Le label « philo »
fleurit au rayon jeunesse des librairies : collections telles que
« Goûters Philo » (Milan) ou « Grains de Philo » (
Bayard ), titres ponctuels comme La Philo 100% Ado
publiée par Yves Michaud, notamment.
Ces livres visent des lecteurs
d’âges variés, de huit ans pour les « Goûters Philo » à la
première adolescence pour le livre de Michaud. Ils s’adressent en principe
aux jeunes, voire petits lecteurs dans leur intimité familiale, donc hors
de l’école. Ce sont des lectures de loisir. Pourtant la référence à
l’école les parcourt tous en filigrane avoué ou non. D’abord parce que
c’est de toute façon la série des classes qui structure les âges de
lecture en France, ensuite parce que les auteurs prennent souvent leurs
exemples pratiques dans la vie scolaire, enfin parce que le style et les
angles de traitement ressemblent à ceux des manuels et des programmes
scolaires, ce qui n’est guère étonnant : les auteurs sont passés par
l’enseignement ou le pratiquent encore. Leur production, si elle n’est pas
para-scolaire, doit bien être reconnue comme péri-scolaire.
Nous laisserons ici de côté les
petits romans philosophiques de la méthode Lippman, qui sont en fait des
ouvrages tout à fait scolaires, destinés non pas à une lecture
individuelle « libre », mais à une exploitation progressive,
titre après titre, sous la direction d’un enseignant qui adhère au projet
de cette méthode nord-américaine.
Mentionnons pour mémoire la
collection ...« Philopattes » (Editions Les Portes du Monde),
inaugurée par Diogène et les cyniques. La vie du philosophe y est racontée
deux fois : d’abord sous la forme de l’album illustré, et c’est un
hérisson côtoyant d’autres animaux qui le représente, puis résumée
sobrement en une page. On peut se demander si les vies de philosophes, en
termes de signification morale, mais même aussi tout simplement de
plaisir, l’emportent vraiment sur celles des artistes, des savants ou des
explorateurs, par exemple. L’éditeur annonce d’autres volumes sur le même
principe. Même jouée par un raton-laveur, la vie de Kant risque de ne pas
être palpitante !
Disséquons plutôt deux productions
plus élaborées et typiques : les « Goûters Philo » et La Philo 100% Ado, déjà mentionnés plus haut. Pour moins de
cinq euros, l’enfant de huit ou neuf ans peut « s’éveiller aux
idées » en réfléchissant aux « questions importantes qu’il se
pose » : La vie et la mort, La guerre et la paix,
Prendre son temps et perdre son temps, ou bien Le travail et l’argent, notamment, co-écrits par un
universitaire et une ex-« communiquante ». Dans Le
travail et l’argent, on pourra s’amuser à reconnaître la théorie de la
vente, voire de l’exploitation de la force de travail, donc Marx, dans une
version à peine simplifiée par rapport à celle qu’on peut en donner dans
un honnête cours de terminale. Le principe de conception puis de rédaction
de ces livrets d’une trentaine de pages, illustrés dans le style
plaisantin et volontiers griffonné actuellement dominant dans la presse
jeune ou enfant, apparaît particulièrement bien dans Ce
qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, qui est d’un rationalisme très
classique : c’est la connaissance qui libère, là où l’ignorance et
les préjugés enchaînent. Dans le détail, dix-sept historiettes mettant en
scène des enfants (pas toutes très vraisemblables ni très passionnantes,
il faut bien le dire, y compris pour les enfants probablement)
introduisent à autant de thèses : « Apprendre, savoir, c’est se
donner les moyens d’être libre » (p.12), l’abeille sait par instinct,
le bébé doit apprendre, mais il apprendra beaucoup plus (p.14), les
certitudes préscientifiques s’expliquent : « Si les hommes
pensaient ne rien savoir du tout, ils auraient l’impression de vivre tout
le temps dans le noir, ils seraient comme obligés d’avancer sans rien
voir. Et ça ferait beaucoup trop peur. » (p. 19), etc.
