HISTOIRE DE L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE

archives, documents et témoignages

 

 

Acte 1 : 1975 -1984 : Les États généraux de la philosophie et la naissance du GREPh

Acte 2 : 1985 -1990 : Le Rapport Derrida - Bouveresse - les débats et polémiques

Acte 3 : 1991 -1992 : Le projet de programmes du GTD présidé par Jean-Marie Beyssade

Acte 4 : 1994 -1998  : Le projet de programmes du GTD présidé par Lucien et Dagognet

 

Une curiosité : le rapport d'Inspection d'Alain

 

 

____________________________

 

Introduction

Deux textes majeurs pour éclairer les débats qui déchirent l’enseignement de philosophie depuis presque 40 ans.

 

Nouveauté ou permanence dans les débats à propos de l'enseignement philosophique, de Francis Marchal

 

 

Les controverses françaises sur l’école : La schizophrénie républicaine

de Michel Fabre

 

 

 

 

*************************

 

Pour une histoire critique de l’enseignement philosophique

 

"La discipline qui se targue d'être la plus consciente et la plus critique de toutes est aussi celle qui se révèle à peu près toujours, en pratique, la  plus conservatrice et la plus imperméable à toute idée de réforme".

 

Jacques Bouveresse

 

 

La philosophie au lycée ne s’est jamais remise de la réforme de 1973 dont les principes continuent à régir son enseignement

 

Chaque année un certain nombre de  sujets de baccalauréat déconcertent élèves et enseignants. Chaque année les correcteurs réunis en commissions d’évaluation des copies se désespèrent : la majorité des copies ne répondent pas aux attentes de l’épreuve de philosophie comme en témoigne les très faibles moyennes obtenues même après une harmonisation très indulgente des notes. Les mêmes explications reviennent sans cesse incriminant la nullité des élèves ou un complot visant à faire disparaître l’enseignement de philosophie. 

Ces explications empêchent de reconnaître que l’origine du mal se situe ailleurs : dans la nature des programmes qui, depuis 1973, se refusent à déterminer les problèmes que doivent étudier les élèves.

La réforme de 1973 institue en effet une rupture majeure avec les programmes antérieurs :

- le programme de questions est remplacé par un programme de notions laissant une complète liberté pour chaque professeur de choisir les questions à l’occasion desquelles telle ou telle notion est abordée.

- la liste des oeuvres est remplacée par une liste d’auteurs (toujours plus extensive) offrant à chaque professeur la possibilité de piocher des textes dans la quasi-totalité du corpus philosophique, au moins occidental.    

Le souci qui gouverne la réforme est légitime : échapper à la question de cours. Qui pousse les élèves à apprendre des résumés doctrinaux. Ce sera la fin de l’époque des grands manuels (le Cuvillier, Mury & Oriol le Vergez Huisman).     

Les professeurs découvrent une nouvelle liberté : la liste de notions n’étant qu’une suite de « mots » interprétables ad libitum, le champ des problèmes devient virtuellement infini. Plus rien n’est hors programme puisque celui-ci ne détermine plus les questions étudiées en  cours. D’une classe à une autre, l’enseignement peut varier du tout au tout. Pour les élèves, les épreuves du baccalauréat deviennent très aléatoires : quand tout est au programme, tout peut tomber au baccalauréat. Il n’y a plus aucune garantie que les sujets aient un quelconque rapport avec le travail effectué pendant l’année.

Parallèlement, l’épreuve dite philosophique par excellence, la dissertation, « inventée » sous la Troisième République pour en finir avec les questions de cours en vigueur jusque là, est devenue une forme de plus en plus ouverte, non définie,  et donc difficile à maîtriser par la plupart des candidats. L’introduction d’une étude de texte comme troisième sujet n’a pas représenté un progrès dans l’équité de la notation, parce qu’elle aussi reste très peu définie.

