QUEL AVENIR POUR LA FILIÈRE LITTÉRAIRE ?

extrait de Côté-Philo n°4

 

Par Denis Paget, professeur de lettres. Co-secrétaire national du SNES-FSU.

 

Cet article propose une réflexion personnelle et n’est pas l’expression des responsabilités syndicales que j’exerce.

 

Le constat le plus évident - et le plus alarmant - pour la filière littéraire, est que, issue d’une époque où elle était dominante, elle a vu sa place se réduire progressivement tout au long du XXème  siècle et a amorcé une rapide régression dans la phase de massification intense des lycées à partir du milieu des années 80. Les raisons du déclin de la filière littéraire sont complexes : certaines sont la conséquence d’une évolution générale des choix d’orientation, d’autres sont plus endogènes et touchent aux contenus mêmes des enseignements ; d’autres enfin sont liées à l’évolution de la place et surtout de la forme du « littéraire » dans la société française.

 

La « L » grande perdante de la démocratisation

Quelques chiffres d’abord pour mesurer le problème, sans remonter à des périodes anciennes de recomposition des rapports entre filières. La filière littéraire scolarise 10% des élèves issus de seconde générale et technologique, loin derrière la S, la ES et la STT. Le quasi doublement du nombre des bacheliers entre 1985 et le début des années 2000 s’est réalisé par une augmentation de 100% des ES, de 60% des STT, de 50% des  S, de 20% des STI, et seulement de 10% des L. La filière n’a donc presque pas bénéficié de la massification pour son développement, oscillant entre une identité de filière de relégation des  allergiques aux sciences et une filière d’élite pour nostalgique des humanités. La filière littéraire est également perçue comme débouchant nécessairement sur des études longues : les bacheliers L constituent plus de 22% des étudiants d’université hors IUT et jouent jeu égal avec les bacheliers ES (23,4%). Par ailleurs, la filière littéraire est restée fortement féminisée : elle scolarise 18% des filles de première et seulement 4,5% des garçons alors que la part des filles dans la filière S n’a cessé de croître. Si 21% des collégiens choisissent de faire du latin en 5ème qu’ils poursuivent jusqu’en 3ème pour prés de 17% d’entre eux, ils ne sont plus que 4% à le maintenir en seconde de détermination, préférant les options ISI/MPI couplées à la LV2, marchepied pour la 1ère S dans de très nombreux lycées. Moins de 30% choisissent en 1ère L une LV3, 46% font une LV renforcée, 22,8% choisissent l’option art en option obligatoire, 12,5% en facultatif et moins de 10% choisissent les mathématiques que la réforme Allègre avait supprimées des spécialités et qui viennent d’être rétablies. 

 

Plusieurs leçons à tirer de ces chiffres : plus que d’autres filières, la L a raté le coche de la massification et, a fortiori, de la démocratisation du lycée. Elle a été  victime du processus d’éloignement des enfants de milieu populaire de tout ce qui fait appel à des habiletés discursives et à des savoirs culturels qui ne sont pas tous diffusés à l’Ecole,  alors qu’il n’est pas inéluctable que l’enseignement littéraire soit réservé aux héritiers.  Faute d’une réforme approfondie de son identité et de ses contenus, la filière littéraire n’a pas su se construire une lisibilité de ses débouchés – alors qu’ils sont moins fermés qu’on ne le dit en général – laissant fuir les jeunes de milieu populaire qui visent des bac+2 et des filières professionnalisantes que la filière littéraire supérieure n’a pas su réellement construire, par mépris de l’utile au profit d’une revendication générale de gratuité de la culture. Alors que les deux autres filières générales et la STT ont tendance à favoriser un équilibre filles/garçons, la filière littéraire dispute à la STI une forte répartition sexuée , plaçant le « littéraire » du côté de la sensibilité, de la féminité, du caractère second des débouchés professionnels. Enfin, les choix d’options révèlent l’hétérogénéité des projets, qui ne sont pas tous « littéraires », certains font surtout le choix de fuir les sciences, d’autres font le choix du linguistique, d’autres – de plus en plus nombreux – font le choix des arts, révélant l’absence d’une véritable filière artistique qui ne se confondrait pas avec le « littéraire » au sens strict.