Des
publications qui ont une logique
Le professeur de philosophie et
par le fait même éducateur qui feuillette ces petits livres s’interroge
inévitablement : évidemment, faut-il vraiment « vendre »
comme philosophiques ces énoncés le plus souvent de bon sens ? Quant
au procédé de fabrication, n’est-il pas l’aboutissement d’une chaîne de la
vulgarisation philosophique, qui glisse les concepts dans une enveloppe
imagée ou narrative, chaîne dont le premier maillon serait une bonne
partie des Propos d’Alain, destinés aux adultes de la
Troisième République, le dernier ces petites allégories pour enfants, en
passant par les fiches philo de tel mensuel pour les lycéens, avec la
déperdition de contenu qui s’ensuit ? La question n’étant d’ailleurs
pas de savoir si de la bonne philosophie peut survivre à ce traitement,
mais plus radicalement si la philosophie s’impose vraiment à huit ans.
Franchement, quel enfant lira volontiers de lui-même plusieurs volumes de
cette série ? Alors que Pinocchio peut continuer à
plaire, justement parce que Collodi, auteur pourtant très moral, n’a pas
vendu la mèche en expliquant que les mésaventures du pantin représentent
l’humanisation progressive de l’enfant par l’intériorisation de la
conscience... Dernier doute : et si la logique de ces publications se
trouvait en fait en aval, dans un projet scolaire qui serait tout
bonnement la philosophie du baccalauréat ?
Yves Michaud l’avoue pratiquement
à la fin de sa Philo 100% Ado (Bayard) : il propose
une méthodologie « pour trouver les idées et les organiser »
tout à fait reconnaissable comme celle de la dissertation, et déclare au
lecteur : « tu pourrais vite faire des dissertations et passer
ton bac philo avec quelques années d’avance ! Youpee ! Mais ça,
il ne faut pas trop le dire... » Que de bénéfices pour tout le
monde : plaisir des collégiens (le livre résulte d’une collaboration
avec le journal Okapi), satisfaction des parents (la
précocité est une valeur sociale et idéologique), mais aussi de
l’universitaire, du philosophe (faire de la pédagogie
avec un public tout frais et acquis d’avance, faire « découvrir qu’il
n’y a pas d’âge pour philosopher »).
En réalité, La
Philo 100% Ado est un manuel qui ne dit pas son nom (là où Michel
Onfray a publié naguère un pseudo-manuel baptisé Anti-Manuel
, structurellement très classique, mais inapplicable par son contenu,
donc appartenant à la catégorie des pamphlets...). Seize questions qui
pourraient parfaitement être des sujets de leçons de concours, et dans
nombre de cas, de bac (Peut-on vivre seul ? Pourquoi
rêvons-nous ?, etc.) sont déclinées en rubriques régulières :
dialogue enregistré et amélioré, leçon complémentaire intitulée
« Pour aller plus loin », citations, encadrés sur les grands
auteurs. Le tout avec les illustrations ironiques de rigueur. Pour la
forme : « les ados ont découvert qu’un philosophe, en plus de
s’interroger sur le sens des choses, pouvait aussi être sportif et
rigolard ». Pour le fond : toujours selon la présentation, p.3,
« Et surtout, ils n’ont pas appris la philosophie. Ils ont appris à
philosopher ». L’air est connu... Bien entendu, la qualification
professionnelle de l’auteur garantit le sérieux du contenu [1]. Mais qu’on n’attende pas de cette philosophie-là la moindre
innovation. C’est le lycée avant le lycée, un à-valoir sur l’enseignement
le plus traditionnel.
Posons à présent la vraie
question. Par leur proximité avec l’univers scolaire, ces livres plaisent.
Mais à qui ? Aux adultes, parents ou
grands-parents, qui les offrent certes, mais aussi y recourent directement
eux-mêmes, pour répondre à une demande qui est la leur, bien plus que
celle des lecteurs théoriquement visés.
Lire ou faire
lire au lieu de dire
Sans donner de chiffres précis, les vendeurs
du rayon jeunesse d’une grande librairie parisienne confirment que
« cela se vend bien, voire très bien ». Petits tirages et donc
ruptures de stock, correspondent à la prudence des éditeurs, encore peu
assurés de la permanence du succès de ces ouvrages (et qui peut-être
jouent aussi sur le désir des clients ?). Seule une minorité
d’enfants achètent eux-mêmes ces livres, et fortement guidés par les
adultes : ce qui n’est pas le cas pour les albums ou les séries de
divertissement. La plupart des clients sont des adultes, généralement hors
de la présence des jeunes destinataires de l’achat.
