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Une exception française qui intrigue l'Europe LE MONDE | 12.12.03
Ailleurs, l'absence de séparation stricte entre l'État et les Églises n'est pas perçue comme un péril. Qui se souvient, en pleine polémique sur la laïcité, que la France est le seul pays d'Europe à nommer encore des évêques catholiques. à Strasbourg et à Metz, dans des départements concordataires 7 Etrange paradoxe qui complique encore la vision qu'ont nos voisins de cette exception française que représente la laïcité. Impossible d'en comprendre la charge affective sans référence au contexte d'affrontement spécifiquement français. Mais si le cas de la France est si singulier, ce n'est pas en raison du mot "laïcité", difficile à traduire, a expliqué, devant la commission S+asi, le 21 novembre, Jean-Paul Willaime. directeur du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS), mais bien en raison de l'expérience historique qui la fonde. L'autonomie des sphères publique et religieuse a été obtenue par un conflit avec la religion dominante (catholique). Par comparaison, la séparation, en Suède, de l'Etat avec l'Eglise officielle luthérienne, s'est faite, en 2000, sans drame. L'identité politique de chaque pays dépend largement du mode de relations qu'il a entretenu avec la ou les confessions sur son sol. Et, autant que les législations religieuses propres à chaque Etat membre - dont le traité d'Amsterdam de 1993, dans son article 11 garantit l'absolu respect -, c'est l'histoire de sa relation avec les Eglises qui distingue chaque pays. A cet égard, on a longtemps défini trois modèles : - la séparation stricte, comme en France ; - le "concordat" (avec le Saint-Siège) dans les pays de tradition catholique ; - les pays à Eglise en situation de quasi-monopole (pays Scandinaves luthériens ou Grèce orthodoxe). Cette typologie apparaît avec le temps moins pertinente. Tous les pays d'Europe - y compris la Grèce qui. au prix d'homériques batailles, a décidé le retrait de la mention "orthodoxe'' sur ses cartes d'identité - tendent peu ou prou, aujourd'hui, vers des régimes de séparation aménagés ou de neutralité plus ou moins bienveillante. Les notions de citoyenneté et d'identité confessionnelle sont partout dissociées. Le modèle de séparation français s'est lui-même assoupli depuis 1905 et. si la France garde une méfiance profonde à l'égard du fait religieux, son cas est moins singulier que ne le laissent croire les stéréotypes. Dans les régimes de stricte séparation, des défis nouveaux apparaissent (l'islam, les sectes en France). Et dans les pays d'Église monopolistique, place doit être faite aux cultes minoritaires. Séparation ne veut donc plus dire indifférence ou ignorance. Des spécialistes français de la laïcité comme Jean Baubérot ou Jean-Paul Willaime distinguent aujourd'hui cinq modèles. - Tout d'abord, la séparation stricte, qui n'exclut pas des assouplissements constants : c'est le cas de la France où par exemple, les chaînes publiques d'information allouent des tranches horaires aux religions, et où l'État finance un large secteur d'éducation catholique ou juif. - Ensuite, la "séparation-partenariat" : ainsi l'Allemagne parle volontiers de "séparation boiteuse", liée à l'histoire d'un pays d'autant plus soucieux de protéger les religions - judaïsme autant que catholicisme et protestantisme - qu'il a connu des persécutions antireligieuses sous le nazisme et le communisme. - Troisième modèle : la séparation avec cultes officiellement reconnus, comme en Belgique, aux Pays-Bas et en Suède. - Quatrième modèle : les régimes concordataires reconnaissant des minorités religieuses. C'est le cas des pays de grande tradition catholique, comme l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche, l'Irlande ou la Pologne. - Enfin, les pays d'Eglises nationales, tolérant ou non (en Grèce) des minorités reconnues : c'est le cas du Royaume-Uni (Eglise anglicane d'Angleterre et d'Ecosse), du Danemark et de la Finlande (Eglise luthérienne). Là les identités religieuse et nationale sont quasiment inséparables. La Finlande et le Danemark ont gardé comme religion d'Etat le luthéranisme qui a favorisé la privatisation de la religion, le développement de la démocratie, une grande liberté de mœurs. Le luthéranisme, qui ne regroupe plus qu'une minorité de pratiquants, y est resté une référence symbolique commune. Cette typologie a pour mérite de prendre en compte les évolutions et rapprochements de pays à pays. Il n'y a pas de séparation chimiquement pure comme le montre la réalité française. Les pays très catholiques eux-mêmes ont renoncé à la religion d'Etat : l'Espagne depuis la fin du franquisme, l'Italie depuis 1984. L'introduction