Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

 

Dossier : philosopher avec des enfants ?

 

Philosopher à l’école primaire ? Oui, mais sous certaines conditions.

Nous publions ici le témoignage d’un professeur des écoles qui a voulu faire pratiquer la philosophie à ses élèves. David Couland a étudié la philosophie, puis s’est orienté vers l’enseignement primaire. Il a consacré à cette expérience son mémoire professionnel soutenu à l’IUFM de Versailles en 2002. Ce sont ici de larges extraits de l’introduction et la quasi-intégralité de la conclusion que nous reproduisons, en remerciant bien vivement l’auteur de nous avoir autorisés à le faire [1].

J’ai eu l’idée de m’appuyer sur la formation universitaire que j’ai reçue pour ce mémoire professionnel à partir de deux intuitions. La première est que la philosophie a été pour moi la discipline qui m’a le mieux permis de décloisonner mes savoirs. Comprendre les liens qui peuvent unir les compartiments du savoir m’a permis de construire le citoyen que je suis, et je le dois en grande partie à la philosophie. Je pensais qu’il était possible que des élèves puissent, à leur échelle, en tirer aussi un bénéfice du même ordre.

Ma deuxième intuition était qu’il me semblait que dès l’enfance, des questions prises en charge par la philosophie surgissaient. Je dois cependant reconnaître que je ne peux pas dater précisément quand ces questions apparaissent et qu’il est toujours possible que je m’appuie sur une reconstruction a posteriori du cheminement intellectuel de l’enfant. Ces questions, fortement chargées affectivement, sont par exemple : pourquoi le monde est-il injuste ? pourquoi une vie humaine est-elle plus importante qu’une vie animale ? et si le monde qui m’entoure n’était qu’un rêve ? Or, très souvent, les adultes ne savent pas s’il faut répondre et surtout comment répondre à l’enfant qui pose ce type de questions. Je me suis donc dit qu’il serait souhaitable de traiter ces questions, ne serait-ce que pour que l’enfant ne subisse plus ces questions mais se les approprie pour mieux vivre avec.
Je me suis investi dans ce projet de réflexion sur une pratique professionnelle avec plus de doutes que de certitudes. Ce travail a été effectué selon une logique de l’essai. C’est la tentative d’un débutant pour éclairer et si possible enrichir sa pratique d’enseignant de l’école primaire à partir d’une formation universitaire qui en semble a priori éloignée.
J’ai travaillé avec la classe de CE2-CM2 « Van Gogh » de l’école Jules Ferry B de Clichy (Hauts de Seine), où j’étais accueilli par l’institutrice titulaire pour un certain nombre de séances. J’avais en face de moi dix élèves de CE2 et dix élèves de CM2 qui étaient déjà habitués à débattre entre eux notamment pour régler les problèmes d’une classe de double niveau.
Il s’agissait de concilier mes intuitions avec les instructions officielles en vigueur (Programmes de l’école primaire de 1995). Une pratique de séances de philosophie en classe permet de développer des compétences transversales, des compétences en maîtrise de la langue et une compétence en éducation civique.
Compétences transversales : au cycle des apprentissages fondamentaux (Grande section d’école maternelle-CP-CE1), l’élève a été amené, dans des situations de recherche et de réflexion, à émettre des hypothèses. Au cycle 3, ces compétences doivent être développées par le choix de situations variées et plus complexes, que l’élève doit commencer à traduire ou interpréter, ce qui le conduit progressivement à l’abstraction. Par exemple : pouvoir dégager une règle simple d’orthographe ou de grammaire ; savoir repérer les éléments significatifs d’une situation.
Compétences dans le domaine de la langue  : oralement, il s’agit de pouvoir raconter, décrire, questionner, expliquer, justifier, argumenter en utilisant à bon escient les registres de langue que les situations rencontrées suggèrent ; pour la lecture, il s’agit de présenter un avis personnel et argumenté sur ce qui a été lu.
Compétence en éducation civique : « L’enfant doit être capable de prendre conscience de la responsabilité de chacun dans la société ».
Mes trois objectifs étaient donc : 1) Philosopher, c’est savoir émettre des hypothèses ; 2) Philosopher, c’est savoir argumenter ; 3) Philosopher, c’est prendre conscience de la responsabilité de chacun dans la société.
J’ai choisi d’aborder le thème de la morale. Il fallait en effet que le thème soit suffisamment motivant pour être travaillé sur cinq séances éloignées dans le temps. Pour cela, j’ai demande à mes élèves d’écrire sur une feuille de papier au moins dix questions qu’ils se posent. Parmi ces questions : « Pourquoi il y a le mal ? ». Le thème du bien et du mal m’a paru bon : il semblait assez proche des préoccupations des élèves, la philosophie morale est un domaine que je maîtrise assez bien, enfin on peut le relier facilement à la compétence que je souhaitais développer en éducation civique.
Au cours des séances, j’ai interrogé les élèves et animé leur discussion sur les enjeux moraux de plusieurs cas : le vol d’un pain au chocolat (emprunté à un Goûter Philo), la responsabilité d’une famille dont le barbecue met le feu à une forêt, une liste d’activités à classer en trois catégories : « c’est bien », « c’est mal », « je ne peux pas répondre », etc.

