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LA RÉFORME DES PROGRAMMES DE FRANÇAIS EN QUESTION FAUT-IL JETER LA DISSERTATION AUX ORTIES? Télérama du 6 juin 2001
Commentez A quelques jours du bac français et de l'annonce des nouvelles directives pour 2002, des voix s'élèvent pour dénoncer la fin de la sacro-sainte dissertation. Journalistes, écrivains ou profs, ils critiquent une pédagogie ouverte sur le monde d'aujourd'hui qui escamote, selon eux, Molière ou Victor Hugo. Ont-ils tort ? Thèse, antithèse, synthèse.
Bertrand Poirot-Delpech n'est toujours pas revenu de sa khâgne d'après-guerre du lycée Louis-le-Grand. A 72 ans, en un petit livre lumineux et nostalgique, J'écris Paludes (1), cet académicien fort vert (sur sa motocyclette et même en habit on le croirait quinquagénaire) susurre sa dette envers son professeur de lettres de l'époque. Il rend grâce à Monsieur F., avec la nostalgie de celui qui se penche sur un passé révolu : le sien, mais encore celui d'un certain enseignement des lettres, d'une certaine fréquentation des textes, de cette complicité subtile doublée d'une haute exigence. Pour Bertrand Poirot-Delpech, tout cela est bel est bien fini. A l'entendre, lui et tant d'autres, l'enseignement du français serait menacé, l'exigence sacrifiée sur l'autel de la démagogie. Symbole de cette capitulation : la disparition programmée de la dissertation. A qui la faute ? Au ministère de l'Éducation nationale lui-même. L'an dernier, dans les colonnes du Monde, une pétition intitulée "C'est la littérature qu'on assassine rue de Grenelle" (2) sonnait le tocsin : "C'est tout un pan de notre culture qu'on met à bas, méthodiquement, sans crier gare." La thèse est terrible : les grands textes classiques et modernes sont désormais destinés aux oubliettes, quand ils ne servent pas d'alibis lors d'examens dévalorisés infligés à des élèves déculturés : "Cette littérature fut insensiblement dissoute dans l'eau tiède de la "para-littérature", production légère à la mode du jour, superficielle et hâtivement écrite, mais prête à consommer ", ajoutait le manifeste avant de marteler : "C'est la chronique d'une mort assurée et d'une mort préméditée." Bigre ! Un an plus tard, toujours dans Le Monde (11 avril 2001), Bertrand Poirot-Delpech soi-même, mû par un sursaut de messianisme pédagogique, fulmine, sous le titre "Chers défavorisés" : "Si ça se trouve, vous allez entendre parler d'un nouveau programme au bac de français. Méfiez-vous ! A l'abri du jargon technico-vasouillard dont la pédagogie a le secret - corpus, travail d'écriture, problématique, argumentatif -, les théoriciens et les bureaux du ministère rêvent d'éliminer l'enseignement de la littérature française et de ses beautés, réputées des vieilleries inégalitaires. Sachez seulement que, sous couvert de rééquilibrer les chances de départ, la réforme les aggraverait définitivement. Plus que jamais, l'élite se recruterait parmi les enfants nés avec des "Pléiade" au salon. La République tendait à obtenir que Racine et Molière illuminent également les carrières et les existences de tous. Une démagogie brouillonne veut vous priver de ce droit et de ce bonheur, vous les premiers. Cela s'appelle un crime." Diable ! On tremble, comme aux abords d'un abattoir, en arrivant au ministère de l'Éducation nationale. Jack Lang a d'autres chats à fouetter que de recevoir l'enquêteur de Télérama. Un très haut fonctionnaire, qui tient à garder l'anonymat, s'y colle avec une patience onctueuse. Que voulez-vous, plaide-t-il, notre pays a démocratisé l'école comme cela ne s'est vu nulle part ailleurs. Les élèves ne peuvent donc pas tous ressembler à leurs aînés, dont 5 % seulement parvenaient au baccalauréat. Aujourd'hui, c'est 70 % d'une génération qui fréquentent les classes de terminales : or le haut du panier actuel, les 5 % parmi ces 70 %, sont bien meilleurs que