Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

 

Dossier : philosopher avec des enfants ?

De la philo au goûter ?

Le label « philo » fleurit au rayon jeunesse des librairies : collections telles que « Goûters Philo » (Milan) ou « Grains de Philo » ( Bayard ), titres ponctuels comme La Philo 100% Ado publiée par Yves Michaud, notamment.

Ces livres visent des lecteurs d’âges variés, de huit ans pour les « Goûters Philo » à la première adolescence pour le livre de Michaud. Ils s’adressent en principe aux jeunes, voire petits lecteurs dans leur intimité familiale, donc hors de l’école. Ce sont des lectures de loisir. Pourtant la référence à l’école les parcourt tous en filigrane avoué ou non. D’abord parce que c’est de toute façon la série des classes qui structure les âges de lecture en France, ensuite parce que les auteurs prennent souvent leurs exemples pratiques dans la vie scolaire, enfin parce que le style et les angles de traitement ressemblent à ceux des manuels et des programmes scolaires, ce qui n’est guère étonnant : les auteurs sont passés par l’enseignement ou le pratiquent encore. Leur production, si elle n’est pas para-scolaire, doit bien être reconnue comme péri-scolaire.

Nous laisserons ici de côté les petits romans philosophiques de la méthode Lippman, qui sont en fait des ouvrages tout à fait scolaires, destinés non pas à une lecture individuelle « libre », mais à une exploitation progressive, titre après titre, sous la direction d’un enseignant qui adhère au projet de cette méthode nord-américaine.

Mentionnons pour mémoire la collection ...« Philopattes » (Editions Les Portes du Monde), inaugurée par Diogène et les cyniques. La vie du philosophe y est racontée deux fois : d’abord sous la forme de l’album illustré, et c’est un hérisson côtoyant d’autres animaux qui le représente, puis résumée sobrement en une page. On peut se demander si les vies de philosophes, en termes de signification morale, mais même aussi tout simplement de plaisir, l’emportent vraiment sur celles des artistes, des savants ou des explorateurs, par exemple. L’éditeur annonce d’autres volumes sur le même principe. Même jouée par un raton-laveur, la vie de Kant risque de ne pas être palpitante !

Disséquons plutôt deux productions plus élaborées et typiques : les « Goûters Philo » et La Philo 100% Ado, déjà mentionnés plus haut. Pour moins de cinq euros, l’enfant de huit ou neuf ans peut « s’éveiller aux idées » en réfléchissant aux « questions importantes qu’il se pose » : La vie et la mort, La guerre et la paix, Prendre son temps et perdre son temps, ou bien Le travail et l’argent, notamment, co-écrits par un universitaire et une ex-« communiquante ». Dans Le travail et l’argent, on pourra s’amuser à reconnaître la théorie de la vente, voire de l’exploitation de la force de travail, donc Marx, dans une version à peine simplifiée par rapport à celle qu’on peut en donner dans un honnête cours de terminale. Le principe de conception puis de rédaction de ces livrets d’une trentaine de pages, illustrés dans le style plaisantin et volontiers griffonné actuellement dominant dans la presse jeune ou enfant, apparaît particulièrement bien dans Ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, qui est d’un rationalisme très classique : c’est la connaissance qui libère, là où l’ignorance et les préjugés enchaînent. Dans le détail, dix-sept historiettes mettant en scène des enfants (pas toutes très vraisemblables ni très passionnantes, il faut bien le dire, y compris pour les enfants probablement) introduisent à autant de thèses : « Apprendre, savoir, c’est se donner les moyens d’être libre » (p.12), l’abeille sait par instinct, le bébé doit apprendre, mais il apprendra beaucoup plus (p.14), les certitudes préscientifiques s’expliquent : « Si les hommes pensaient ne rien savoir du tout, ils auraient l’impression de vivre tout le temps dans le noir, ils seraient comme obligés d’avancer sans rien voir. Et ça ferait beaucoup trop peur. » (p. 19), etc.

