Des sujets
hors-programme
La notion de « science » n’a jamais figuré
comme telle au programme de philosophie de terminale. L’ancien programme
de 1973, supprimé en 2001 puis ressuscité en 2003 sous des traits
légèrement altérés, comportait bien les notions Théorie et
expérience et La Formation des concepts
scientifiques : un exemple [1], mais pas la notion de science elle-même. Or,
étonnant constat, un très grand nombre de sujets ont, pendant 20 ans,
porté sur cette question hors programme : si l’on regarde la liste de
tous les sujets tombés au bac durant cette période, on peut voir
qu’environ 1 sujet sur 15 a porté sur « la science », quand les
programmes comportaient plus de 40 notions en série littéraire et un peu
moins de 30 dans les séries scientifique et économique. On pourrait
vouloir tempérer un peu ce paradoxe en disant simplement qu’un sujet sur
quinze de cette liste renvoie à La Formation des concepts
scientifiques. Mais c’est malheureusement impossible : cette
dernière notion ne figurait qu’au programme des séries littéraires, alors
que les sujets de cette liste ont été récoltés dans toutes les séries, y
compris, pour quelques-uns d’entre eux, parmi les sujets des séries
technologiques, dans les programmes desquelles il n’est pas question de la
science [2]. Par ailleurs, la plupart des sujets de cette liste n’ont pas de
rapport direct et évident avec La formation des concepts
scientifiques. On ne voit pas, par exemple, comment une question comme
Faut-il dire la science ou les sciences ? pourrait
renvoyer à cette notion, sans étendre très au-delà du
raisonnable le sens de l’expression « renvoyer à une notion ».
Ajoutons qu’on a évidemment exclu de cette liste tous les sujets portant
sur Théorie et expérience, La connaissance
du vivant, ou sur toute autre notion des programmes se rapportant de
près ou de loin aux sciences. Chacune de ces différentes autres notions a
donné lieu à ses propres sujets, et l’on n’a retenu ici que ceux qui ne
devraient raisonnablement se ranger que sous la notion de science.
Il
est donc clair que les annales des sujets de bac comportent une très
importante proportion de questions sur la science qui ne
renvoient nettement à aucune notion particulière et qui forment une
catégorie à part.
Toutes les
questions possibles et imaginables sur la science
Les programmes de
philosophie ont, pendant des décennies, indiqué aux professeurs - et
accessoirement aux élèves - qu’ils devaient travailler sur quelques
notions relativement précises (comme Théorie et
expérience), renvoyant elles-mêmes à certains problèmes à peu près
circonscrits, tandis que les sujets de bac pouvaient fort bien porter sur
n’importe quel problème philosophique concernant, de près ou de loin, le
vaste domaine de la science, à travers des sujets d’ailleurs aussi bien
très généraux que très pointus [3]. Ce grand écart entre les indications pour le travail de l’année
et les sujets montre bien que les programmes en philosophie, au contraire
de ceux des autres disciplines scolaires, sont une façade derrière
laquelle on trouve presque toutes les interrogations philosophiques
possibles, les sujets de bac couvrant une hallucinante diversité de
problèmes. Aucun élève, et même probablement aucun professeur (à moins
d’avoir suivi une sérieuse spécialisation en épistémologie), ne peut avoir
quelque chose d’un peu intéressant et pertinent à dire sur chacun de ces
problèmes. Comme le programme ne prescrit aucun savoir déterminé en
épistémologie (pas plus d’ailleurs qu’en aucun autre domaine), on aboutit
à ce paradoxe étrange que les élèves n’ont rien à connaître, mais peuvent
être interrogés sur tout.
Et c’est effectivement sur tout ou presque
que les élèves sont interrogés au bac : la diversité des problèmes,
on l’a dit, est considérable, un simple coup d’œil à la liste le fait
comprendre immédiatement. Il y a par exemple une différence énorme entre
s’interroger sur la nature ou la méthode de la science et se demander si
la science a quelque chose à nous dire dans le domaine moral, ou en
philosophie : non seulement la culture, les concepts et les textes de
référence pertinents sur ces problèmes sont très différents (ce qui
devrait déjà suffire à faire douter de la possibilité d’un enseignement
susceptible de donner aux élèves de terminale les moyens de les traiter
sérieusement), mais le cadre problématique lui-même change du tout au
tout, et il est impossible qu’un esprit tout récemment arrivé à la
philosophie puisse sans confusion être capable de passer de l’un à
l’autre.
Aucun fil
conducteur
Peut-on néanmoins trouver une dominante dans cette forêt
de questions et de problèmes hétérogènes ? Très difficilement, à vrai
dire. On trouve, dans des proportions comparables, des sujets sur la
nature et le fonctionnement des sciences et d’autres sur leurs effets et
leur valeur - deux grandes familles qui se retrouvent avec pratiquement
toutes les notions [4]. De nombreux sujets invitent les élèves, d’une façon ou d’une
autre, à un regard critique sur les prétentions, réelles ou supposées, de
la science, à travers des questions comme : Notre
connaissance du réel se limite-t-elle au savoir scientifique ? La
connaissance scientifique dissipe-t-elle la superstition ? La science
peut-elle nous apprendre nos devoirs ? Et l’on attend des élèves
qu’ils se demandent en quoi consiste vraiment le progrès des sciences, en
mettant par exemple en avant ce paradoxe, quelque peu rhétorique
peut-être, que les découvertes scientifiques sont à la fois considérées
comme vraies et provisoires (N’est-il pas contradictoire de
dire d’une connaissance scientifique qu’elle est à la fois vraie et
provisoire ? etc.) Mais les sujets sur la méthode scientifique
sont également nombreux et très variés, le lecteur peut facilement le
vérifier de lui-même.
Au fond, il est clair que l’on n’a
manifestement pas voulu choisir entre les deux familles de sujets
mentionnées plus haut. Les élèves sont censés à la fois bien connaître le
fonctionnement des sciences, pouvoir réfléchir sur ce fonctionnement, et
être capables de prendre du recul pour évaluer le rôle des sciences dans
la connaissance et dans le monde humain. Il semblerait raisonnable, si
l’on veut que nos élèves soient capables d’affronter vraiment ces deux
types de problèmes philosophiques, de les leur présenter explicitement
d’une part, et de réduire considérablement l’éventail des questions à
travers lesquelles ils doivent les aborder.
[1]
Si toutefois on peut appeler cette dernière une
« notion » ; « question d’approfondissement »
pourrait sembler plus approprié.
[2]
On y trouve seulement les notions très générales de Vérité et de Raison.
[3]
Comparer par exemple Pourquoi vouloir la science ?
avec Le physicien a-t-il affaire à la réalité ?
(Sans parler, bien sûr, de la difficulté extrême de cette dernière
question.)
[4]
Sur l’Illusion, sur le Désir, sur l’Histoire... on peut distinguer des
sujets de définition, avec des questions du type « qu’est-ce
que... ? », et des sujets portant sur la valeur, la fonction ou
l’utilité - Y a-t-il une fonction de l’illusion ?
etc.