ne l'étaient les 5 % de bacheliers en 1940. Donc le niveau monte. Pour notre très haut fonctionnaire, il serait vain de s'affoler des "involutions" (passages de l'hétérogène à l'homogène) de nos sociétés. Il faut, en se donnant des moyens pédagogiques appropriés, ajuster les méthodes aux représentations que les enfants se font désormais du monde. La littérature, les élèves doivent sans doute y accéder, mais par tous les cheminements possibles, grâce à une pédagogie du détour. Cela dit, pour l'épreuve anticipée de français du baccalauréat, en juin 2002, les textes et documents soumis aux classes de première seront - juré, promis, craché ! - "essentiellement littéraires" (3). Ici, une explication de texte s'impose. Les dernières consignes en date précisent (boiteusement !) qu'en classes de seconde et de première, l'enseignement du français "contribue à la constitution d'une culture par la lecture de textes de toutes sortes, en particulier d'œuvres littéraires" (4). Nous serions donc passés, dans l'esprit du ministère, de "en particulier" à "essentiellement" littéraires… "Je n'accepterai, pour ma part, que la formule "exclusivement littéraire"", précise Fanny Capel. Cette jeune agrégée du lycée Jules-Ferry de Coulommiers, sérieuse et pimpante - il arrive qu'on la prenne pour une élève -, anime avec quelques collègues l'association Sauver les lettres (5). L'an dernier, elle cosignait dans Le Monde un appel à la mobilisation contre la suppression de la dissertation, cet "exercice du jugement critique et esthétique sur les textes littéraires, au profit de travaux d'imagination, d'imitation et de persuasion à partir de textes tant littéraires que non littéraires, tous mis sur le même plan en tant que discours humains ou "espace des opinions". Les textes littéraires perdent de fait leur statut d'œuvre d'art singulières. Le cours de français devient une simple préparation aux situations de communication dans le monde du travail et à la reproduction servile de codes et usages langagiers" (6). Alain Finkielkraut en personne venait à la rescousse. Dans une sacrée diatribe intitulée "La révolution cuculturelle à l'école", il épinglait un travail d'écriture créative, prescrit à des élèves de première L à la suite d'un cours sur La Fontaine et la loi du plus fort, ainsi libellé : "Imaginer en prose le discours d'un SDF ou d'un sans-papiers à l'Assemblée nationale." Et l'essayiste d'alléguer : "On le voit : l'abandon progressif de la glose (poussiéreuse) et du commentaire (académique) pour les exercices d'imagination débouche sur le triomphe sans partage de la doxa, c'est-à-dire, en guise de liberté, sur la mise en conformité de chacun, dès ses premiers pas dans l'existence pensante, avec les éditoriaux de France Inter." (7) Mais qu'a-t-elle donc de si important, la sacro-sainte dissertation, pour qu'on s'y cramponne avec une telle énergie ? Hélène Merlin-Kajman, professeur à l'université Paris III, auteur d'un petit manuel stimulant sur La Dissertation littéraire (éd. du Seuil, coll. "Mémo"), estime que cet exercice qui meurt mais ne se rend pas est l'un des rares fils à nous relier encore à l'humanisme. La dissertation, écrit-elle, apprend la liberté de penser au lieu de scléroser les neurones, comme le voudrait une idée reçue bien ancrée. On commence, rappelle-t-elle, par considérer favorablement une thèse en développant les arguments qui pourraient plaider en sa faveur. Ensuite, on examine les objections tirées d'exemples que l'affirmation initiale laissait de côté. Enfin seulement, face à ce vide causé par la contestation du sujet, on organise la troisième partie à partir de son propre point de vue, désormais nourri de la confrontation avec les deux autres. Sapristi ! Ce n'est donc plus exactement le fameux "oui-non-merde" que trop de cancres traînèrent comme un boulet toute leur scolarité durant... Pour Hélène