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Communiqué de soutien à Sophie Djigo, après la relaxe du 9 juin
mercredi 17 juin 2026, par
L’ACIREPh renouvelle son total soutien à notre collègue Sophie Djigo, professeure de philosophie, après la relaxe le 9 juin d’Éric Zemmour, de son relais Parents Vigilants, et de diverses figures politiques de l’extrême droite de Riposte laïque, Reconquête ! et du RN.
En 2022, Sophie Djigo conduit, en lien avec l’université, un projet interdisciplinaire d’initiation à la recherche en sciences sociales intitulé « Exil et frontières » avec les élèves de sa classe d’hypokhâgne. Depuis, elle est insultée, harcelée, dénigrée et menacée par l’extrême-droite. Ce projet prévoyait une journée d’étude à Calais à la rencontre de professionnels et de bénévoles d’associations spécialisées dans l’accueil des migrants, accompagné d’un "volet conceptuel d’analyse et de documentation de la frontière", notamment en philosophie, avec des penseurs comme Hobbes et Montesquieu, et d’une étude sur « l’exil dans le monde antique » à partir d’Ovide [1].
Éric Zemmour, Parents Vigilants (officine créée par le parti d’Éric Zemmour), Riposte laïque, des cadres de Reconquête ! et du RN lancent alors une campagne de dénigrement contre Sophie Djigo. S’ensuit une campagne haineuse de cyberharcèlement, accompagnée de menaces de mort. Devant les risques encourus, le Rectorat préfère annuler la sortie pédagogique et accorde une protection juridique à Sophie Djigo. Sur Twitter, le harcèlement se poursuit. Un hashtag #sophiedjigo est lancé, son nom, son adresse professionnelle, des photos d’elle et des vidéos de ses interventions circulent. Injures et menaces fusent par centaines. Le 29 novembre, un billet publié sur le blog de l’organisation d’extrême droite Riposte laïque estime qu’il faut « virer cette Sophie Djigo ». « Je souhaite que cette ignoble salope se fasse dépecer vivante par ses petits protégés », « cette foldingue mérite de se faire assassiner »... Dès le 5 décembre 2022, l’ACIREPh apporte son soutien à Sophie Djigo [2].
En réponse, Sophie Digo porte plainte pour harcèlement contre les petites mains de l’extrême droite, cinq d’entre elles sont condamnées à des peines allant jusqu’à huit mois de prison avec sursis pour harcèlement moral aggravé le 20 mars 2026.
Notre collègue porte également plainte pour diffamation contre les « mentors » qui l’ont jetée en pâture à la meute de leurs internautes. Mais le 9 juin, le Tribunal relaxe les prévenus.
Après cette relaxe, l’ACIREPh assure Sophie Djigo de son soutien dans cette nouvelle épreuve et s’inquiète de la jurisprudence que créée cette décision.
Les propos incriminés et l’appréciation du tribunal
Éric Zemmour : « L’idéologie pro-migrants entre à l’école ? », des « enfants sont instrumentalisés par leur professeur pour venir en aide aux migrants », un « enrôlement des élèves dans des activités pro-migrants », et conclut que le projet pédagogique une manifestation du « grand endoctrinement au service du grand remplacement ». Le Tribunal n’y voit aucune diffamation, aucune atteinte à sa réputation professionnelle, à son honneur ou à sa considération.
Simon Flahaut et Séverine Duminy, cadres du RN, affirment que Sophie Djigo tente en réalité et sous couvert d’enseignement « d’imposer » aux étudiants « son combat idéologique sur l’immigration », illustration d’une « propagande » qui « s’immiscerait dans les établissements scolaires » alors que ceux-ci devraient être protégés de toute « influence idéologique ». Les élus RN Laurence Bara, Alexandre Dufosset, Océane Valentin et Joshua Hochar, dénonce le projet pédagogique arguant que « les opinions politiques des professeurs ne doivent pas être imposés aux étudiants », dénonçant à leur tour « l’installation » dans les établissements scolaires « d’une idéologie et d’une propagande pour l’immigration ». De nouveau, le Tribunal n’y voit aucune diffamation, aucune atteinte à sa réputation professionnelle, à son honneur ou à sa considération.
L’argument du Tribunal
C’est le même répété trois fois : « la vérité » des propos tenus « ne saurait être prouvée », ils ne peuvent qu’être contestés, discutés, et relèvent du « débat d’idées », « débat d’intérêt général » - au motif que les injures (« abrutie ») et les allégations était connexes à un sujet d’intérêt général (interprétation pour le moins discutable). Quand un.e enseignant.e est accusé.e de ne pas enseigner mais d’endoctriner, d’imposer aux élèves une idéologie par des moyens relevant de la propagande – toutes choses interdites aux fonctionnaires de par la déontologie des enseignant.es dont le statut est codifié par la loi et la jurisprudence – il n’y aurait aucun moyen pour la justice d’établir la vérité ou la fausseté des allégations car le Tribunal estime qu’elles ne portent pas sur des faits (suffisamment précis) dont la vérité peut être débattue (devant un tribunal).
Question : est-il vrai qu’un Tribunal ne peut pas savoir si une activité pédagogique pourtant déterminée, relève de la propagande idéologique (comme dans un meeting politique) et non d’un enseignement, si elle est conforme ou pas aux programmes, si elle donne lieu à une imposition d’idées, interdisant le débat, la libre parole et liberté d’opinion ? Le Tribunal disposait pourtant des éléments du projet, de la nature des travaux demandés, etc. pour vérifier s’il s’agissait de propagande ou d’endoctrinement (à commencer par le constat qu’il n’avait jamais été question d’emmener des élèves « dans un camp de migrants »). Le jugement du Tribunal semble témoigner de sa méconnaissance ou de son incompréhension de l’école, de ses missions, de ses programmes, et la nature de l’enseignement dans une école publique.
Un précédent lourd de menaces pour le monde enseignant, la liberté pédagogique et académique
S’il fait jurisprudence, ce jugement garantit sans le vouloir l’impunité à toutes les campagnes de dénigrement et de diffamation de ce type au mépris de leurs conséquences inéluctables :
- intimidations, injures, menaces, harcèlement en ligne contre les professeur.e.s dès qu’un contenu d’enseignement déplaît à un groupuscule quelconque
- annulation d’enseignements sous la pression de groupes de parents par crainte de « représailles » ou d’actions violentes
- obligation pour les enseignant.e.s d’endurer sans secours ni recours des imputations déshonorantes reposant sur des allégations mensongères
- obligation les enseignant.e.s de subir tout cela au prix de leur santé jusqu’à se retrouver dans l’incapacité d’enseigner
- placement, de fait, des contenus d’enseignement sous le contrôle d’individus et d’organisation et associations privées menant croisade contre l’école publique
- cabales politiciennes contre l’école, ses valeurs et ses programmes
Qui voudra devenir enseignant.e et exercer sa mission à ce prix ?
[1] Voir l’article de Soazig Le Nevé et Samuel Laurent, « De la sortie pédagogique à la campagne de haine : comment une enseignante a été harcelée par les soutiens politiques et médiatiques d’Eric Zemmour » dans Le Monde du 5 décembre 2022.
[2] Voir la tribune « Stop à l’impunité du déchaînement et des intimidations fascistes contre Sophie Djigo » dans Le Monde du 5 décembre 2022, publiée également sur notre site.