les aider et que cela nécessite parfois
de les corriger.