Merlin-Kajman, l'élève "doit sortir de la dissertation non point victorieux, mais plus attentif et plus prudent, plus respectueux de la parole de l'autre qu'il n'y était entré. Il s'agit en effet d'une démarche, non d'un combat ; d'un exercice intellectuel induisant un certain "bouger" intérieur, mené avec et devant des "autres" explicitement convoqués et interrogés (mais non vaincus)" (8). Elle affirme de surcroît qu'on peut mettre en branle une pensée et bâtir une bonne dissertation nonobstant une écriture prosaïque ou rugueuse, fût-on dépourvu de ce beau style qui, d'emblée, distingue (un subjonctif imparfait, à lui seul, assure quasiment la moyenne !) lors d'un exercice dit d'invention. Celui-ci, du coup, "démultiplie les effets du découpage social", selon Hélène Merlin-Kajman. Rue de Grenelle, au cabinet de Jack Lang, on la joue force tranquille ayant réponse à tout. La dissertation n'est choisie le jour de l'épreuve du bac anticipé de français que par 6 % des candidats, mais on la conservera, c'est promis, ainsi que le commentaire composé. Voilà les sujets II et III maintenus. Reste le sujet I. Longtemps, ce fut une épreuve de résumé de texte suivi de questions. Mais le résumé est un art difficile. Or ce sujet est avant tout destiné à préserver d'un échec au baccalauréat, l'année suivante, en terminale. En 1996, fut donc institué un exercice qui propose un texte argumentatif (aux résonances vaguement sociologiques ou philosophiques), le plus souvent extrait de la presse ou d'une littérature de journalistes quand ce n'est pas de hall de gare. S'y ajoute un questionnaire envahissant, vétilleux et lourdingue, mais étudié pour faciliter coûte que coûte la compréhension du candidat. Le barème permet de toute façon, même en cas de contresens absolu, d'obtenir la moyenne. On invite le candidat, par exemple, à trouver "qui le pronom personnel je désigne dans le texte" (pour 2 points), etc. L'an prochain, assure-t-on rue de Grenelle, ce sujet I devrait offrir la possibilité de se lancer dans un exercice d'écriture d'invention ou bien d'écriture argumentative. Et rassurons les méfiants, proclame le ministère, en aucun cas il ne saurait s'agir de sujets du genre : "Développer les arguments pour convaincre votre mère de s'acheter un portable." Non, non, sourit-on sous les lambris, nous nous rapprocherons de l'inventio, ce procédé rhétorique cher à Quintilien (v. 30 - v. 100), modèle de l'art oratoire sous l'empereur Vespasien. Ce genre de cuistrerie démagogique met Michel Jarrety en pétard : "L'indigence se revêt d'oripeaux éclatants." (Tiens, un alexandrin avec césure à l'hémistiche !) Ce professeur de littérature française à la Sorbonne et animateur patenté de la fronde vigilante qui se développe depuis plus d'un an chez les enseignants, soutient que la baisse des exigences demeure l'unique réponse du ministère pour masquer un formidable constat d'échec : "Qu'on revienne à la littérature comme vecteur esthétique et porteuse de sens, au lieu d'aller chercher des exercices néo-rhétoriques. A ceux qui s'inquiètent de cette régression, on rétorque bien sûr qu'il s'agit d'une progression puisque les élèves, désormais, pratiqueront eux-mêmes cette littérature portée si haut. On n'encourage qu'une production ex nihilo. Ce spontanéisme est sans doute sympathique. Il est surtout illuminé, et cette écriture qui ne pourra faire fond sur d'immenses lectures est un exercice qui décevra vite." Et Michel Jarrety en vient à une "proposition de bon sens" : "Puisqu'on ne dispose que d'un temps d'entraînement limité, qu'on ne se disperse pas et qu'on s'en tienne à deux types de sujets, un commentaire de texte et une dissertation, mais que les professeurs de lycée préparent également leurs élèves, en seconde et en première, à l'un et à l'autre de ces exercices. La dissertation, alors, renaîtra, si parallèlement on construit