des lois sur le divorce et l'avortement y a été votée en dépit de l'hostilité de l'Eglise catholique dominante. Et toute l'histoire britannique ou Scandinave montre la prise en compte progressive des cultes récents et minoritaires. La polémique française sur les signes religieux est-elle de nature à remettre en cause cette évolution vers une "laïcité de l'intelligence", succédant à la "laïcité de combat", pour reprendre des catégories chères à Régis Debray ? Cette polémique étonne aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, pays qui fonctionnent sur le mode de la reconnaissance plurielle des cultes, où le multiculturalisme et le communautarisme ne sont pas conçus comme des périls, mais comme le mode normal d'organisation sociale. Le port des signes religieux à l'école n'y fait pas débat. Dans les pays catholiques comme l'Italie et l'Autriche, la population tolère le port de signes manifestant l'appartenance à une religion minoritaire dans la mesure où celle-ci n'a aucune chance de menacer la position de la confession majoritaire. En Allemagne, pays multiconfessionnel, cette question, en débat, a été arbitrée par une jurisprudence qui tente de concilier liberté religieuse et neutralité du service public. Unique pays européen à ne pas dispenser un enseignement spécifique des religions, la France est aujourd'hui la seule à pousser la logique de séparation Jusqu'à envisager une législation sur le port de signes religieux. Henri Tincq
Les relations entre l'Etat et les confessions dans sept pays de l'Union
Allemagne Les Eglises sont reconnues comme des "corporations de droit public", un statut dont bénéficient aussi, à l'échelle fédérale, la communauté juive ou l'Eglise méthodiste. "L'Etat allemand cède une partie de l'espace public aux institutions religieuses historiques", souligne l'article 140 de la Loi fondamentale. Celles-ci jouissent d'une totale autonomie en matière d'organisation. Elles sont financées par le célèbre "impôt d'Eglise". Belgique La Constitution de 1830 garantit la liberté religieuse et l'indépendance des cultes vis-à-vis de l'Etat. Mais les traitements et pensions des ministres des six cultes reconnus - catholique, protestant, juif, anglican, islamique, orthodoxe - sont pris en charge par les pouvoirs publics. Espagne Selon l'article 16 de la Constitution de 1978, "aucune confession n'aura de caractère étatique" et les pouvoirs publics "tiendront compte des croyances religieuses de la société espagnole et entretiendront des relations de coopération avec l'Eglise catholique et les autres confessions". Une loi de 1980 distingue entre les communautés religieuses qui ont un "enracinement notoire en Espagne" et les groupes religieux d'implantation récente. L'Etat a reconnu parmi les premiers les protestants, les juifs et les musulmans. Italie Le concordat de 1984 note que "les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple italien", mais la notion de religion d'Etat est abrogée. Les cultes s'autofinancent ; les contribuables versent une partie de leur impôt (le 8/1 000) au culte de leur choix. Chacun est libre "de profiter, ou non, de l'instruction religieuse à l'école". Par un arrêt de la Cour constitutionnelle en 1989, la laïcité fait partie des « principes suprêmes » de la République. Mais cette laïcité "implique une non-indifférence de l'Etat envers les religions (...) dans un système de pluralisme confessionnel et culturel". Danemark La Constitution de 1953 dispose que "l'Eglise évangélique luthérienne est l'Eglise nationale et jouit, comme telle, du soutien de l'Etat". Les membres du clergé ont un statut de fonctionnaires. Les ressources de l'Eglise sont assurées par un impôt spécifique, dont les contribuables sont dispensés s'ils déclarent ne pas appartenir au culte d'Etat. La liberté de religion pour les autres cultes est toutefois affirmée. Onze en bénéficient, avec des avantages fiscaux. Grèce L'Eglise orthodoxe est "dominante", assure la Constitution. Les membres du clergé sont fonctionnaires, les prières obligatoires à l'école et dans l'armée. La Loi fondamentale reconnaît toutefois la liberté de religion, tout en réservant à l'Eglise orthodoxe un droit de veto sur toute construction de lieu de culte. D'où des difficultés récentes avec la minorité musulmane. Irlande La disposition établissant la "position spéciale" de l'Eglise catholique comme "gardienne de la foi professée par la grande majorité des citoyens" été supprimée dans la Constitution de 1972. Mais l'Eglise, symbole de la lutte historique contre la Grande-Bretagne protestante, est toujours omniprésente en matière de morale familiale. Le divorce et l'avortement sont prohibés.
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