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Dissertation et hantise de la « récitation » : Si les élèves ont appris quelque chose pendant leur année de philo, est-ce grave ? ---------------------------------
« JE REDOUTE PEU, POUR MA PART, DE VOIR LES CANDIDATS RÉCITER CE QU’ILS ONT APPRIS : CE QUI ME DÉSOLE, C’EST BIEN PLUTÔT QU’ILS NE SACHENT RIEN… ! »
FERDINAND ALQUIÉ
Texte paru dans l’Enseignement philosophique, 1951
Chers amis,
Votre article relatif aux sujets du Baccalauréat, et contenu dans le bulletin d'Avril Mai 1951 a suscité, ici, des critiques si nombreuses que j’ai inscrit sa discussion à l'ordre du jour de notre assemblée du 25 Juin. Permettez-moi de résumer les résultats de cette discussion, et de répondre ainsi à votre vœu, puisque, dites-vous, votre jugement « ne doit être considéré que comme un point de départ, un appel à d’autres jugements ».
Nous sommes d’accord avec vous sur votre définition du "beau sujet de dissertation", que nous préférerions pourtant appeler, plus simplement, un bon sujet (la plupart des défauts que vous reprochez si justement aux sujets qui ne remplissent pas leur rôle ne viennent-ils pas de ce que ceux-ci s'efforcent d'être beaux, et de ce que leur auteur a été plus soucieux de mettre en lumière son propre talent que de trouver le moyen de découvrir celui des candidats ? Nous avons tous lu avec grand plaisir vos trois premières pages, nous félicitant de voir tant de vérités exprimées avec tant de clarté. Mais, d'accord sur les principes, nous ne le sommes plus sur les exemples Et c'est ce que cette lettre voudrait préciser.
Certes, les sujets "hors programme" sont à condamner. Mais pourquoi les sujets critiqués au bas de votre page 6 sont-ils plus en dehors du programme que la plupart de ceux que vous louez à la page 12 ? Peut-être seulement, a suggéré l'un de nous, parce qu'ils s'adressent à des élèves de Mathématiques. Ne fallait-il pas, alors, le préciser davantage ? Nous condamnons de même, avec vous, les sujets trop difficiles. Mais parmi ceux que vous citez, seuls les deux sujets relatifs aux Sourds-muets et au 1aboratoire nous semblent être dans ce cas. Pourquoi, en effet, rejeter les questions relatives au rapport au déterminisme et du hasard, à la critique du témoignage, au rôle de la bonne volonté dans la vie morale ? Et en quoi ces questions sont elles plus difficiles que celle-ci, que vous louez - "Signe, symbole, signal, indice. Comment se différencient et se définissent ces notions ? Quelles opérations psychologiques supposent-elles ?" C'est ce que nul de nous n'a réussi à percevoir. "On ne saurait trop se défier, dites-vous, des sujets présentés sous la forme d'une citation, souvent abrégée, toujours isolée de son contexte". Vous donnez ici en exemple une phrase fort claire et fort célèbre de Descartes sur la science. Vous condamnez de même comme sibylline la phrase de Comte : "Science d'où prévoyance, prévoyance d'où action". Mais donnez comme très bons les deux énoncés : "Expliquez cette pensée d'Emerson : "Semez un acte et vous recueillerez une habitude, semez une habitude et vous recueillerez un caractère, semez un caractère et vous recueillerez une destinée." et "Les langues, a dit Ampère, commencent par être une musique et finissent par être une algèbre." Développer cette pensée et discuter. "Nous comprenons mal votre admiration et votre sévérité.
De nombreux sujets jugés mauvais par vous paraissent fort bons, certains même à l'usage, tel le sujet "Quel est le fondement du respect dû à la personne humaine ? Quels devoirs nous impose ce respect ?" Tous nos collègues ont en effet, l'année dernière, corrigées les dissertations écrites sur ce sujet, et ont trouvé qu'il avait donné d'excellents résultats. Vous condamnez sa forme impérative. Mais la forme impérative, écrit M. Deschoux (Mende), absent mais consulté, "ne saurait être condamnée quand il s'agit de valeurs unanimement reconnues". Au reste, à prendre ainsi les choses, tout sujet n' imp1ique-t-il pas 'quelque présupposition ? Vous louez : "S'il y a des mensonges légitimes et même héroïques, où situer le mal dans le mensonge ?". Mais que devient ce sujet s'il n'y a pas de mensonges légitimes ? Et ne suppose-t-on pas, en posant ici la question, qu'i1 y en a ? Pour ma part, je trouve une telle supposition beaucoup plus contraignante et beaucoup plus grave que celle selon laquelle la personne humaine aurait droit à quelque respect. D'autant que la négation totale de ce respect enlève toute valeur à votre objection même, fondée sur le respect de la liberté du candidat.