un enseignement de l'histoire littéraire, de la sixième à la terminale." Sans doute est-ce là l'idéal, convient Jean-Luc Aubert, psychologue scolaire à Metz et auteur d'un livre sur la violence à l'école (9). Mais, ajoute-t-il, "la littérature ne peut être que la cerise sur le gâteau". Tous ses bienfaits volent en éclats si elle est enseignée à tout crin par des professeurs "intégristes", qui en oublient d'être d'abord des médiateurs soucieux de relationnel : "Pour faire passer des savoirs, il faut des savoir-faire et des savoir-être." Jean-Michel Hiou, professeur dans un lycée professionnel de Mulhouse, réfute en partie cette logique. Il affirme haut et fort que la "littérature ne doit jamais être remise à plus tard. Il ne faut pas proposer des activités au rabais mais d'emblée des textes de haut niveau pour que les élèves s'investissent et ne se sentent pas méprisés. Cela dit, j'ai pour tâche de réconcilier avec l'école des adolescents qui se sont fait massacrer par le collège. Alors, fini l'arrosage extensif, où tous doivent recevoir la même dose au gré d'un cours : il y a trop d'évaporation ! J'arrose désormais au pied de chacun, pour réveiller en lui ce qu'il y a de meilleur. Je préfère travailler avec les qualités des êtres plutôt que de passer ma vie à corriger leurs défauts !" Ce prof a créé un prix littéraire, décerné par les élèves de tous les lycées professionnels du département, qui aboutit à une incroyable "dynamique de lecture". Il ne s'estime pas là pour tuer, sous couvert d'analyses, de commentaires, de décorticages et de sens obligatoires, le plaisir. Jean-Michel Hiou est souvent prêt à laisser la bride sur le cou à ceux qui entendent interpréter l'écrit au gré de leur sensibilité. Après tout, comme l'a souligné Umberto Eco : "Un texte est un tissu d'espace blanc" qui "vit sur une plus-value de sens introduite par le destinataire"… Fanny Capel, la jeune agrégée du lycée Jules-Ferry de Coulommiers, ne l'entend pas de cette oreille. Pour elle, ce n'est pas l'élève qui doit être au centre du système mais bien le savoir à transmettre. Partir des désirs d'une classe est toujours limitatif et finirait par confiner les uns et les autres dans leurs petits mondes clos. Elle refuse tout ce qui installerait l'élève dans la "posture d'un Narcisse consommateur", insiste sur le "sens de l'effort" et rappelle quelques évidences premières, comme ce renoncement à l'enseignement systématisé de la grammaire et de l'orthographe qui provoque désormais un important illettrisme résiduel à l'entrée en lycée. Un tel discours, Luc Baptiste le perçoit comme la bouteille à encre par excellence. Ce professeur des écoles primaires (instituteur) à Vichy, écrivain (10) et doctorant en sciences de l'éducation, renvoie au livre du sociologue Bernard Lahire, L'Invention de l'illettrisme, et peste contre cette thématique envahissante et récurrente liée à la sacralisation d'une culture écrite, considérée comme un dogme dans notre pays fixiste : "En 1880, quand il y eut remplacement de la composition latine par la composition française, la République a résonné des mêmes déplorations, accompagnées des mêmes arguments larmoyants qu'on entend aujourd'hui : c'est la fin des haricots ! Idem en 1902, lors de la création de sections sans latin dans les lycées..." Selon lui, les reproches en cascade (l'université se plaint du lycée, qui accuse le collège, qui jette la pierre au primaire) cachent une question politique, évoquée en coulisse, jusqu'au sein du parti socialiste, mais jamais débattue : la "démocratisation", la "massification" de l'école. Tous les maux viennent précisément de cet amalgame entre démocratisation et massification, la seconde étant instituée au nom de la première, juge Mireille Grange, professeur de collège en ZEP à Lille. Pour elle, le collège unique, mis en place par René Haby en 1975, a ouvert la voie