Numéro 3 – novembre 2003                                                       retour accueil

 

Document

 

Le fantôme de la science hante le bac philo
Un commentaire sur la centaine de sujets sur la science donnés au bac depuis 20 ans
par Renaud Dogat

Des sujets hors-programme
La notion de « science » n’a jamais figuré comme telle au programme de philosophie de terminale. L’ancien programme de 1973, supprimé en 2001 puis ressuscité en 2003 sous des traits légèrement altérés, comportait bien les notions Théorie et expérience et La Formation des concepts scientifiques : un exemple [
1], mais pas la notion de science elle-même. Or, étonnant constat, un très grand nombre de sujets ont, pendant 20 ans, porté sur cette question hors programme : si l’on regarde la liste de tous les sujets tombés au bac durant cette période, on peut voir qu’environ 1 sujet sur 15 a porté sur « la science », quand les programmes comportaient plus de 40 notions en série littéraire et un peu moins de 30 dans les séries scientifique et économique. On pourrait vouloir tempérer un peu ce paradoxe en disant simplement qu’un sujet sur quinze de cette liste renvoie à La Formation des concepts scientifiques. Mais c’est malheureusement impossible : cette dernière notion ne figurait qu’au programme des séries littéraires, alors que les sujets de cette liste ont été récoltés dans toutes les séries, y compris, pour quelques-uns d’entre eux, parmi les sujets des séries technologiques, dans les programmes desquelles il n’est pas question de la science [2]. Par ailleurs, la plupart des sujets de cette liste n’ont pas de rapport direct et évident avec La formation des concepts scientifiques. On ne voit pas, par exemple, comment une question comme Faut-il dire la science ou les sciences ? pourrait renvoyer à cette notion, sans étendre très au-delà du raisonnable le sens de l’expression « renvoyer à une notion ». Ajoutons qu’on a évidemment exclu de cette liste tous les sujets portant sur Théorie et expérience, La connaissance du vivant, ou sur toute autre notion des programmes se rapportant de près ou de loin aux sciences. Chacune de ces différentes autres notions a donné lieu à ses propres sujets, et l’on n’a retenu ici que ceux qui ne devraient raisonnablement se ranger que sous la notion de science.
Il est donc clair que les annales des sujets de bac comportent une très importante proportion de questions sur la science qui ne renvoient nettement à aucune notion particulière et qui forment une catégorie à part.

Toutes les questions possibles et imaginables sur la science
Les programmes de philosophie ont, pendant des décennies, indiqué aux professeurs - et accessoirement aux élèves - qu’ils devaient travailler sur quelques notions relativement précises (comme Théorie et expérience), renvoyant elles-mêmes à certains problèmes à peu près circonscrits, tandis que les sujets de bac pouvaient fort bien porter sur n’importe quel problème philosophique concernant, de près ou de loin, le vaste domaine de la science, à travers des sujets d’ailleurs aussi bien très généraux que très pointus [
3]. Ce grand écart entre les indications pour le travail de l’année et les sujets montre bien que les programmes en philosophie, au contraire de ceux des autres disciplines scolaires, sont une façade derrière laquelle on trouve presque toutes les interrogations philosophiques possibles, les sujets de bac couvrant une hallucinante diversité de problèmes. Aucun élève, et même probablement aucun professeur (à moins d’avoir suivi une sérieuse spécialisation en épistémologie), ne peut avoir quelque chose d’un peu intéressant et pertinent à dire sur chacun de ces problèmes. Comme le programme ne prescrit aucun savoir déterminé en épistémologie (pas plus d’ailleurs qu’en aucun autre domaine), on aboutit à ce paradoxe étrange que les élèves n’ont rien à connaître, mais peuvent être interrogés sur tout.
Et c’est effectivement sur tout ou presque que les élèves sont interrogés au bac : la diversité des problèmes, on l’a dit, est considérable, un simple coup d’œil à la liste le fait comprendre immédiatement. Il y a par exemple une différence énorme entre s’interroger sur la nature ou la méthode de la science et se demander si la science a quelque chose à nous dire dans le domaine moral, ou en philosophie : non seulement la culture, les concepts et les textes de référence pertinents sur ces problèmes sont très différents (ce qui devrait déjà suffire à faire douter de la possibilité d’un enseignement susceptible de donner aux élèves de terminale les moyens de les traiter sérieusement), mais le cadre problématique lui-même change du tout au tout, et il est impossible qu’un esprit tout récemment arrivé à la philosophie puisse sans confusion être capable de passer de l’un à l’autre.

Aucun fil conducteur
Peut-on néanmoins trouver une dominante dans cette forêt de questions et de problèmes hétérogènes ? Très difficilement, à vrai dire. On trouve, dans des proportions comparables, des sujets sur la nature et le fonctionnement des sciences et d’autres sur leurs effets et leur valeur - deux grandes familles qui se retrouvent avec pratiquement toutes les notions [
4]. De nombreux sujets invitent les élèves, d’une façon ou d’une autre, à un regard critique sur les prétentions, réelles ou supposées, de la science, à travers des questions comme : Notre connaissance du réel se limite-t-elle au savoir scientifique ? La connaissance scientifique dissipe-t-elle la superstition ? La science peut-elle nous apprendre nos devoirs ? Et l’on attend des élèves qu’ils se demandent en quoi consiste vraiment le progrès des sciences, en mettant par exemple en avant ce paradoxe, quelque peu rhétorique peut-être, que les découvertes scientifiques sont à la fois considérées comme vraies et provisoires (N’est-il pas contradictoire de dire d’une connaissance scientifique qu’elle est à la fois vraie et provisoire ? etc.) Mais les sujets sur la méthode scientifique sont également nombreux et très variés, le lecteur peut facilement le vérifier de lui-même.

Au fond, il est clair que l’on n’a manifestement pas voulu choisir entre les deux familles de sujets mentionnées plus haut. Les élèves sont censés à la fois bien connaître le fonctionnement des sciences, pouvoir réfléchir sur ce fonctionnement, et être capables de prendre du recul pour évaluer le rôle des sciences dans la connaissance et dans le monde humain. Il semblerait raisonnable, si l’on veut que nos élèves soient capables d’affronter vraiment ces deux types de problèmes philosophiques, de les leur présenter explicitement d’une part, et de réduire considérablement l’éventail des questions à travers lesquelles ils doivent les aborder.

[1] Si toutefois on peut appeler cette dernière une « notion » ; « question d’approfondissement » pourrait sembler plus approprié.

[2] On y trouve seulement les notions très générales de Vérité et de Raison.

[3] Comparer par exemple Pourquoi vouloir la science ? avec Le physicien a-t-il affaire à la réalité ? (Sans parler, bien sûr, de la difficulté extrême de cette dernière question.)

[4] Sur l’Illusion, sur le Désir, sur l’Histoire... on peut distinguer des sujets de définition, avec des questions du type « qu’est-ce que... ? », et des sujets portant sur la valeur, la fonction ou l’utilité - Y a-t-il une fonction de l’illusion ? etc.