Des publications qui ont une logique
Le professeur de philosophie et par le fait même éducateur qui feuillette ces petits livres s’interroge inévitablement : évidemment, faut-il vraiment « vendre » comme philosophiques ces énoncés le plus souvent de bon sens ? Quant au procédé de fabrication, n’est-il pas l’aboutissement d’une chaîne de la vulgarisation philosophique, qui glisse les concepts dans une enveloppe imagée ou narrative, chaîne dont le premier maillon serait une bonne partie des Propos d’Alain, destinés aux adultes de la Troisième République, le dernier ces petites allégories pour enfants, en passant par les fiches philo de tel mensuel pour les lycéens, avec la déperdition de contenu qui s’ensuit ? La question n’étant d’ailleurs pas de savoir si de la bonne philosophie peut survivre à ce traitement, mais plus radicalement si la philosophie s’impose vraiment à huit ans. Franchement, quel enfant lira volontiers de lui-même plusieurs volumes de cette série ? Alors que Pinocchio peut continuer à plaire, justement parce que Collodi, auteur pourtant très moral, n’a pas vendu la mèche en expliquant que les mésaventures du pantin représentent l’humanisation progressive de l’enfant par l’intériorisation de la conscience... Dernier doute : et si la logique de ces publications se trouvait en fait en aval, dans un projet scolaire qui serait tout bonnement la philosophie du baccalauréat ?

Yves Michaud l’avoue pratiquement à la fin de sa Philo 100% Ado (Bayard) : il propose une méthodologie « pour trouver les idées et les organiser » tout à fait reconnaissable comme celle de la dissertation, et déclare au lecteur : « tu pourrais vite faire des dissertations et passer ton bac philo avec quelques années d’avance ! Youpee ! Mais ça, il ne faut pas trop le dire... » Que de bénéfices pour tout le monde : plaisir des collégiens (le livre résulte d’une collaboration avec le journal Okapi), satisfaction des parents (la précocité est une valeur sociale et idéologique), mais aussi de l’universitaire, du philosophe (faire de la pédagogie avec un public tout frais et acquis d’avance, faire « découvrir qu’il n’y a pas d’âge pour philosopher »).
En réalité, La Philo 100% Ado est un manuel qui ne dit pas son nom (là où Michel Onfray a publié naguère un pseudo-manuel baptisé Anti-Manuel , structurellement très classique, mais inapplicable par son contenu, donc appartenant à la catégorie des pamphlets...). Seize questions qui pourraient parfaitement être des sujets de leçons de concours, et dans nombre de cas, de bac (Peut-on vivre seul ? Pourquoi rêvons-nous ?, etc.) sont déclinées en rubriques régulières : dialogue enregistré et amélioré, leçon complémentaire intitulée « Pour aller plus loin », citations, encadrés sur les grands auteurs. Le tout avec les illustrations ironiques de rigueur. Pour la forme : « les ados ont découvert qu’un philosophe, en plus de s’interroger sur le sens des choses, pouvait aussi être sportif et rigolard ». Pour le fond : toujours selon la présentation, p.3, « Et surtout, ils n’ont pas appris la philosophie. Ils ont appris à philosopher ». L’air est connu... Bien entendu, la qualification professionnelle de l’auteur garantit le sérieux du contenu [
1]. Mais qu’on n’attende pas de cette philosophie-là la moindre innovation. C’est le lycée avant le lycée, un à-valoir sur l’enseignement le plus traditionnel.

Posons à présent la vraie question. Par leur proximité avec l’univers scolaire, ces livres plaisent. Mais à qui ? Aux adultes, parents ou grands-parents, qui les offrent certes, mais aussi y recourent directement eux-mêmes, pour répondre à une demande qui est la leur, bien plus que celle des lecteurs théoriquement visés.

Lire ou faire lire au lieu de dire
Sans donner de chiffres précis, les vendeurs du rayon jeunesse d’une grande librairie parisienne confirment que « cela se vend bien, voire très bien ». Petits tirages et donc ruptures de stock, correspondent à la prudence des éditeurs, encore peu assurés de la permanence du succès de ces ouvrages (et qui peut-être jouent aussi sur le désir des clients ?). Seule une minorité d’enfants achètent eux-mêmes ces livres, et fortement guidés par les adultes : ce qui n’est pas le cas pour les albums ou les séries de divertissement. La plupart des clients sont des adultes, généralement hors de la présence des jeunes destinataires de l’achat.