à toutes les dérives (abaisser l'enseignement pour se mettre au niveau de ceux qui n'en ont cure) et à la violence (parquer, malgré eux, des élèves dans des structures pour lesquelles ils ne sont pas faits, ce qui exacerbe leurs frustrations) : "Pourquoi obliger de futurs bouchers ou boulangers à écouter, jusqu'à la fin de la troisième, vingt-sept heures de cours auxquels ils ne comprennent rien ? Pourquoi m'empêcher d'enseigner la littérature au prétexte que certains de mes élèves ne sont pas à leur place ?" Mireille Grange s'est vu récemment signifier par un inspecteur : "Vous devez chercher la zone proximale", c'est-à-dire se mettre à la portée des nuls et non les élever. Nous frôlons là un étrange langage, que le journaliste Philippe Meyer baptisa le "pédagol". L'apprenant (on ne dit plus l'élève) doit s'entraîner à jongler face à un texte descriptif, argumentatif, informatif, explicatif ou injonctif, avec les schémas narratifs ou actantiels : "C'est une étrange entreprise que d'équiper de béquilles des êtres à qui l'on n'a pas appris à marcher", tonnait dans un réquisitoire, publié par la revue Commentaires, un professeur exaspéré, Michel Leroux (11). Question à 150 euros : qui a déclaré ceci ? "Les pédagogues, dont je fais partie, ont commis des erreurs. Il y a quinze ans, par exemple, je pensais que les élèves défavorisés devaient apprendre à lire dans des modes d'emploi d'appareils électroménagers plutôt que dans les textes littéraires. Parce que j'estimais que c'était plus proche d'eux. Je me suis trompé. Pour deux raisons : d'abord parce que les élèves avaient l'impression que c'était les mépriser ; ensuite, parce que je les privais d'une culture essentielle." Cette repentance fit grand bruit lorsqu'elle parut dans Le Figaro magazine (sous forme d'entretien légèrement tronqué !), en octobre 1999. Elle émanait de Philippe Meirieu, alors président de l'Institut national de recherche pédagogique (INRP) à Paris et souvent soupçonné par moult professeurs de lettres d'être, sous couvert de rénovation de l'enseignement, un fossoyeur de leur discipline. Philippe Meirieu dirige aujourd'hui l'Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Lyon et réfute avec véhémence les délires d'une frange de "didacticiens technico-formalisto-stériles" auxquels il refuse d'être identifié. La littérature lui apparaît comme une dimension fondamentale de l'enseignement. Il aimerait que même les futurs professeurs scientifiques suivent un programme de lettres. Et il clame haut et fort : "Mieux vaut lire Le Sagouin de Mauriac que toute la psychologie de Piaget !" L'heure serait désormais à ce qui fait sens pour l'élève et non à ce qui lui est immédiatement utile. Les temps auraient heureusement vécu où, dans la lignée d'un Pierre Bourdieu mal assimilé, il fallait étudier Bob Morane et non Victor Hugo, afin d'éviter d'exercer sur les élèves une trop grande "violence symbolique" ! "Les adolescents, à condition de les y amener, sont friands de mythologies, ou de tragédies grecques, s'enflamme Philippe Meirieu. Si nous ne les initions pas au livre, ils se précipiteront sur les thrillers américains qui jouent sur leurs inquiétudes intérieures d'une façon obscène et voyeuriste, c'est-à-dire en interdisant l'imaginaire. Toute une jeunesse s'est laissée sidérer par le film Hannibal, avec son obsession de l'anthropophagie réductrice et perverse, alors que le thème de Cronos qui dévore ses enfants, d'Hésiode à Goya, aurait offert ce qu'empêche le scotchage face à l'écran : cette jouissance critique lorsqu'on s'empare librement du mot, de la phrase, de l'idée…" Faudrait-il pour autant bannir l'"odieux visuel" d'un enseignement où la littérature reprendrait ses droits ? Monique L., professeur de français au lycée Saint-James de Neuilly, exploite volontiers le cinéma, alors que tant de collègues y voient encore un instrument