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Michel Morineau, Les courants de pensée dans la laïcité Les religions dans la cité, n° 267, automne 2001,
(…) Un premier courant défend la laïcité en priorité comme une grande perspective philosophique et idéologique pour la société. Il conteste les approches «trop strictement juridiques» car cette perspective transcende le droit. Dans cette optique, il place «la liberté de conscience» au cœur de la solution laïque et déplace la liberté religieuse au second rang des exigences, un peu comme une clause annexe. La nécessaire autonomie de l'État vis-à-vis de toutes les croyances est souvent rappelée, beaucoup plus que l'égalité des cultes et les responsabilités qui en découlent pour la puissance publique (cas de l'islam, par exemple). Dans ce courant, l’accent très appuyé sur le caractère privé de la croyance donne à penser que l'expression publique du culte n'est pas conforme à la laïcité. C'est là que l'on trouve le plus souvent quelques credo militants comme : "le droit à la différence conduit à la différence des droits", "l'unité de la République ne se conçoit bien que dans l'homogénéité d'une culture", "l'enseignement des religions à l'école est un marchepied offert à un renouveau d’influence des Églises", "l'islam est insoluble dans la République laïque", etc. Pour ce courant qu'on pourrait appeler « laïciste » si l'expression ne revêtait pas une connotation péjorative que je ne reprends pas à mon compte - parce que ces positions sont respectables -, la laïcité est d'abord une figure philosophique de l'humanisme. Au-delà, le pluralisme des sociétés n'est souvent perçu que comme une menace pour la laïcité de la République et, parfois, l'anticléricalisme militant dissimule un résidu d'anti-religiosité persistante ! La croyance est toujours suspecte et la laïcité toujours menacée. Un autre courant de pensée s'est affirmé depuis une cinquantaine d'années (il est inédit en 1905), dont il est intéressant d'observer les positions et les interprétations. On y retrouve beaucoup de croyants, sincèrement acquis à la laïcité de l'État républicain. Beaucoup en sont même des militants actifs, parfois sur des positions strictes à déconcerter un non croyant ! Je pense à certaines déclarations particulièrement fermes lors des affaires de voiles islamiques à l'école. D'une manière générale, l'existence de ce nouveau courant confirmerait que Briand a gagné son pari dans la deuxième moitié du XXe siècle. Les croyants et singulièrement les catholiques dans leur grande majorité, sont dorénavant convaincus que la laïcité est bien «cette condition juridique de la liberté de l'acte de foi» et le Rapport Dagens met un terme au doute en prouvant, à la fin de ce siècle, la sincère prise en compte de la laïcité par l'Église. Sur la trame de cette évolution surgissent de nouvelles questions qui interpellent l'avenir de la laïcité. Les religions sont-elles ou ne sont-elles pas un facteur de dynamisme dans une société démocratique ? Les démocraties ont besoin que puissent s'affirmer des idées fortes, elles ont besoin de confrontations d'idées ; quel rôle les Églises peuvent-elles tenir ici ? Elles sont des composantes à part entière de la société civile et, comme beaucoup d'associations ou de syndicats, elles sont à l'articulation entre société civile et société politique. Quelle place prennent-elles dans cette articulation ? Quelles contributions apporter au débat public sur les problèmes de société qui ne soient pas perçues comme une ingérence ou le signe d'un retour à un ordre ancien qu'elles ne souhaitent plus ? Ces questions ne remettent nullement en cause la lettre et l'esprit des lois laïques, elles ne réclament pas une réforme du modèle juridique de laïcité. Pour autant, ce courant considère que l'expression publique des Églises, des croyances, des convictions issues de la transcendance, lui semble digne d'intérêt au-delà de la sphère privée. Une expression résume ces interrogations : les Églises sont des «réservoirs de sens» dans une société qui perd parfois le nord. Une société démocratique et sécularisée ne devrait pas avoir peur des contributions que peuvent apporter des institutions, organisations et courants de pensée religieux à la solution de problèmes difficiles, à la dimension morale incontestable. Le paradoxe de notre histoire, c'est que personne ne trouve réellement à redire (sauf le ministre de l'Intérieur) lorsque l'Église prend position dans l'affaire des «sans papiers» - c'est une position parmi d'autres, elle fut même la bienvenue. Mais lorsqu'elle prend position sur « le Pacs », on a tendance à considérer qu'il y a là une ingérence insupportable et une tentative de pression sur l'État et l'opinion ! Ce courant qui traverse toutes les confessions et va même au-delà, fait référence à «une laïcité ouverte». Il est engagé dans un débat impensable au début du siècle : «oui » à la laïcité, mais la fonction de régulation sociale des religions doit être mieux appréhendée et reconnue. Sans réformer la loi de séparation, il réfléchit à une ouverture du modèle fondateur. Certains iraient même jusqu'à s'inspirer du modèle allemand, plus proche du Concordat, où «l'utilité sociale des Églises» est instituée dans un régime de séparation. C'est sans aucun doute un prolongement inimaginable en France, même si on y fait référence. Reste un courant qui s'est lui-même, un moment, qualifié de «laïcité plurielle», au début des années 80, avant de convenir que cette qualification n'était pas appropriée. Quelles que soient les périphrases utilisées pour minimiser la portée du débat, les désaccords sont réels avec le premier courant et des sympathies tout aussi réelles se sont nouées avec le second sans pour autant lui emboîter le pas. Les désaccords avec le premier courant résident moins dans l'approche philosophique du concept que dans les interprétations politiques et juridiques des textes et dans leurs conséquences pratiques, leur mise en application. Les différences se mesurent dans les attitudes militantes, les initiatives sur le terrain qui découlent d'une laïcité en phase avec les problèmes de notre époque. Ainsi, ce courant a ouvert le débat à nouveaux frais : sur la place des religions dans les sociétés démocratiques, sur l'enseignement des religions à l'école, sur l'islam dans la République, sur le pluralisme cultuel et culturel de la société, sur la loi Debré, sus l'enseignement des langues minoritaires, etc. Il fonde un nouveau lien entre laïcité et solidarité, là où jusqu'ici, le lien dominant était entre laïcité et démocratie. Il encourage l'expression des différences dans la société, qu’il ne considère pas comme une menace pour l'unité politique de la Nation. Il accomplit enfin un travail important de relecture et de vulgarisation des textes laïques et de leurs fondements philosophico-politiques, jusque-là très peu compris de nos concitoyens. Son credo militant est la lutte contre les discriminations par une intégration politique des citoyens les plus défavorisés par la culture ou les origines ethniques dans une Nation respectueuse des différences de culture, voire les valorisant. Il met l'accent sur une liberté de conscience « non découplée » de la liberté de culte, sur l'égalité en droit des cultes (il y a encore beaucoup à faire), plus que sur l'autonomie de l'Etat qui ne lui semble pas menacée aujourd'hui, sur les nouvelles cléricatures qui lui semblent moins religieuses que civiles (les médias, par exemple), sur l'universalité de la liberté de conscience et de la liberté religieuse plus que sur l'universalité de la laïcité reconnue comme une construction historique et juridique bien française, dont «l'exportation» telle quelle est sujette à caution...
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