 

Tentative de réforme et réaction corporatiste

 

Pourtant très tôt les professeurs de philosophie mesurent les impasses de ce type de programme. Dès 1973, Jacques Derrida interroge : « Au lieu de se cramponner à la «défense-de-la-philosophie» ou de se résigner à telle «mort-de-la-philosophie» pour servir dans les deux cas, avec le même pathos, les mêmes intérêts, ne faut-il pas travailler à imposer, de façon audacieuse et offensive, de nouveaux programmes, de nouveaux contenus, de nouvelles pratiques ? ».  Les critiques sont vives et ne cesseront de s’amplifier Les États Généraux de la philosophie organisés en 1977 dressent un tableau critique de l’enseignement de philosophie. Les critiques ne cesseront de s’amplifier. Dans les années 80 et 90, de nombreux projets de réforme voient le jour mais se heurtent à une réaction conservatrice. 

L’Inspection de philosophie passe alors à l’offensive. Elle se présente comme l’ultime « rempart » d’un enseignement « authentiquement philosophique de la philosophie » et s’appuie sur l’APPEP (la plus conservatrice des associations de professeurs de philosophie) pour entretenir sous couvert de « résistance » le conservatisme corporatiste. La crainte paranoïaque de la disparition de l’enseignement de philosophie hante les esprits. Un complexe de la « citadelle assiégée » envahit le corps et pousse à traiter de « fossoyeur de la discipline » tout enseignant qui émet des doutes sur l’inimitable perfection du (récent) modèle français d’enseignement de la philosophie. La ligne est claire : tout enseignant se livrant à une critique publique  des faiblesses de la classe de philo est un  traître. De fait, nombreux seront les enseignants  pénalisés pour avoir refusé l’idéologie corporatiste, son discours (la « défense-de-la-classe-de-philosophie ») et son mot d’ordre (« unité et spécificité de la classe de philosophie »).

 

La doctrine officieuse et l’invention de la « Novlangue »

Pendant ces deux décennies (1983-2003), la corporation soutenue – alors - par une large fraction de l’Inspection générale combat toutes les réformes (projets Derrida, Beyssade, Renaut). L’Inspection de l’époque se pose en gardienne du Temple : elle en bâtit les murs en  théorisant une doctrine pédagogique[1] d’abord officieuse, puis officielle avec les programmes 2003, qu’elle réussit à imposer dans les esprits. On gomme certains mots : « métier », « pédagogie », « apprentissage » ; on en tord d’autres : le souci de l’« élémentaire » devient souci de l’immersion directe dans « l’élément » « authentiquement philosophique » sans médiation aucune ; on occulte dans les Instructions ministérielles de 1925 (toujours en vigueur !) tous les passages relatifs au « tact pédagogique », à la critique des « leçons » devant un « auditoire passif », au souci de rendre la philosophie « accessible à la moyenne des esprits » et d’ancrer la réflexion « dans les questions d’actualité ». 

Les articles de la doctrine sont répétés compulsivement à chaque réunion de professeurs en exercice et en formation jusqu’à faire oublier ce que fut réellement l’enseignement de philosophie, son histoire, ses débats ; et jusqu’à rendre impossible l’imagination de ce qu’il pourrait encore être ou devenir.

 

Pour une histoire critique...

L’enseignement de philosophie au lycée est en crise, tout le monde le reconnaît. Il faut en tirer la leçon : il ne sera sauvé à terme qu’à la condition d’être repensé dans son programme et dans ses épreuves. Mais la virulence des débats sur les projets de réforme, la dramatisation autour des questions pédagogiques empêchent toute réflexion sereine sur les transformations possibles et nécessaires de la philosophie au lycée. L’histoire « officielle » sert d’étouffoir aux débats au nom d’une « tradition » inventée de toute pièce et qu’il faudrait défendre.   

On trouvera donc ici les documents - articles, archives, débats, lettres inédites, témoignages - d’une autre histoire : une histoire critique de l’enseignement de philosophie[2].



[1] Cette doctrine est analysée dans le Manifeste pour l’enseignement de la philosophie, consultable sur le site de l’ACIREPh : www.acireph.org

[2] On ne trouvera pas les éléments de l’histoire défensive ou  apologétique de la « classe-de-philosophie » (avec ses grands mythes et ses grandes figures : les leçons de Lagneau, la classe de philosophie d’Alain, etc.). Pour connaître la doctrine officielle, il suffit de se reporter à ses relais naturels : les nombreux sites officiels précisément consacrés à l’enseignement de philosophie.