 

Des contenus d’enseignement à repenser

Il faut également réfléchir sur ce qu’on appelle la dépréciation des lettres et sciences humaines dans la société française. C’est souvent un argument de facilité pour ne pas interroger  les contenus scolaires. Les Français ne lisent pas moins qu’avant, au contraire. Leurs pratiques culturelles sont riches et diversifiées. L’allongement des études les rend plus connaisseurs et plus exigeants. La fréquentation des lieux de culture, des musées, expositions et oeuvres du patrimoine , même si elle reste encore fortement inégalitaire, s’est fortement élargie et révèle le souci de comprendre. Les questions philosophiques posées par les changements d’échelle de la place des hommes dans leur environnement culturel, technologique, politique et économique, la nécessité où leur « condition d’hommes modernes » les met en situation d’affronter et d’assumer eux-mêmes, dans leur vie quotidienne, et plus individuellement, les grandes questions de la condition humaine en général, montrent que le développement des compétences de réflexion et de jugement, les capacités de compréhension et d’interprétation, les mises en relation entre les textes, les capacités réflexives sur les pratiques , le travail des concepts et des références, peuvent avoir toutes leurs chances d’intéresser de plus en plus de jeunes. A la condition cependant de sortir des canons de la formation littéraire incarnée exclusivement par les compétences dissertatives et  l’exégèse des textes  dont la rhétorique scolaire présente bien souvent une caricature. Les réactions d’une partie du corps enseignant arc-bouté sur la tradition, le culte des grands auteurs et des grands textes, la vision strictement patrimoniale et chronologique de l’histoire littéraire et de l’histoire tout court, le refus de prendre en considération les fortes évolutions de la langue, au moins pour en comprendre la genèse et le sens, l’ignorance des difficultés propres à de nombreux enfants de milieu populaire dans l’accès à la culture écrite, ont freiné des évolutions pourtant nécessaires à la démocratisation des études littéraires. A cet égard, les débats qui ont eu lieu autour des programmes de lettres, d’histoire ou de philosophie, dans la dernière période ont montré à la fois l’importance des tensions vécues par les enseignants sur le terrain et l’incapacité à dépasser des oppositions convenues qui laissent finalement les choses en l’état, précipitent le repli et le déclin, en jouant l’amnésie sur l’extraordinaire travail critique des années 60 et 70.

Je ne jette pas la pierre aux enseignants car ils ont eu maille à partir avec des politiques dont l’objectif était rien moins que la démocratisation des études et le point de passage est étroit et difficile à concevoir entre des réformes de la facilité qui n’hésitent pas à jeter par dessus bord toute la richesse et la rigueur des contenus, et des évolutions dans les contenus et les pratiques qui savent remettre en question ce qui est établi par la tradition à partir de l’exigence d’acculturer un nouveau public d’élèves plus éloigné des pratiques et codes intellectuels de l’université ; ce  qui suppose que la démarche de formation réinterroge la hiérarchie des normes et les pratiques scolaires de la pensée.

