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Jean Jaurès L'école publique française, janvier 1910, p. 73-74.
Eh bien ! Messieurs, il en est des nations comme des individus ; et lorsqu’une nation moderne fonde des écoles populaires, elle n’y peut enseigner que les principes mêmes selon lesquels les grandes sociétés modernes sont constituées. Or, sur quels principes, depuis la révolution, surtout, reposent des sociétés politiques modernes, sur quels principes repose particulièrement la France, dont ce fut le péril, on l’a dit souvent, mais dont c’est la grandeur, d’avoir par son esprit logique et intrépide poussé jusqu’aux conséquences extrêmes l’idée, même de Révolution ? L'idée, le principe de vie qui est dans les sociétés modernes, qui se manifeste dans toutes leurs institutions, c’est l’acte de foi dans l’efficacité morale et sociale de la raison, dans la valeur de la personne humaine raisonnable et éducable. C’est ce principe qui se confond avec la laïcité elle-même, c’est ce principe, qui se manifeste, qui se traduit dans toutes les institutions du monde moderne … Je ne suis pas de ceux qui disent que c’est la révolution française qui a créé la nation. La France préexistait à la révolution française … même alors, elle était une ; mais ce qui est vrai c’est que cette nation, cette patrie, la révolution française l’a singulièrement élargie et intensifiée. Et pourquoi la patrie, à l’heure de la révolution, est-elle devenue plus une, plus consciente, plus ardente et plus forte ? Est-ce à un renouvellement de foi religieuse, est-ce à l’unité de la foi chrétienne que la patrie de la révolution a demandé ce surcroît d’ardeur et de flamme ? Non, Messieurs, c’est parce que les citoyens, qui n’était jusque-là que des sujets, qui n’étaient qu’une sorte de foule passive, ont été appelés tous à l’exercice d’un droit individuel, d’un droit personnel fondé sur la raison, que tous ces hommes entrants ensemble avec leurs âmes neuves et ardentes dans la patrie d’hier, l’ont enflammée et l’ont agrandie … Et la science, Messieurs, qui ne voit que le caractère autonome à paraître dans les nations modernes… Il y a eu des temps où la science elle-même était obligée de subordonner son enquête à des affirmations religieuses extérieures à sa propre méthode et à ses propres résultats. Et bien ! aujourd’hui, lorsque par sa méthode propre, par l’expérience qui élargit le calcul, par le calcul que vérifie l’expérience, lorsque la science a constaté des faits, si lointains soient-ils dans l’espace, lorsqu’elle a déterminé des rapports, il n’y a pas de livre, même s’il se déclare révélé en toutes ses parties, qui puisse faire aucun esprit, pas plus dans l’esprit des catholiques que dans l’esprit des libres penseurs, équilibre et échec à la vérité scientifique, proclamée dans son ordre et dans son domaine. Je ne dis pas non plus que la science épuise tous les problèmes ; et l’admirable savant qui a écrit à jour « le monde n’a plus de mystères » me paraît avoir dit une naïveté aussi grandiose que son génie. Mais dans son domaine, dans l’ordre des faits qu’elle a atteint des rapports qu’elle constate, elle est invincible et incontrôlable à tout autre autorité ; et si entre un livre et elle, étudiant, explorant l’univers, il y a conflit, c’est le livre qui a tort et c’est l’univers qui a raison. Voilà donc le mouvement de la laïcité, de raison, de pensée autonome, qui pénètre toutes les institutions du monde moderne ; et ce n’est pas là une société médiocre … Ce n’est pas une entreprise sans idéal et sans hauteur que celle de la révolution de la raison ; et j’ose dire que, parce que la révolution de n’a été possible que par un long effort, par une longue préparation, par des luttes séculaires, c’est nous aujourd’hui qui représentons vraiment la tradition en ce qu’elle a de vivant et d’agissant … Nous aussi, Messieurs, nous avons le culte du passé. Mais à la manière de l’honorer ou de le respecter ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de contempler le passé, s’est continuée vers l’avenir, l’œuvre des forces vives, qui, dans le passé, travaillèrent. Ceux qui ont lutté dans les siècles disparus, à quelque parti, à quelques religions, à quelque doctrine qu’ils aient appartenu, mais par cela seul qu’ils étaient des hommes qui pensaient, qui désirait, qui souffrait, qui cherchait une issue, ils ont tous été, même ceux qui, dans les batailles d’alors, pouvaient paraître des conservateurs, ils ont tous été, par la puissance invincible de la vie, des forces de et c’est nous qui recueillons ces frémissements, ces tressaillements, ces mouvements, c’est nous qui sommes fidèles à toute cette action du passé comme c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source … Voilà, Messieurs, qu’elle est notre doctrine, voilà quel est notre titre à la fois idéal et vivant à enseigner. Et je défie que, dans la France moderne, on puisse instituer un enseignement vivant qui ne se conforme pas à ces principes.
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