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QUATRE MANIÈRES D’ENSEIGNER LA DISSERTATION JEAN-JACQUES GUINCHARD Article paru dans Côté-Philo n° 10
Un élève qui doit apprendre à « disserter » se trouvera à peu près nécessairement soumis à l’un des quatre traitements suivants : · immersion totale sans explication · une longue méthodologie + premier sujet · commande d'un premier produit "spontané", ramassage et retouches · apprentissage fractionné des diverses opérations constitutives, exercices partiels, puis mise en application globale
Remarques: chaque façon de faire implique une philosophie de la philosophie et de la dissertation.
La n°1 est initiatique. On postule une disposition innée à faire découvrir au sujet philosophant... Les dégâts sont prévisibles: le premier devoir est forcément faible ou nul, il a été conçu dans la perplexité sinon l'angoisse, le mystère reste plus ou moins entier pour les réprouvés comme pour les élus. C'est la méthode la pire. Choisie en priorité par des gardiens du temple chenus ou des débutants qui sont encore totalement sous le charme de leur propre initiation. On ne peut pas du tout corriger les premiers devoirs, c'est-à-dire au vrai sens du terme proposer des améliorations, on ne peut que les juger.
La n°2 traduit une louable conscience professionnelle, ainsi qu'une grande assurance quant à la nature et aux moindres détails de l'objet dissertation. Elle peut déboucher sur l'application d'une grille d'évaluation pointilleuse. Mais les élèves vont-ils s'y retrouver? Ne risque-t-on pas de confondre corriger et comptabiliser les convergences et divergences à l'égard de "la norme"?
La n°3 part du principe que les élèves réfléchissent déjà avec les moyens du bord. Si elle est pratiquée avec humanité (pas en se plaçant en embuscade pour descendre en flammes le "sens commun"!) elle peut faire faire l'expérience des améliorations possibles, si toutefois l'enseignant a les idées suffisamment claires sur les principes et les buts à viser.
La n°4 comporte deux variantes selon la nature des "morceaux" détaillés: ou bien des parties de la dissertation finale complète (apprendre à faire une introduction, etc.), ou bien des compétences qui se succèdent ou se combinent dans la pratique de la dissertation (bien comprendre le sujet, l'analyser, "trouver des idées", etc.). La première paraît logique, mais elle ne donne pas grand-chose, parce que la nature de ces différents morceaux dépend en réalité de leur fonction dans l’ensemble : il n’est donc pas possible de les faire concevoir sans une vue globale. La deuxième est plus efficace : on peut mettre au point des exercices spécifiques pour chaque compétence. A cette typologie, il faut articuler une autre dimension: verbale, collective, pratiquée en classe. Que dit-on à propos des produits des élèves? Quand le dit-on? Le partisan de la façon de faire n°1 est selon toute vraisemblance muet en amont et prolixe en aval: absent au moment de dire ce qu'il attend, adepte du corrigé-fleuve où le concept s'auto-déploie, etc. Le pratiquant de la n°2 parle longuement tout seul en amont; peut-être pense-t-il ne pas avoir grand-chose à dire ensuite, au retour des copies? N°3 et n°4 sont sans doute plus interactifs. Leur façon de travailler implique qu'ils passent du temps avec la classe à décortiquer des sujets, en tout cas un ou deux pour commencer. Le risque qu'ils doivent alors assumer: la déception de part et d'autre lors du passage à la pratique, parce qu'entre l'intellectuel collectif bien, voire trop bien guidé, et l'élève tout seul devant le papier, il y a une distance. Ce qui semblait stimulant et riche devient ingrat et limité...
La quatrième manière de procéder n'est-elle pas au fond la moins mauvaise? On pourrait lui reconnaître plusieurs qualités: elle est progressive, elle introduit des normes explicitement mais sans trop les figer, elle implique aussi une certaine transversalité, au sens où les procédés intellectuels appris pourront peut-être servir ailleurs que dans le cadre de la seule dissertation, voire ailleurs qu’en philosophie. Or il y a une vie non seulement après la dissertation, mais après la philosophie…
Jean-Jacques Guinchard
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