« École, nation, État »,

P. RICOEUR,

dans Laïcité et paix scolaire, 1957.

 

Le problème de la laïcité n'est nullement épuisé par le statut juridique de l'école. L'État est laïque par incompétence ; (c'est pourquoi il est laïc) négativement. Cela est bien : car c'est ainsi qu'il est État et bon État. César n'a pas à confesser la divinité du christianisme. César a seulement à être juste. Mais l'école est morte si sa seule laïcité est cette abstention, cette absence de l'État au grand débat qui partage et déchire la culture occidentale. La laïcité d'une école de la nation doit être plus riche et plus difficile à pratiquer que la laïcité qui découle de l'État. Car la vie culturelle d'un peuple n'est pas laïque par abstention, mais par brassage de courants divers et contraires ; non par incompétence, mais par foisonnement ; cette laïcité de vie et non de mort est la laïcité même de la conscience moderne, qui est un carrefour sillonné d'influences et non une place déserte. C'est pourquoi je dis que la laïcité d'une école de la nation serait plus riche et partant plus difficile à pratiquer ; elle serait une laïcité positive de confrontation ; elle mettrait l'adolescent en présence de toutes les possibilités spirituelles de son temps ; bien entendu un tel risque ne saurait être couru de la même manière à tous les âges de l'enfance et de l'adolescence ; depuis l'enseignement du fond commun de notre morale de carrefour à l'école primaire jusqu'à la méditation des fondements de toutes les familles spirituelles au niveau des classes terminales du second degré, il y a tous les degrés possibles et la seule règle ici est le respect de la faiblesse de l'enfant si facilement conquis par son maître (car l'enseignant a de redoutables pouvoirs et la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave trouve dans nos classes son plus subtil refuge). »