Une décision de justice sur le port du voile en classe par les enseignantes divise les régions allemandes

LE MONDE | 14.10.03 |

 

Les ministres régionaux de l'éducation, réunis à Darmstadt, n'ont pu que constater leur désaccord. Huit d'entre eux "ne voient aucun besoin de réglementer", sept autres prévoient d'adopter une loi.

Devant le bâtiment de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, deux avocates vêtues des pieds à la tête d'une burqa de couleur rose manifestent en silence. "Méfiez-vous des premières fois", peut-on lire sur une de leurs pancartes.

La mise en garde s'adresse aux juges de cette plus haute juridiction d'Allemagne. C'était il y a moins de trois semaines, la Cour venait de rendre sa décision à propos de l'affaire Fereshta Ludin, une jeune femme originaire d'Afghanistan et naturalisée allemande, qui se bat pour enseigner en portant le voile islamique.

Qu'a dit le verdict ? Désormais, aucune école ne pourra empêcher une enseignante voilée de faire cours à moins que l'Etat régional (Land), compétent en matière d'enseignement, n'ait adopté une loi interdisant le port du voile en classe. Cette décision des juges de s'en remettre aux Länder, libre de légiférer à l'avenir dans un sens ou dans un autre, n'en finit pas de susciter les commentaires les plus acerbes de la presse et des hommes politiques.

Le marathon judiciaire de Fereshta Ludin remonte en 1998 où cette institutrice avait vu sa titularisation refusée par les autorités du Bade-Wurtemberg (sud) au motif qu'elle entendait enseigner la tête couverte du voile. D'appels en contre-appels, elle avait finalement saisi en juin la Cour constitutionnelle pour atteinte à ses droits fondamentaux. Tolérance religieuse contre neutralité de l'Etat et de l'école ? Les juges n'ont pas tranché sur le fond, arguant qu'une telle décision de société suppose une intervention législative.

 

"FORTE RELIGIOSITÉ"

Cinq juges contre trois ont été sensibles aux arguments de la requérante. Le magistrat Winfried Hassemer, partisan de la décision, a expliqué le jour du verdict que "nous n'en savons pas encore assez" sur l'influence du voile d'une enseignante dans le cadre scolaire. Rappelant que les raisons pour lesquels une personne décide de porter le voile sont multiples, le verdict de la Cour laisse entendre qu'il ne faut pas réduire ces quelques centimètres carrés de tissu au seul symbole de l'oppression de la femme. Certes, le voile peut devenir une source de conflit avec "les élèves, les parents ou les enseignants", mais la "croissante diversité religieuse pourrait être utilisée pour l'apprentissage de la tolérance", indique le compte rendu.

A contrario, les trois juges évoquent un "symbole d'une forte religiosité représentatif d'une vision du monde" qui suppose la domination de la femme par l'homme. Un symbole qui peut avoir, selon eux, une influence déterminante sur des enfants surmenés.

Combien d'enseignantes portent le voile en Allemagne ? "Sans doute quelques douzaines", dit-on au service de communication de l'organisme de liaison des ministres des affaires culturelles régionaux. Lors d'une réunion, vendredi, à Darmstadt, ces derniers n'ont pu que constater leurs désaccords sur cette question qui divise les partis. D'après le communiqué, huit d'entre eux "ne voient aucun besoin de réglementer", tandis que sept prévoient d'adopter une loi pour interdire le port du voile "pendant les cours". "Chaque loi que nous allons adopter ira elle aussi devant le tribunal -de Karlsruhe-", a admis la ministre de l'enseignement du Bade-Wurtemberg, Annette Schavan.

La ministre souabe de la justice, de centre droit (FDP), Corinna Werwigk-Hertneck, a, elle, exprimé ses doutes sur l'adoption d'une loi régionale interdisant le port de symboles religieux et politiques parce qu'elle aurait, selon elle, sans doute plus de conséquences pour les chrétiens que pour les musulmans. "On ne peut pas interdire le voile et autoriser que les chrétiens portent une croix autour du cou", a-t-elle déclaré dans le quotidien Stuttgarter Nahrichten. Elle redoute qu'une loi plus laïque débouche sur "le retrait de tous les symboles chrétiens dans les écoles".

La chef de file des chrétiens-démocrates (CDU), Angela Merkel, a estimé, au contraire, que le port du voile ou celui d'une petite croix au bout d'une chaîne devaient être considérés différemment. Le voile établit "une image de la personne qui est difficilement en accord avec la dignité individuelle, avec notre héritage judéo-chrétien autant qu'avec l'esprit des Lumières", a-t-elle encore souligné.

Surpris par la décision des juges, Josef Kraus, président d'une association d'enseignants, le Deutscher Lehrer Verband, pensait que les juges mettraient "davantage l'accent sur le principe de neutralité". Selon lui, "l'arrêt rendu en 1995 -la Cour constitutionnelle avait décidé que la Bavière ne pouvait pas demander aux écoles d'accrocher un crucifix en classe- était plus strict et imposait au chef d'établissement de rechercher le consensus. Aujourd'hui, j'ai peur que la paix scolaire ne soit remise en question".

 

"REFUS DE DÉCISION"

Quelque 3,2 millions de musulmans, majoritairement d'origine turque, vivent en Allemagne. Dans les écoles, contrairement à la France, le port du voile par les élèves n'y suscite aucune difficulté. La situation pourrait cependant changer au vu des remous suscités par l'affaire Fereshta Ludin. En faveur de l'interdiction, Karin Wolf, présidente de la Conférence des ministres du culte et ministre de l'éducation pour la Hesse, a certes admis qu'aucun conflit n'a été signalé dans son Land concernant le port du voile par des professeurs, "mais il y a des cas concernant les élèves et des conférencières intervenant en classe".

Le ministre de l'intérieur allemand, Otto Schily, qui a vivement critiqué le verdict de Karlsruhe comme étant un "refus de décision", a demandé aux Länder de prendre particulièrement en considération "l'égalité de traitement des religions". Il exhorte les élus régionaux de trouver dans la mesure du possible un règlement homogène. Sinon, "ce sera le chaos".

Nicolas Bourcier et Adrien de Tricornot (à Francfort)