Ma conviction, c’est que ce travail reste entièrement à faire. Il impose une sélection des contenus privilégiant la démarche heuristique, partant davantage des pratiques sociales des savoirs et des questions fondamentales que pose ou repose la société contemporaine pour remonter ensuite aux sources et aux principes fondateurs ; l’étude des oeuvres humaines, littéraires, philosophiques, artistiques ou technologiques doit moins être guidée par le jugement de valeur que par leur capacité à poser des questions claires et compréhensibles par les élèves ; nos enseignements ont du mal à mettre en relation les synchronies tant est grand le cloisonnement des disciplines scolaires, éliminant précisément les champs où la synchronie des productions culturelles est la plus parlante : l’urbanisme et l’architecture, par exemple, sont au croisement du politique, du sociologique, de l’artistique, constituent le cadre de vie de la plus grande partie de nos élèves , sont de vrais systèmes de signes inscrits dans l’histoire et la structure des sociétés... et restent pourtant en grande partie à la porte des enseignements. La course infernale à l’approche exhaustive de la connaissance des faits historiques ne laisse aucune place à l’histoire elle-même en temps que science historique et objet d’une écriture spécifique ; quelle place accorde-t-on par exemple, dans les enseignements, à la lecture des historiens ? Les nouveaux programmes de lettres ont eu l’immense mérite de fixer des objets d’étude précis là où chacun faisait ce qu’il voulait mais en laissant de côté toute réflexion sur les types d’écrits les plus formateurs, au prix même d’un nouveau piège par l’introduction de « l’invention » dont les élèves et les enseignants ne savent plus très bien s’il s’agit d’une catégorie d’Aristote ou d’un habillage des techniques  argumentatives, ou d’un exercice de création littéraire. Fond et double fond du discours de l’École, mettant en échec l’élève naïf qui croit sincèrement que l’École exige bien ce qu’elle est censée apprendre.

 

 

Une  L plus diversifiée, plus attractive, et aux débouchés plus lisibles 

Il faut également réfléchir à ce que la filière littéraire donne à voir dans ses structures et ses coefficients, mieux identifier ses débouchés réels qui sont plus importants qu’on ne le croit souvent, voire en inventer de nouveau. Ma conviction c’est qu’on n’attirera un public nouveau qu’à partir d’une structure plus lisible et diversifiée. La L actuelle cache les embryons d’une filière à dominante humanités classiques, une autre à dominante linguistique, une autre à dominante artistique. Il faudrait lui adjoindre une dominante centrée sur la communication et la sociologie de la culture.

L’unité du pôle réside dans la place que doivent nécessairement occuper des compétences élevées dans le maniement et la connaissance critique de la  langue écrite et orale, les capacités de jugement et de raisonnement travaillées en philosophie, une bonne culture critique assise sur une connaissance précise de l’histoire. Ce tronc commun doit être repensé par rapport à ce qu’il est aujourd’hui.

* Ne pourrait-on pas, par exemple,  commencer la philosophie en 1ère ?

* Ne pourrait-on pas proposer à côté du tronc commun,  des  choix d’approfondissement aux élèves de terminale, pour certains en philosophie, pour d’autres en littérature, pour d’autres en histoire ?

* La diversification du pôle devrait se marquer par des spécialités clairement identifiées : latin et grec ;  deux ou trois LV  (étrangère ou régionale) avec au moins un enseignement non linguistique en LV à l’instar des actuelles sections européennes ; un enseignement artistique ; un enseignement de communication et de sociologie de la culture.

* Si de nombreux littéraires visent des études de droit ou le professorat des écoles, ne pourrait-on concevoir une initiation au droit pour les uns, un programme scientifique pour les autres à la place des  approfondissements ?

Au plan des débouchés, les L peuvent aller vers les universités de lettres et sciences humaines,  le droit,  la gestion des ressources humaines,  les sciences politiques,  le journalisme, le tourisme (par ex. :  guide interprète régional ou national), l’animation et les politiques culturelles dans les institutions et les collectivités qui ont fortement développé ces branches, le patrimoine et la conservation des musées et bibliothèques, la communication et la publicité, les carrières artistiques...et bien sûr l’enseignement qui va bientôt se trouver en situation de pénurie de diplômés en lettres classiques, modernes ou en histoire. Les universités ont commencé à créer des diplômes professionnels dans ces secteurs. Il faut  les travailler aux niveaux III, II et I et en faire aussi des débouchés valorisants pour les élèves des CPGE littéraires qui ont peu de débouchés en dehors des IEP et des ENS.

 

Denis PAGET, professeur de lettres.