de crétinisation des masses : "Les enfants, d'emblée, saisissent le procédé narratif, le montage, l'éclairage. Il suffit de jouer ensuite sur l'analogie pour les amener à comprendre un poème de Baudelaire. Quant à la caméra, qui exclut le spectateur ou au contraire l'intègre, c'est du bijou pour l'explication littéraire : la notion de point de vue, qui apparaît habituellement si abstraite, saute alors au yeux." Chaque prof a ses techniques, ses trucs, ses trouvailles. Monique L. ne prépare jamais à l'avance, pendant les grandes vacances, les six œuvres majeures qu'elle proposera durant l'année scolaire : "J'attends d'être face aux élèves, qui toujours donnent la respiration d'une classe. Alors, je me dis qu'avec ceux-ci nous ferons un Yourcenar fantastique, ou qu'avec ceux-là il sera possible de tenter Le Roman de la momie de Théophile Gautier." Il est grand, le mystère de l'enseignement. Comment tant d'êtres, défiant parfois le jargon absolutiste de leurs consignes officielles, trouvent-ils le courage et l'inspiration d'illustrer l'étymologie du mot professeur (du verbe profiteri : "déclarer ouvertement", d'où "se donner comme", "s'engager") ? Chaque jour ouvrable, dans chaque établissement de France et de Navarre, malgré la force d'inertie d'élèves parfois un peu beaufs dans leurs baskets, malgré les vitres cassées, les tables bancales et la misère budgétaire de l'Éducation nationale, malgré le désarroi d'un corps enseignant sous-considéré, sous-payé, sous-employé, malgré les vacances qui se profilent ou le bac qui s'annonce, malgré une histoire de hangar (Loft story) ou encore tous les jeux vidéo inventés par Sony, malgré tant de parents qui ne touchent jamais à un livre quelle que soit leur condition sociale ; eh bien malgré tout cela, le miracle s'opère. Un ou une prof, face à une trentaine d'adolescents, conduit une explication de texte, obligeant une classe à sortir de sa torpeur en menant, tambour battant, une interview collective à propos de la description d'un décor, d'un mot obscur décelé comme "le leitmotiv silencieux qui revient tout au long de cette page", d'un monologue intérieur, sans parler d'une prétérition qui fait mouche… Une moitié de l'assemblée dresse alors l'oreille, cinq ou six élèves retiennent deux ou trois choses. Et, dans un for intérieur, s'est peut-être nichée une découverte, une impression, une nitescence, qui luira toute une vie durant.
Antoine Perraud (1) Bertrand Poirot-Delpech : J'écris Paludes, éd. Gallimard, 95 F. (2) Le Monde, 4 mars 2000, manifeste de Michel Jarrety (Sorbonne) et Michel Zink (Collège de France), auquel ont notamment souscrit Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, ainsi que deux poètes aujourd'hui décédés : Louis-René des Forêts et André Du Bouchet. (3) Cette sommité du cabinet de Jack Lang avait promis de nous faire parvenir, avant le bouclage, le texte de la réforme du bac français que le ministère de l'Education nationale s'apprête à promulguer pour l'année scolaire 2001-2002. Promesse qu'il n'a pu tenir : la rédaction tarde… (4) Bulletin officiel du ministère de l'Education nationale et de la Recherche, hors série numéro 7 du 31 août 2000. (5) consultez le site sauv.net (6) "Contre la suppression de la dissertation", par Fanny Capel et Emmeline Renard, Le Monde du 4 mars 2000. (7) In Propositions pour les enseignements littéraires, sous la direction de Michel Jarrety, éd. PUF, 98 F. (8) Hélène Merlin-Kajman : "Pourquoi défendre la dissertation ?" dans Europe, numéro 863, mars 2001, 120 F. (9) Jean-Luc Aubert : La Violence dans les écoles, éd. Odile Jacob, 130 F. (10) Luc Baptiste : La Position de Juste et autres récits, éd. Bleu autour, 96 F. (11) Michel Leroux : "De l'élève à l'"apprenant", sur l'enseignement du français au lycée", dans Commentaires, numéro 87, automne 1999.
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