Nous avons, de façon générale, trouvé fort acceptables la plupart des sujets que vous condamnez, ainsi presque tous ceux que vous citez aux pages 7 et 8. En revanche tous les sujets que vous donnez, page 12, comme très bons, ont été, ici, jugés mauvais, sauf dans le cas, selon la remarque qu'a faite M. Vieil (Perpignan), où ils seraient proposés comme troisièmes sujets à la suite de deux sujets classiques.
Comment donc, d'accord (au moins apparemment) sur les principes, pouvons-nous porter, sur les sujets de baccalauréat, des jugements si résolument opposés ? Il ne m'appartiens pas d'en juger, et je voudrais seulement présenter, sur ce point, deux remarques.
La première est de méthode. Je ne suis pas certain qu'on puisse, juger comme vous le faites, la valeur d'un sujet par le seul examen de son énoncé. - M. Malrieu (Montpellier) remarque que "Seule l'expérience peut indiquer ce qu'est un bon sujet; l'expérience, c'est-à-dire les résultats moyens auxquels sont parvenus les élèves." C'est pourquoi nous proposons ceci : ne pourrait-on demander, auprès chaque session d'examen, aux membres de l'Association, de rédiger un court rapport sur la valeur des sujets qu'ils viennent de voir traiter ? Il ne m'appartient pas, bien entendu, de deviner ce qu'aurait donné cette méthode sur les sujets en contestation. Mais si vraiment mes collègues de Lyon m'apprennent que plus d'un candidat sur cinquante a correctement distingué signe, symbole, signal et indice, si mes collègues de Nancy m'assurent qu'ils ont lu plus de dix copies convenables sur la phrase d'Ampère opposant langue-musique et langue-algèbre, si mes collègues de Dijon m'affirment que la phrase de Saint-Exupéry "le propre d'un métier, c'est d'unir les hommes", a donné lieu à autre chose qu'à du bavardage, je suis prêt à reconnaître mon erreur. Mais une carrière, hélas déjà longue, de correcteur m’a appris que de tels sujets ne sont bons qu’au Concours général, où il s’agit de dégager quelques copies; au Baccalauréat, où il faut, au contraire, peser avec soin le mérite des médiocres, il se montrent désastreux : deux ou trois copies sur cent émergent, et le reste, noyé dans la plus affreuse banalité, ne peut plus être jugé que sur l’orthographe et le style.
Mais j 'en viens aux doctrines qui, je pense, sont les sources de notre désaccord. La vôtre est qu'il faut se méfier avant tout des questions de cours déguisées. Car, pensez-vous, elles conduisent les élèves à réciter machinalement ce qu'ils ont appris. La nôtre est que les bons sujets ne sont pas les sujets nouveaux, mais les sujets classiques. Car dès qu'ils ne peuvent plus s’appuyer sur leur cours ou, plus exactement, sur la pensée des grands philosophes que tout cours bien fait a pour mission de transmettre, les candidats n’ont plus le choix qu’entre la banalité des lieux communs ou le jeu verbal des constructions illusoires
Je redoute peu, pour ma part, de voir les candidats réciter ce qu’ils ont appris : ce qui me désole, c’est bien plutôt qu’ils ne sachent rien. Et il me semble qu’en exposant correctement ce que Kant a dit de la bonne volonté, Hume de la causalité, ou Comte des rapports du savoir et de la technique, on fait preuve de qualités d’esprit plus solides qu’en découvrant, en quatre heures, à une question nouvelle, une solution "personnelle", dont l’originalité ne peut guère naître que de l’incohérence et de l’erreur.
Vous savez que de telles idées furent toujours les miennes. Mais ne croyez pas que je les aie suggérées à mes collègues de l'Académie de Montpellier : plusieurs m'avaient écrit, avant même notre réunion, pour m'exprimer des points de vue analogues, ainsi M. Féraud (Sète), qui remarque qu'il n'est pas de sujets faciles, et que le sujet le plus banal peut donner aux meilleurs, 'occasion de montrer leur talent. Et, le 25 Juin, nous étions tous d'accord. C'est pourquoi je me suis permis, chers amis, de vous communiquer ces quelques réflexions. N'y voyez, bien entendu, nulle critique pour le travail remarquable que vous avez fait, mais seulement l'expression d'un souci analogue au vôtre, et de notre espoir de collaborer à la recherche du bon sujet de baccalauréat. Et croyez à nos sentiments de très cordiale sympathie. -
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