Ce qu’il est convenu d’appeler « la perte des repères » est leur motif principal, voire unique. Tout se passe comme si l’adulte donnait à lire à l’enfant ou à l’adolescent ce qu’il ne parvient pas à lui dire. Significatif est le recours des clients aux vendeurs, chargés de conseiller le livre où se trouveront les meilleurs conseils, adaptés au sexe, à l’âge, mais encore plus précisément au problème, sur le plan des relations ou de la transmission des convictions, que l’adulte rencontre dans son face-à-face familial... Ce recours a été classique pour l’éducation sexuelle, et l’est peut-être encore dans une certaine mesure. Désormais, pour certains milieux sociaux en tout cas, le livre de « philo pour enfants » serait le vecteur des valeurs qu’on ne se sent plus en droit, mais aussi en mesure d’affirmer soi-même. Est-ce un hasard si en parallèle le catéchisme catholique recrute désormais parfois bien au-delà de ses paroisses traditionnelles ? En tout cas ces livres sont achetés par des parents désemparés, leurs amis désireux de les aider ou des grands-parents qui se sentent le devoir d’être les médiateurs entre des générations plus ou moins en conflit, ou d’assumer une transmission morale, à laquelle ils ne se sentent pas forcément préparés. Les libraires confirment que les acheteurs leur déclarent parfois ouvertement qu’ils liront le livre conseillé pour en transmettre ensuite le contenu. C’est ce qu’assume explicitement la présentation au dos de chaque volume de « Grain de Philo », en affirmant s’adresser ou bien à l’enfant, ou bien à l’éducateur « qui ne sait pas comment répondre aux questions qui lui sont posées » (soit dit en passant, la collection ne risque-t-elle pas de trouver difficilement un style et un niveau qui conviennent aux deux groupes de lecteurs ?).
Dans le fond, les livres de philo pour enfants n’appartiennent qu’à moitié, et encore, au registre de la littérature de jeunesse : ils apparaissent bien plutôt comme la pointe avancée, en direction de certains jeunes lecteurs, mais surtout de leurs parents, d’un rayon pour sa part résolument adulte, et pour le coup en nette expansion éditoriale, celui que la librairie actuelle intitule « développement personnel ».
De quoi s’agit-il ? On peut avancer que ces vingt dernières années, le niveau de formation de la population s’est sensiblement élevé, tandis que simultanément, les modèles sociaux, religieux, politiques forts ont perdu leur évidence. Une demande sociale non négligeable existe donc, pour cette rubrique aux contours flous des guides de vie, où se combinent en proportions variables ésotérisme, divination, sciences et techniques humaines, thérapies, philosophie aussi, mais alors réduite à une intemporelle quête de la sagesse [
2]. Il était logique que le « développement personnel », sorte de discours de direction de conscience éclectique vise un jour les adolescents, voire les enfants, fût-ce par le biais de leurs parents et enseignants.

Dans cette veine, feuilletons pour terminer deux recueils édités par Albin Michel, Département « Jeunesse et spiritualité », Les Philofables et leur suite Mon Premier Livre de sagesse  : deux ouvrages à picorer, où par ordre alphabétique de thèmes moraux, les auteurs ont compilé proverbes, dictons, fables, contes traditionnels de diverses cultures et extraits d’œuvres philosophiques. Le fameux et sombre aphorisme des porcs-épics condamnés à périr de froid séparément ou à s’embrocher mutuellement s’ils essaient de se tenir chaud y figure en bonne place, ainsi commenté sous le titre « Dans l’atelier du philosophe » : « Dans la vie, en société, entre frère et sœur et même dans un couple la distance est nécessaire. L’homme a besoin des autres, et, tout à la fois, réclame son indépendance... Serez-vous capable d’accepter que la femme ou l’homme avec qui vous vivrez ait des jardins secrets ? » Schopenhauer est devenu un aimable gourou : merci, Oncle Arthur pour tes sages conseils. Tant pis pour lui, mais il n’est pas sûr que la jeunesse y trouve vraiment son compte.

[1] Professeur à Paris I, Yves Michaud a notamment publié sur violence et politique, sur les questions esthétiques et présidé à la mise en place de l’« Université de tous les savoirs ».

[2] La revue Psychologies rencontre un grand succès, et André Comte-Sponville y côtoie les thérapeutes médiatiquement cotés...