Laïcité et savoir

Brigitte Frelat-Khan

Le savoir, l'école et la démocratie, Paris, Hachette, 1996, pp. 96-97.

 

Ce qui donne contenu et légitimité à la laïcité, c'est le savoir scolaire. Comme la volonté générale souveraine, la laïcité scolaire n'est possible qu'à la condition que chacun renonce à ses déterminations strictement particulières et fasse appel en soi à l'universel. C'est en ce sens que Condorcet affirmait que l'on ne peut instruire que des raisons.

L'assise de la laïcité est constituée par un certain type de savoir scolaire, le savoir rationnel scientifique. La laïcité scolaire détermine les formes et les contenus de l'enseignement. Elle exclut toute croyance en tant que la croyance est expression dogmatique. Elle ordonne au maître d'argumenter ou de démontrer ou de prouver. Pour reprendre ici encore Condorcet, on n'enseigne pas les vérités de la raison comme les tables de la loi, nul n'a le droit de dire " voilà ce que je vous demande de croire et que je ne puis prouver " (Premier mémoire sur l'Instruction publique). La laïcité rationaliste et critique renvoie à l'affirmation de l'unité de l'esprit humain et de l'unité exemplaire de la démarche scientifique dont nous avons dégagé les déterminations essentielles.

À cet égard, les orientations nouvelles du savoir scolaire demeurent fidèles à l'idéal de la laïcité : elles entendent concourir à l'éducation d'un citoyen libre de juger souverainement par lui-même. La volonté de penser l'acte pédagogique comme processus d'auto-construction et d'auto-évaluation des compétences de l'individu, en renvoyant à l'idéal fondateur des sociétés démocratiques, en opérant la conciliation de la liberté et de l'autorité, vise à construire en chacun la reconnaissance de son identité et de son autonomie.

En revanche, dans la mesure où la forme de cet idéal est pensée en référence à la positivité scientifique, la laïcité est ouverte à contestation. Certes, l'idée que ce qui est rationnel ne tient pas aux objets mais à la démarche ou à la méthode de connaissance, trouve aujourd'hui écho dans l'affirmation d'une nécessité d'apprendre à apprendre. Mais l'affirmation que la positivité scientifique serait absolue, l'idée d'une objectivité assurée dans une extériorité de ce qui constitue le savoir, tout comme le rapport au progrès, trouvent aujourd'hui des remises en cause qui, articulant les revendications de l'individualisme à l'analyse de la connaissance, proposent une conception " sécularisée " de la connaissance.