Ce qu’il est convenu d’appeler
« la perte des repères » est leur motif principal, voire unique.
Tout se passe comme si l’adulte donnait à lire à l’enfant ou à
l’adolescent ce qu’il ne parvient pas à lui dire. Significatif est le
recours des clients aux vendeurs, chargés de conseiller le livre où se
trouveront les meilleurs conseils, adaptés au sexe, à l’âge, mais encore
plus précisément au problème, sur le plan des relations ou de la
transmission des convictions, que l’adulte rencontre dans son face-à-face
familial... Ce recours a été classique pour l’éducation sexuelle, et l’est
peut-être encore dans une certaine mesure. Désormais, pour certains
milieux sociaux en tout cas, le livre de « philo pour enfants »
serait le vecteur des valeurs qu’on ne se sent plus en droit, mais aussi
en mesure d’affirmer soi-même. Est-ce un hasard si en parallèle le
catéchisme catholique recrute désormais parfois bien au-delà de ses
paroisses traditionnelles ? En tout cas ces livres sont achetés par
des parents désemparés, leurs amis désireux de les aider ou des
grands-parents qui se sentent le devoir d’être les médiateurs entre des
générations plus ou moins en conflit, ou d’assumer une transmission
morale, à laquelle ils ne se sentent pas forcément préparés. Les libraires
confirment que les acheteurs leur déclarent parfois ouvertement qu’ils
liront le livre conseillé pour en transmettre ensuite le contenu. C’est ce
qu’assume explicitement la présentation au dos de chaque volume de
« Grain de Philo », en affirmant s’adresser ou bien à l’enfant,
ou bien à l’éducateur « qui ne sait pas comment répondre aux
questions qui lui sont posées » (soit dit en passant, la collection
ne risque-t-elle pas de trouver difficilement un style et un niveau qui
conviennent aux deux groupes de lecteurs ?).
Dans le fond, les
livres de philo pour enfants n’appartiennent qu’à moitié, et encore, au
registre de la littérature de jeunesse : ils apparaissent bien plutôt
comme la pointe avancée, en direction de certains jeunes lecteurs, mais
surtout de leurs parents, d’un rayon pour sa part résolument adulte, et
pour le coup en nette expansion éditoriale, celui que la librairie
actuelle intitule « développement personnel ».
De quoi
s’agit-il ? On peut avancer que ces vingt dernières années, le niveau
de formation de la population s’est sensiblement élevé, tandis que
simultanément, les modèles sociaux, religieux, politiques forts ont perdu
leur évidence. Une demande sociale non négligeable existe donc, pour cette
rubrique aux contours flous des guides de vie, où se combinent en
proportions variables ésotérisme, divination, sciences et techniques
humaines, thérapies, philosophie aussi, mais alors réduite à une
intemporelle quête de la sagesse [2]. Il était logique que le « développement personnel »,
sorte de discours de direction de conscience éclectique vise un jour les
adolescents, voire les enfants, fût-ce par le biais de leurs parents et
enseignants.
Dans cette veine, feuilletons pour
terminer deux recueils édités par Albin Michel, Département
« Jeunesse et spiritualité », Les Philofables
et leur suite Mon Premier Livre de sagesse :
deux ouvrages à picorer, où par ordre alphabétique de thèmes moraux, les
auteurs ont compilé proverbes, dictons, fables, contes traditionnels de
diverses cultures et extraits d’œuvres philosophiques. Le fameux et sombre
aphorisme des porcs-épics condamnés à périr de froid séparément ou à
s’embrocher mutuellement s’ils essaient de se tenir chaud y figure en
bonne place, ainsi commenté sous le titre « Dans l’atelier du
philosophe » : « Dans la vie, en société, entre frère et
sœur et même dans un couple la distance est nécessaire. L’homme a besoin
des autres, et, tout à la fois, réclame son indépendance... Serez-vous
capable d’accepter que la femme ou l’homme avec qui vous vivrez ait des
jardins secrets ? » Schopenhauer est devenu un aimable
gourou : merci, Oncle Arthur pour tes sages conseils. Tant pis pour
lui, mais il n’est pas sûr que la jeunesse y trouve vraiment son
compte.