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« Ouverte comme la société », Paul Valadier, Le Monde des débats, mars 1993.
Il y a quelque chose de pathétique dans l’apologie de l’école républicaine de la part des partisans de la laïcité à l’ancienne. Ils constatent bien, d’un côté, la crise du système scolaire et de toute l’idéologie qui le sous-tend, d’ailleurs sans se soucier trop de l’analyser ou en en reportant la responsabilité sur une mode intellectuelle ou sur des échecs dus à des infidélités politiques; et, d’un autre côté, justement parce qu'ils n’osent pas prononcer un diagnostic sur le modèle intellectuel qui a présidé à l’enseignement républicain, ils proposent avec un volontarisme inquiétant de «refonder» la République et l’École (avec majuscule !), de «remettre d’aplomb» le déséquilibre perdu, donc de revenir au statu quo ante. Qu’elle était belle, l’École républicaine sous Jules Ferry ! Etait-elle pour autant un modèle indépassable ? La société française aurait-elle cessé d’évoluer après ces heureux printemps un peu fanés ? Il est significatif que Mme Kintzler identifie dans le Monde des débats de décembre l’introduction éventuelle de l’enseignement des religions à l’école au « cheval de Troie ». Comment mieux indiquer qu’elle a dans l’esprit une école assiégée, blindée derrière ses murs, si fragile que toute intrusion la menace d’implosion ? Ainsi tient-elle pour des « raisons philosophiques » à « la réserve de l’école publique à l’égard de l’espace civil », car « l’espace scolaire public et obligatoire doit être autant que possible soustrait à l’espace civil et soumis tout entier à la laïcité de réserve ». […] Or, si ce modèle a pu prévaloir lorsque la République devait se défendre contre un catholicisme hostile, voire contre une société antirépublicaine, qui ne voit qu’il devient aujourd’hui désastreux et anti-éducatif ? Les enfants des banlieues, mais pas seulement eux, ont moins besoin d’être arrachés à un milieu envoûtant et coercitif qu’ils n’ont à trouver des racines que leurs familles et leur quartier ne leur donnent pas toujours, tant s’en faut. Alors qu’ils sont en recherche d’identité, une école qui les couperait un peu plus de leurs propres traditions (pour autant qu’elles subsistent) ou qui les maintiendrait dans la méfiance à leur égard, accélérerait leur déculturation et en ferait des êtres sans racines, des « hommes sans qualités ». Tout à l’inverse de cette conception archaïque, inconsciente des enjeux sociaux actuels, il faut au contraire souhaiter une école en prise sur la société civile, capable d’honorer et de fortifier ce que ces futurs citoyens portent en eux, notamment tout ce qui vient de leurs traditions morales et religieuses, les aidant à réfléchir (dans tous les sens du mot) sur ce qu’ils rencontrent partout ailleurs, donc à en prendre une heureuse distance tout en l’assimilant. Ignorer les racines qu’ils portent, et qui les portent, ce serait peut-être être fidèle à une République protohistorique, à une idéologie de « réserve » parquant un reste d’Indiens déculturés, ce ne serait pas comprendre à quelles tâches nouvelles est appelée aujourd’hui la République au service des citoyens et non point méfiante ou faussement, dogmatiquement, « institutrice ». […] Il est dans la logique d’une école coupée de la société civile et s’instituant contre elle, tout autant que d’un rationalisme ignorant la sensibilité et s’imaginant ne toucher que des esprits purs, de se méfier des traditions religieuses, telles qu’elles informent les personnes et la vie de la nation. Ici encore l’histoire explique bien des choses, et notamment l’opposition frontale de la République naissante et de l’Église catholique. Mais peut-on demander ici aussi de mettre les pendules à l’heure ? L’école doit former de futurs citoyens, c’est-à-dire aider les jeunes générations à assimiler les données aptes à en faire des hommes et des femmes responsables et respectueux des autres dans leur irréductible altérité. Si la République a un sens, c’est d’ouvrir un espace public où la coexistence des diversités est non seulement possible, mais voulue et promue dans et par le débat démocratique. Il ne lui revient pas d’imposer une idéologie de la laïcité close ou ignorante de ces diversités, voire bâtie sur le présupposé de leur non-existence. Car si l’on bâtit l’avenir dans la méconnaissance du fait qu’aujourd’hui la France est devenue une société plurireligieuse, on prépare l’incompréhension, la méfiance et le racisme. Comment les jeunes générations se formeront-elles au respect dû à un musulman, à un juif et (pourquoi pas, osons le dire) à un catholique ou à un protestant, si elles n’ont jamais rencontré à l’école une connaissance aussi sérieuse et honnête que possible de ces religions ? Si l’école, comme il va de soi, doit lutter contre les préjugés, elle ne peut pas ne pas équiper les élèves d’un certain nombre de connaissances sur ce qu’il en est de ces traditions religieuses qui constituent notre présent, comme elles ont marqué le passé de l’histoire des hommes. Et, paradoxalement, elle doit d’autant plus le faire que beaucoup d’enfants n’ont plus de contacts vivants avec les traditions religieuses et risquent d’entretenir toutes sortes d’idées fausses sur ces réalités que sont les religions. Quiconque a souci de couper à la racine toute forme de racisme doit faire son deuil d’un laïcisme de réserve qui était en fait laïcisme de mépris religieux, et militer pour une laïcité réellement républicaine, ouverte à la société civile telle qu’elle est (non telle que les idéologues rêvent de la remodeler) pour l’aider à s’assumer démocratiquement. Et, n’en déplaise aux esprits attardés, les religions font aussi partie du réel à connaître et à vivre. Les nostalgies ne sont pas graves tant qu’elles n’informent pas les décisions politiques; elles inquiètent quand elles paralysent les transformations indispensables de l’école; elles attristent quand elles conduisent à constater la sclérose de ce qui fit une originalité de la France, mais qui, naïvement poursuivi, ne contribue pas à sa grandeur, plutôt à son déclin faute de donner forme à la substance vive de la société civile. Les indispensables réformes de notre système scolaire n’ont pas besoin de nostalgies idéologiques qui bloquent les évolutions, mais d’une mise à plat sans préjugés des problèmes de l’éducation aujourd’hui. Le dogmatisme ne doit pas empêcher le débat nécessaire il doit y avoir part lui aussi, mais comme l’organe témoin de ce qui ne peut plus Sérieusement préparer l'avenir de la société française.
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