Je n’ai pas la prétention d’affirmer que les élève de la classe de CE2-CM2 Van Gogh de Clichy ont été radicalement transformés par les cinq séances qu’ils ont effectuées avec moi. Je crois cependant que les élèves que j’aurai à l’avenir peuvent en retirer un bénéfice non négligeable.
Ce qui me pousse à dire cela est d’abord que je me sens beaucoup plus sûr de moi. J’avoue que la réaction de surprise, voire d’incrédulité de certains de mes collègues m’a fait douter du bien-fondé de ma démarche. Mais je peux maintenant affirmer qu’il est à la fois possible et fécond de faire philosopher les élèves. Cette pratique de la philosophie peut parfaitement s’inscrire dans le cadre de la demi-heure de débat réglé des nouveaux programmes (cf. Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? p.282). Il faut évidemment remplir certaines conditions.
Premièrement, ne pas être aussi ambitieux que je l’ai été. Je décomposerai à l’avenir mes objectifs et je m’assurerai que je ne demande aux élèves d’acquérir qu’une seule compétence précise par séance.
En deuxième lieu, il faut s’assurer de disposer d’une classe qui sait débattre. Pour cela, il est nécessaire de mener un travail sur toute l’année, dans plusieurs disciplines. Ainsi je pense effectuer un travail sur le débat mathématique et scientifique en parallèle.
Troisièmement, il faut rester très exigeant quant à la qualité des interventions des élèves. Je reste convaincu qu’il faut utiliser des supports pour les aider à philosopher. Si on peut imaginer des séances où les élèves doivent juste essayer de répondre à une question, je ne crois pas que l’on puisse obtenir du travail de qualité en ne faisant que des séances de ce type. Je n’envisage donc pas de mettre en place un atelier philosophie où les élèves seraient confrontés toutes les semaines à des questions étranges sans s’appuyer sur un quelconque support.
D’un point de vue plus général, je ne crois pas que l’enseignant intéressé par la mise en place d’un atelier de philosophie puisse faire l’économie d’une formation personnelle et laisser les élèves réfléchir seuls, sans intervenir en amont et durant la séance. Voici deux questions posées à un groupe d’enseignants de l’IUFM de Lyon ainsi que leurs réponses à propos des ateliers de philosophie (sur le site
www.marelle.org/users/philo/sommaire.html « Ateliers et enseignants ») :

Est-ce suffisant d’être instituteur ou professeur des écoles pour pouvoir dominer son sujet ? Faut-il s’adjoindre les talents de quelqu’un d’autre pour pouvoir commencer ?
Il suffit de s’être posé soi-même des questions existentielles et de ne pas avoir de certitudes philosophiques pour être compétent. Il ne s’agit pas de transmettre des connaissances philosophiques, mais d’entraîner les enfants à la pensée philosophique.

Quelles règles fixez-vous et vous fixez-vous quant à la conduite des débats ?
L’enseignant ne doit jamais intervenir dans la discussion, que ce soit par des paroles, par des gestes ou par des mimiques ; ni pendant, ni après. Si vous n’êtes pas absolument convaincu(e) de cela, réfléchissez-y, faites-vous part de vos objections, mais attendez avant de vous lancer. L’enseignant doit garantir le cadre et avoir une position d’adulte respectueux, c’est-à-dire être capable d’entendre des « énormités » sans bondir. C’est ce qui est le plus difficile pour les enseignants. Ceux qui souhaitent participer à des ateliers philo doivent le faire avec d’autres adultes, pas avec des enfants.

Je suis obligé de contredire ces deux réponses. L’enseignant doit maîtriser son sujet pour pouvoir proposer des questions intéressantes aux élèves et pour pouvoir relancer le débat par des questions bien choisies. Cela n’est possible que si l’enseignant « voit » plus loin que ses élèves. J’ajouterai qu’entraîner les enfants à la pensée philosophique sans leur transmettre aucun contenu me paraît quelque peu utopique. Je ne crois pas que les élèves puissent philosopher seuls, sans que l’on ne les aide parfois. Il faut savoir leur donner du matériel pour construire leur pensée.
La deuxième réponse ne me convient pas non plus. Je ne vois pas comment on peut s’assurer de la qualité du débat sans au minimum intervenir par des questions. De plus je ne peux éthiquement assumer une position pédagogique où les élèves auraient le droit de tout dire. Si les élèves ne peuvent se corriger eux-mêmes, il est de la responsabilité de l’enseignant d’intervenir. Je crois d’ailleurs que cela est une marque de respect envers les élèves que de montrer que nous sommes là pour les aider et que cela nécessite parfois de les corriger.

[1] Les coupes et les reformulations plus concises sont de l’entière responsabilité de la revue.