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Catherine Kintzler, La République en questions, Minerve, 1996, pp. 84-87.
I. TROIS COMPOSANTES DU CONCEPT DE LAÏCITE. Trois composantes se conjuguent pour former le concept de laïcité: la première s'applique à la société civile et la deuxième à la puissance publique. Seule la troisième, qui s’applique à l'école républicaine, est problématique et suppose, pour être fondée, que l’on sorte du champ strictement juridique. Penser une école laïque, ce n'est pas penser un simple lieu de tolérance, mais un lieu autant que possible soustrait à la société civile : c'est alors à une théorie de ce qui se fait à l'école — théorie qui engage à la fois la question du savoir et un concept de l’autorité — que l’on se trouve renvoyé.
La société civile est le lieu de la coexistence des libertés, ce qui suppose la tolérance. Personne n'est tenu d’avoir une religion plutôt qu'aucune, personne n'est tenu d'avoir une religion plutôt qu'une autre, personne enfin n'est tenu de n'avoir aucune religion. Une telle tolérance n'est possible que si un droit commun règle la coexistence des libertés : il est nécessaire que les choses relatives à la croyance et à l'incroyance demeurent privées et qu'elles jouissent des libertés civiles. […].
Ce premier concept en réclame un second, plus fort et plus fondamental : c'est la laïcité vue du côté de la puissance publique. La puissance publique est garante de la tolérance civile : c'est justement pour cette raison qu'on ne peut pas lui appliquer cette même tolérance. On ne peut pas accorder à la puissance publique le droit de jouir de la liberté religieuse dont jouissent les citoyens. En effet, si l'État et ses représentants avaient le droit de manifester une ou des croyances, ils feraient de cette ou de ces croyances une affaire publique. Par exemple, si les ministres pouvaient afficher leurs cultes dans l'exercice de leurs fonctions (c'est une hypothèse d'école, bien sûr. tout le monde sait que cela ne leur arrive jamais...), ce geste reviendrait à accréditer officiellement une ou des religions, à violer un domaine qui doit rester privé. Donc, la puissance publique est tenue à la réserve précisément pour que la société civile puisse jouir de la tolérance. […]
Or un troisième concept, plus problématique, plus élaboré et plus fondamental apparaît à travers la question de l'école. Le problème peut se formuler ainsi : les deux premiers concepts sont-ils suffisants pour penser la laïcité de l'école ? La réponse est non. Ils sont nécessaires, mais ils ne sont pas suffisants. L'école publique est un organe de l'État. À ce titre, bien entendu, elle est réglée par le principe de la réserve. Mais une difficulté apparaît : ce principe s'applique au personnel, en particulier aux maîtres, aux professeurs. Et les élèves ? Peuvent-ils jouir de la liberté civile en matière religieuse ? Des demi-habiles disent : oui, il n'y a pas de raison... Demi-habiles, parce que c'est croire qu'avec deux concepts on a épuisé la question, on est dispensé de penser plus loin. En tout état de cause, on voit que la laïcité scolaire se présente sous forme de problème. […]
II. SPECIFICITE DE LA LAÏCITE SCOLAIRE. La construction du concept de laïcité scolaire suppose qu'on s'efforce de répondre à la question : pourquoi l'école devrait-elle être soustraite à la société civile ? Il existe des réponses juridiques, mais elles demeurent partielles ; la réponse la plus fondamentale ne l'est pas. La seconde raison juridique est que les élèves, pour la plupart, sont des mineurs, et que leur jugement n'est pas formé. Ceux qui prétendent qu'ils doivent bénéficier de la liberté dont jouissent les citoyens avancent une monstruosité. Ils supposent en effet que les élèves disposent d'une autonomie qu'ils n'ont pas encore conquise : on devrait donc leur assener le poids de la liberté avant de leur en avoir donné la maîtrise, en supposant qu'ils trouvent spontanément en eux la force suffisante pour préserver cette autonomie. […] Donc la laïcité de l'école requiert des idées plus hautes qu'une simple forme juridique. Elle consiste à écarter tout ce qui est susceptible d'entraver le principe du libre examen, tout ce qui peut faire obstacle au sérieux de la libération par la pensée. Il est clair que celui qui arrive en déclarant ostensiblement, d une manière ou d'une autre, qu'il n'y a pour lui qu'un livre, qu'une parole, et que le vrai est affaire de révélation, celui-là se retranche de facto d'un univers où il y a des livres, des paroles, d'un univers où le vrai est affaire d'examen. Il faut donc commencer par le libérer : qu'il renoue ensuite, s'il le souhaite, avec sa croyance, mais qu'il le fasse lui-même, par conclusion, et non par soumission.
III. UNE "NOUVELLE LAÏCITÉ PLURIELLE" MEURTRIÈRE Une conception assez récente réclame pour l'école une "nouvelle laïcité", dite "plurielle". Elle s'autorise de valeurs reconnues de tous les républicains : liberté, tolérance. En vertu de la liberté de chacun et de la tolérance, on devrait donc accueillir comme étant a priori respectables toutes les traditions et les signes d'appartenance religieuse. D'où le précepte : "accueillir les enfants tels qu’ils sont, avec toutes leurs particularités, notamment religieuses". Et voilà les laïques classiques (dits encore "d'arrière-garde") réduits au silence... ou accusés de sectarisme s'ils osent protester.
Les "nouveaux" laïques considèrent que l'environnement social des enfants doit constamment les accompagner. L'école devra donc "s'ouvrir" sur le monde : elle sera intercommunautaire, reflet des différentes communautés qui composent sa toile de fond sociale. Une telle école est fondée sur le principe de l'appartenance de l'enfant à ses parents et à son environnement "culturel" : c'est une école de la destinée sociale, et non une école de la liberté.
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