Côté
Philo : Dans les initiatives dont vous êtes à la fois le
spécialiste et le promoteur, qu’y a-t-il, au fond, de spécifiquement
philosophique ?
Michel Tozzi
: L’intérêt des pratiques de discussion « à visée
philosophique » à l’école primaire et au collège, c’est qu’elles
interrogent la philosophie et comme discipline de recherche, et comme
discipline scolaire ou matière enseignée (la « philosophie des
professeurs », comme le disait François Châtelet). Et ce au moins de
trois façons :
Elles
impliquent, sur le double registre éthique et psychogénétique (au sens
piagétien), un « postulat d’éducabilité philosophique
des enfants ». La didactique du philosopher pourrait avoir pour
objectif de réunir les conditions de possibilité théorético-pratiques pour
actualiser ce postulat dans sa dimension d’exigence d’un « droit à la
philosophie » (selon la formule de Derrida) fondé sur les droits de
l’homme et de l’enfant (c’est ce que développe de Jean-Claude Pettier dans
sa thèse La Philosophie en éducation adaptée : utopie
ou nécessité ?, soutenue en 2000). Le débat du Greph des années
1975-80, institutionnellement clos par la décision de cantonner la
philosophie à la classe terminale, est ainsi réouvert : l’enfance
est-elle le temps du préjugé et de l’erreur, comme le pensent Platon et
Descartes, ou n’est-il jamais trop tôt pour philosopher, comme l’affirment
Calliclès, Montaigne et Nietzsche ?
Sur la définition du philosopher. Il ne s’agit pas bien sûr dans
ces pratiques de « construire du concept » (Deleuze) ou
d’élaborer de la doctrine ; mais d’initier une démarche de pensée à
base de questionnement, et d’abord de celui des enfants (« la
métaphysique est la réponse aux questions des enfants » dit
Groethuysen), en introduisant dans et par le travail de la langue
naturelle, des processus de problématisation de questions, de
conceptualisation de notions, d’argumentation rationnelle dans les
échanges pour produire de l’intelligibilité sur notre rapport au monde et
à nous-mêmes. On pourra interroger cette conception du philosopher, mais
elle a ses référents dans la tradition : le Socrate maïeuticien des
dialogues aporétiques, l’étonnement d’Aristote, le doute de Descartes,
l’éthique communicationnelle d’Apel ou d’Habermas...
Sur la place de la discussion dans l’apprentissage du philosopher.
L’interaction cognitive orale, par opposition aux exigences de précision
et de cohérence de l’écrit, est-elle condamnée à la doxologie, ou,
organisée par le maître selon un dispositif à la fois démocratique et
intellectuellement exigeant, peut-elle être un entraînement à la
pensée ?
Si l’on entend par doxa une évidence non réinterrogeable
partagée par un groupe (celui d’un certain nombre de professeurs de
philosophie en France), se laisser interroger sur ces trois points, c’est
échapper à une doxa philosophique : celle qui affirme avant même de
l’avoir examiné qu’on ne peut philosopher qu’à partir d’un certain âge, en
écoutant un cours et en ne faisant que des dissertations. Réfléchir, c’est
pourtant douter de ce qui nous semble évident ! Discutons donc de ces
trois thèses : un enfant peut commencer à philosopher à l’école avec
l’aide du maître à partir des questions existentielles qu’il (se)
pose ; il peut s’ouvrir à la pensée réflexive en exerçant ses
processus intellectuels ; il peut être aidé dans cette tâche en
s’entraînant à discuter intellectuellement. Il est amusant de constater
que l’apprentissage précoce du philosopher est proposé par un
« pédagogue », accusé par ses adversaires, d’habitude, de
« baisser le niveau » !
CP :
Mais si la philosophie est introduite dès le tout début de la
« carrière scolaire », ne faut-il pas nécessairement penser une
continuité, une progressivité de sa pratique, du primaire à la
terminale ? Comment la concevoir, la mettre en place ?
M.T. : L’enseignement de la philosophie dans le
secondaire une seule année, qui plus est d’examen, a empêché de penser
didactiquement comme dans les autres disciplines une progressivité.
L’élève est plongé d’emblée dans un cours abstrait, dans les grandes
œuvres, et doit au bout de deux mois écrire philosophiquement ! Comme
si l’apprentissage de la pensée n’exigeait pas comme ailleurs un long
entraînement, celui du développement de compétences cognitives ! Les
expériences menées cherchent à repérer ce qui est réflexivement possible
scolairement à tel ou tel âge : beaucoup plus que ce que l’on pensait
selon les expériences de laboratoire de Piaget, dès qu’un espace de
questionnement authentique s’ouvre pour les enfants, travaillé par des
exigences intellectuelles, et que le regard sur les potentialités
philosophiques de l’enfant a changé ! On peut lire à ce sujet le
livre d’Anne Lalanne (préfacé par François Dagognet), qui a suivi une
cohorte d’élèves du CP au CM2.
CP :
Plus généralement, on ne peut pas ne pas rapprocher l’intérêt pour une
pratique précoce de la philosophie de sa vogue actuelle chez les adultes,
en tout cas dans les médias et l’édition. Quel diagnostic portez-vous sur
ce phénomène de société ?
M.T. : L’intérêt actuel pour la philosophie est le
symptôme d’une société individualiste sans projet politique, où les
interrogations existentielles deviennent récurrentes. L’école y est en
panne de sens.
Les dix ans de café-philo sont déjà au-delà d’une mode
éphémère : « Il est juste que le bistrot puisse s’essayer à la
philosophie civilisée et citoyenne », conclut Edgar Morin dans sa
préface à Comprendre le phénomène café philo. Les
tentatives de discussion à visée philosophique, tant au café qu’au
primaire et au collège (particulièrement en Segpa [1]), sont une contribution, modeste mais significative, par leurs
dispositifs à la fois démocratiques et intellectuellement exigeants, à la
crise du rapport au savoir, qui ne peut épistémologiquement aujourd’hui
être pensé que non dogmatiquement, et à la crise du rapport à la loi, qui
implique dans notre société un processus de socialisation démocratique.
C’est une façon de renouer, mais autrement qu’au siècle de Périclès ou au
temps des Lumières, aussi bien dans la cité que dans l’éducation des
enfants, un lien problématique mais fécond entre l’espace public de la
démocratie sociale ou scolaire, et la lutte philosophique contre la
démagogie, la doxologie et la sophistique...
Propos recueillis par J.-J.
G.