Henri Péna-Ruiz,

La laïcité, Flammarion, 1998, coll. Dominos, 124 p.

 

Je suis homme avant d'être chrétien, ou juif, ou libre-penseur. Ne pourrait-on le dire également de toute « appartenance » sociale, nationale, ou idéologique? [...] Il s'agit de considérer qu'un être humain s'appartient d'abord à lui-même, en deçà de toute allégeance, et que tout homme transcende ainsi ce en quoi il se reconnaît ici et maintenant. Transcendance laïque, si l'on veut, puisque tous les hommes se ressemblent et se rassemblent ainsi par leur liberté principielle, pouvoir de mise à distance. Solidarité toute positive entre la reconnaissance de la liberté individuelle et la promotion de ce qui est commun aux hommes. Égalité, liberté : la laïcité est affirmation originaire d'une conception du lien social qui n'unit les hommes qu'en déliant leur conscience de toute obédience particulière ; le bien commun inclut au premier chef la liberté de tous et le refus de toute discrimination confessionnelle. L'horizon laïque est celui que chacun découvre en soi quand il cultive les exigences d'une pensée affranchie de toute tutelle, susceptible de s'ouvrir à l'universel. Cette découverte n'implique pas la négation des confessions et des préférences particulières, mais la capacité de les relativiser, salutaire pour éviter l'enfermement et l'intolérance.

L'émancipation laïque ne met pas en contradiction le registre d'une humanité libre et déliée, de dignité égale en tout homme, et celui des singularités confessionnelles ou culturelles : elle requiert uniquement un mode d'articulation qui les fasse coexister dans la même personne de façon à exclure la posture du fanatisme et de l'intolérance. Elle ne suppose pas que les convictions et confessions soient mises à l'abri de toute critique, mais que ceux qui y adhèrent soient respectés en tant que personnes. On peut critiquer une religion, ou une figure athée de l'humanisme, mais on doit respecter le droit de croire ou de ne pas croire, et de penser, en tant qu'il exprime un droit fondamental de la personne. Un chrétien, un musulman et un agnostique peuvent alors vivre ensemble dans la paix, dès lors que l'option spirituelle de chacun reste une affaire privée, c'est-à-dire ne prétend pas régenter la sphère publique. Si elle le faisait, elle deviendrait une violence. Et, à terme, la plus sûre mise en cause de la liberté d'expression religieuse elle-même. Il est donc fallacieux d'opposer celle-ci et la laïcité, comme on le fait quelquefois — alors que l'une et l'autre vont rigoureusement de pair. (pp. 28-29)

A la différence de la société civile, l'école réunit des êtres mineurs chez lesquels on ne peut présupposer une autonomie de pensée et d'action, qu'il s'agit justement de faire advenir. L'application des mêmes règles que celles qui valent dans la société civile n'y va pas de soi. L'école laïque, pour instruire en vue de la liberté, doit faire valoir ses exigences propres. Et ce d'autant plus qu'elle s'adresse à des êtres en cours de formation, civilement mineurs, qui ne sont pas encore des sujets juridiques de même statut que les citoyens. L'expression de convictions religieuses ou politiques sous la forme de signes plus ou moins ostentatoires, par exemple, est à cet égard doublement problématique. Relevant de blocages souvent induits par les milieux familiaux, elle tend à faire du lieu scolaire un champ clos d'affrontements reproduisant ceux des adultes, à enfermer celui ou celle qui croit affirmer ainsi sa liberté dans sa « différence » ; et ce pour le plus grand mal de l'éducation raisonnée à l'universel qui doit au contraire lui apprendre à la relativiser sans la nier nécessairement. Consacrant pour l'être civilement mineur la liberté du citoyen majeur, une telle « liberté » d'expression compromet l'idée que l'exercice réfléchi du jugement s'acquiert et que la liberté ne se confond pas avec les faux-semblants de la spontanéité. Du même coup, elle installe subrepticement au sein même de l'école une tutelle qu'elle se devait de tenir à distance, dans l'intérêt même de l'émancipation des élèves accueillis. […]

L'école n'est pas faite pour introniser les particularismes, mais pour instruire et libérer : la mise à distance des appartenances rend possible le dialogue à partir de l'expérience d'un monde commun aux hommes, celui de la culture et de ses exigences. Et cette expérience, en retour, facilite la mise à distance, dès lors que les conditions lui en sont données.

Dialectique féconde qui répond le mieux possible, du moins pour ce qui dépend de la seule école, aux inquiétudes d'un monde où la détresse croissante promeut les replis identitaires et le danger de rupture du lien social qui les accompagne. (p. 97-99)